Ouvrir le menu principal

L’Indépendant du Cher (p. 75-76).

LIV

Le destin parle

Le lendemain matin à la première heure, le jeune couple quittait Ritzowa au soleil levant, ils avaient voulu prendre le premier train.

Ils allaient dans la direction de Paris en hâte de revoir Mme Angela, mais comme tous les événements de leur vie étaient arrêtés en dehors d’eux, comme leur volonté se trouvait le jouet d’un destin qui les poursuivait, il arriva cette chose rare :

La locomotive de leur train éprouva un accident en rase campagne et il fallut attendre trois heures le secours d’une autre machine. En conséquence, les voyageurs durent descendre.

Le temps était splendide, doux et chaud. Daniel offrit à sa compagne de s’asseoir dans un pré et de se mettre à lire les chères lettