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Vengeance des femmes contre les hommes, satyre nouvelle contre les petits-maîtres et les vieillards amoureux.

1704



Vengeance des femmes contre les hommes, satyre nouvelle contre les petits-maîtres1 et les vieillards amoureux.
Sur l’imprimé à Paris, et se vend à Rouen, chez Laurent Besongne, tenant sa boutique sous la galerie du Palais.
M. DCCIV.
Avec permission.
In-8.

Non, ne m’en parle plus : quoi que tu puisses dire,
Corinne, je rendrai satyre pour satyre2.
À mon juste depit tu t’opposes en vain.
Dejà, pour me venger, j’ai la plume à la main.
Notre sexe est en butte aux outrages des hommes.
C’est trop nous taire, il faut leur montrer qui nous sommes.
Hé ! pourquoi respecter ces superbes rivaux,
Corinne ? Comme nous n’ont-ils pas leurs deffauts ?
Nous ne les attaquons, du moins, qu’en represailles.
Tu vois qu’ils s’en sont pris jusqu’à nos pretintailles3.
En nous, s’ils en sont crus, tout est capricieux ;
Une mouche, un ruban, tout leur blesse les yeux.
Cependant, si chacun connoissoit son caprice,
Si chacun prenoit soin de se rendre justice,
Peut-être on ne sçauroit de quel côté pencher,
Et l’on n’auroit enfin rien à se reprocher.
Je suis de bonne foi, je sçai que nos coquettes
Plus haut qu’il ne faudroit font monter leurs cornettes4 ;
Mais on ne les voit point relever leurs beautez
Par un enorme amas de cheveux empruntez.
Peut-on, sans eclater, voir l’affreuse perruque
De l’insensé Creon, dont la face caduque
Sous un masque trompeur se flate à contre-tems
De cacher à nos yeux le ravage des ans ?
Une vaste coëffure en vain couvre ses rides :
La mort, peinte dejà sur ses lèvres livides,
Annonce que son ame est prête à s’exhaler,
Et que Clotho pour lui n’a plus guère à filer.
Quel est donc son dessein ? Par cette vaine adresse
Croit-il tromper le cœur d’une jeune maîtresse,
Et par le faux eclat d’un bizarre ornement
Pretend-il l’engager jusques au sacrement ?
Que je le plains, Corinne ! Une femme trompée
D’une juste vengeance est sans cesse occupée,
Et je ne repons pas qu’il descende au tombeau
Sans porter sur son front quelque ornement nouveau.
Ne vaudroit-il pas mieux, au déclin de son âge ?
Que par ses cheveux gris il prouvât qu’il est sage.
Je sçai qu’il ne l’est pas ; mais, sans se deguiser,
Il auroit le plaisir de nous en imposer.
Pourquoi, mal à propos, enter sur sa vieillesse
Les rameaux verdoyans d’une folle jeunesse ?
Pour moy, j’ay beau chercher, sous sa riche toison
Je ne decouvre pas une ombre de raison.
S’il en faut en deux mots faire un portrait sincere,
Sa perruque est pesante et sa tête est legère.
Il peut, quand il voudra, descendre au sombre bord :
Il a rendu l’esprit long-temps avant sa mort.
Mais laissons ce vieux fol : la vieillesse obstinée
N’est pas à la sagesse aisement ramenée,
Et l’arbre que l’on voit plier sous son fardeau
Doit estre redressé lorsqu’il n’est qu’arbrisseau.
Avec plus de succès je rimeray peut-être
Auprès de ce blondin aux airs de petit-maître.
Juste ciel ! que de poudre ! il en a jusqu’aux yeux5.
De quoy s’avise t-il ? Veut-il paroître vieux ?
Que n’attend-il du moins que l’âge le blanchisse ?
Quel siècle est donc le nôtre, où tout n’est qu’artifice,
Où par un faux endroit tout se fait remarquer,
Où, comme en carnaval, chacun veut se masquer ?
Mais quoy ! c’est le bel air, me repondra Timandre ;
La poudre à pleines mains sur nous doit se répandre,
Et, quant à moy, jamais du logis je ne sors
Que l’on n’ait avec soin poudré mon juste-au-corps.
Poudrer un juste-au-corps ! quelle étrange parure !
Quel goût extravagant et quelle bigarrure !
Tels etoient autrefois Scaramouche, Arlequin,
Tel est le dos d’un âne au sortir du moulin.
Mais un peu trop avant ma censure s’engage :
La perruque, après tout, est d’un commode usage ;
Une tête fêlée, à l’abry d’un chapeau,
Ne peut du mauvais air garentir son cerveau ;
D’ailleurs, c’est une loi communement reçue,
Qu’il faut devant les grands se tenir tête nue,
Et la perruque alors est d’un puissant secours.
Mais d’où vient que Dorante en change tous les jours ?
Va-t-il à la campagne, il prend la cavalière ;
Revient-il à la ville, il prend la financière,
La quarrée aujourd’hui, l’espagnole demain6.
Encore approuverois-je un si plaisant dessein
S’il changeoit à la fois de perruque et de tête ;
Mais sous poil différent c’est toujours même bête.
Corinne, qu’en dis-tu ? Tu vois quels sont ces fous
Qui se sont mis en droit de se mocquer de nous.
Tu le vois, leur caprice au moins vaut bien le nôtre ;
Mais la moitié du monde est la fable de l’autre,
Et dans ce siècle injuste on se fait une loy
D’être Argus pour autruy, Tiresias pour soy.
Un autheur irrité fronde la pretintaille
D’une écharpe rangée en ordre de bataille ;
Pourquoy ne pas décrire en style aussi pompeux
Cette epaisse forest de superbes cheveux
Que quelquefois un nain de grotesque figure
Fait tomber à grands flots jusques à sa ceinture ?
Une etoffe, dit-il, mise en divers lambeaux,
Peut servir à cacher de terribles deffauts ;
Une vaste perruque aussi couvre une bosse,
Et souvent le harnois fait valoir une rosse.
« Sur quoy, dira quelqu’un, vient-on satyriser ?
« On nous prend aux cheveux : est-ce pour nous raser ?
« Veut-on nous releguer dans quelque monastère ?
— Non, je veux seulement vous apprendre à vous taire.
Hé ! que vous avoit fait le nom de falbala7 ?
Vous en inventez bien qui valent celuy-là,
Et la mode, ordonnant que les cheveux postiches
Seroient communs à tous, aux pauvres comme aux riches,
A produit aussitôt plus d’un barbare nom,
Comme barbe de bouc et tête de mouton8.
Mais laissons là le nom et venons à la chose.
Ciel ! qu’est-ce que je vois ? quelle metamorphose !
Les hommes, censurant l’ouvrier souverain,
S’avisent de changer leurs cheveux pour du crin ;
Des plus vils animaux ils prennent la figure,
Et l’art impunement reforme la nature.
Quoy ! n’est-ce pas assez que pour orner leurs corps
Les vivans aient recours aux depouilles des morts ?
Par quel abaissement, par quelle horrible chute,
L’homme veut-il encor s’allier à la brute ?
Je consens de bon cœur qu’il tire ses cheveux
Des vivans ou des morts, des riches et des gueux9,
Qu’il en fasse chercher du Perou jusqu’à Rome :
Jusque là je l’excuse, il n’a recours qu’à l’homme ;
Mais qu’il se pare enfin du crin de son cheval,
C’est un aveuglement qui n’eut jamais d’egal.
Que Cliton est plaisant, sous sa nouvelle hure,
Lorsqu’un vent un peu fort souffle dans sa frisure !
Mais c’est bien encor pis s’il pleut, pour son malheur :
Sa tête a pour le moins six grands pieds de rondeur,
Et je ne puis le voir que je ne me retrace
Le monstrueux tableau que nous decrit Horace.
Ce n’est pas tout, il soufre un autre contre-tems :
Veut-il tourner le col, tout tourne en même temps.
Ainsi que les cheveux le crin n’est pas flexible,
Et, prêt à succomber sous un poids si penible,
Il jure à chaque pas, et, dans son noir chagrin,
Il maudit l’inventeur des perruques de crin.
Je crois entendre icy Lisis, dont la coiffure,
Au moins s’il nous dit vray, doit tout à la nature.
Il brille, et devant luy Phœbus, le blond Phœbus,
N’oseroit se montrer sans en estre confus.
Sa tête cependant n’est riche qu’en mensonges ;
Ce n’est qu’à la faveur de certaines allonges
Qu’à tant de jeunes cœurs il fait un guet-à-pan :
C’est un geai revêtu du plumage du pan.
J’ay honte de traitter cette indigne matière,
Mais les hommes au moins m’ont ouvert la carrière ;
Eux-mêmes du sujet ils m’ont prescrit le choix ;
Pretintaille et perruque ont presque même poids,
Et rimer avec art sur une bagatelle
Est pour eux et pour nous une gloire nouvelle.
Pour moy, je l’avoûray, leur ouvrage m’a plu ;
Malgré tout mon courroux, je l’ai vingt fois relu,
Et, quoyque mon depit m’ait fait prendre les armes,
Des bons mots qu’on y voit j’ay ry jusques aux larmes.
Un quidam dont le cœur est contraire à son nom
D’en être cru l’autheur s’allarme sans raison :
Le public est tout prêt à lui rendre justice.
On sçait bien que sa tête est feconde en malice,
Mais on verra plutôt naître un geant d’un nain
Qu’un ouvrage d’esprit eclorre dans sa main.
Muse, changeons de style, et montrons qu’une femme
Aux plus nobles projets peut elever son ame ;
Tachons de reveiller les hommes nonchalans ;
Transformons, s’il se peut, nos Medors en Rolands ;
Que desormais, vainqueurs sur la terre et sur l’onde,
Ils soient dignes sujets du plus grand roy du monde.
Quoi ! dans le même temps que Bavière et Villars
Du Danube et du Rhin forcent les vains ramparts,
Et que l’aigle, à l’aspect de leurs fières cohortes,
Regagne epouventé ses places les plus fortes,
Des Françoys enyvrez des douceurs du repos
Pourront se contenter d’admirer ces heros,
Et, loin d’aller grossir leur triomphante armée,
N’aprendront leurs exploits que par la Renommée !
Nous n’en voyons que trop, de ces effeminez,
Aux chars de leur Venus lachement enchaînez,
Qui souffrent que l’amour remporte la victoire
Sur l’eclat le plus vif que puisse avoir la gloire.
Ô honte ! cependant ils n’en font point de cas,
Et je rougis de voir qu’ils ne rougissent pas.
De quel front peuvent-ils nous reprocher sans cesse
Tout ce qu’à leur egard nous avons de foiblesse,
Eux qui, moins exposez, mais plus foibles que nous,
Tous les jours en captifs tombent à nos genoux !
Que deviendroient-ils donc si, pour vaincre leurs ames,
Les femmes les pressoient comme ils pressent les femmes ?
Ces lâches, à nos yeux, ne sçavent s’occuper
Que du soin de mieux feindre et de nous mieux tromper.
Et comment se peut-il que nos cœurs se defendent
Des piéges dangereux qu’à toute heure ils nous tendent ?
Faut-il estre surpris de voir qu’ils soient aimez ?
Ils sont pour nous seduire en femmes transformez.
Dans notre ecole même ils ont appris l’usage
De poudrer leurs cheveux, de farder leur visage,
De deguiser enfin jusqu’au ton de leur voix.
Quel changement honteux ! Sont-ce là ces Gaulois
Dont jadis le seul nom fut la terreur de Rome ?
À peine ont-ils encor quelque chose de l’homme.
Je ne veux pas confondre avec ces lâches cœurs
Ceux qui, dignes enfans de leurs predecesseurs,
Comme eux dans les hazards vont chercher la victoire,
Et rendent à leur cendre une nouvelle gloire ;
Non, je ne parle icy que de ceux que l’amour
Attache indignement à nous faire la cour.
Corinne, ces objets n’ont rien qui ne me blesse.
Je leur pardonnerois leur honteuse molesse
Si du moins en ces lieux la paix, l’aimable paix,
Faisoit regner l’amour avec tous ses attraits ;
Mais vivre auprès de nous dans une paix profonde
Lors que Mars en fureur ravage tout le monde,
Quel tems choisissent-ils ? Ne rougissent-ils pas
De trouver dans l’amour encore des appas ?
Loin de verser du sang, de repandre des larmes ?
Est-ce le temps d’aimer quand tout est sous les armes ?
Non, la voix de l’honneur leur fait une autre loy ;
S’ils peuvent l’ignorer, qu’ils l’apprennent de moy ;
Qu’une femme aujourd’hui, par des conseils sincères,
Leur montre le chemin qu’ont suivi tous leurs pères.
Loin d’assieger des cœurs, qu’ils forcent des remparts ;
Qu’ils ne se poudrent plus que dans les champs de Mars ;
Dans un corps vigoureux qu’ils portent un cœur mâle,
Et qu’ils n’aient desormais d’autre fard que le hale.

fin.

Avec permission de M. d’Argenson.




1. Cette expression, qui avoit d’abord servi à désigner les jeunes gens de la noblesse qui s’étoient jetés dans la Fronde et qui vouloient faire les maîtres, en haine de Mazarin, ne se prenoit plus, à la fin du XVIIe siècle, que dans le sens qu’elle a gardé depuis. On entendoit par petit-maître ce que nous appelons aujourd’hui un fashionable, un dandy, un lion. Nous connoissons une comédie en un acte, en prose, publiée en 1696, Orléans, Jacob, sous le titre de : les Petits-Maîtres d’été.

2. Il s’agit d’une satire contre les modes des femmes, dont celle-ci est la contre-partie, mais que nous n’avons pas encore pu retrouver.

3. On appeloit ainsi, à la fin du XVIIe siècle, « les falbalas, les franges, les découpures et autres agréments qu’on mettoit aux écharpes des femmes. »

4. C’est à la fin du XVIIe siècle que les cornettes à plusieurs étages devinrent surtout à la mode. Les comédiennes qui jouent Philaminte, Belise, Belène, et quelques autres rôles marqués des pièces de Molière, ont l’habitude de s’en coiffer ; c’est un tort : quand Molière mourut, en 1673, il falloit attendre encore quelques années pour voir cette coiffure à la mode.

5. Voir, sur cet abus de la poudre dont on enfarinoit la perruque et le haut des manteaux, le Dictionnaire de Furetière, au mot poudrier. Dans la comédie citée tout à l’heure, il en est aussi parlé. On y voit « ces Narcisses modernes, qui, à l’imitation de l’ancien, avec une perruque tellement chargée de poudre que le juste-au-corps en est enfariné, ne se trouvent jamais devant aucun miroir qu’ils n’honorent de leur image. »

6. Dans l’Eloge des perruques, fait par de Guerle sous le pseudonyme d’Akerlio, à l’imitation du livre du curé Thiers, il est parlé de toutes espèces de perruques, p. 96, note 45.

7. On fit mille contes sur l’étymologie de ce mot, qui, selon Le Duchat, vient de l’allemand Falt-Blatt, mais dont le vieux mot espagnol falda (bord ou pan de robe) est plutôt encore la racine. Un M. de Langlée dit un jour dans une maison que c’étoit un mot hébreu (Caillières, les Mots à la mode, p. 168). Tout le monde le crut sur parole, sauf pourtant deux personnes, qui, pour plus ample explication, crurent devoir s’adresser à l’abbé de Longuerue. « Au commencement de l’invention des falbalas, lisons-nous dans le curieux ana qui fut composé d’après les dits et gestes du savant abbé, deux hommes d’épée que je ne connoissois pas vinrent me voir à Saint-Magloire, et, après bien des compliments, ils me demandèrent ce que signifioit falbala. J’eus beau leur protester que je n’en savois rien, ils me soutenoient que je le savois, parceque c’étoit un mot hébreu qui se trouvoit dans la Bible en hébreu, et qu’on les avoit assuré que je leur expliquerois, et que c’étoit le nom de quelqu’un des habillements du grand prêtre. Langlé, qui avoit inventé ce nom-la, disoit qu’il étoit hébreu, et ils l’avoient cru. » (Longueruana, p. 155.)

8. C’est ce que Furetière appelle des perruques à la moutonne.

9. Pour les perruques du roi d’Espagne Philippe V, on ne prenoit pas indifféremment, comme vous allez voir, les cheveux des riches ou des gueux. « Il y a une difficulté pour les perruques à quoi il faut faire attention, écrit le marquis de Louville au ministre de France : c’est qu’on prétend que les cheveux avec lesquels on les fera doivent être de cavaliers ou de demoiselles, et M. le comte de Benavente n’entend point raillerie sur cela. Il veut aussi que ce soit des gens connus, parcequ’il dit qu’on peut faire beaucoup de sortiléges avec des cheveux et qu’il est arrivé de grands accidents. Vous voyez que l’affaire est de conséquence, et qu’il n’y faut rien négliger. »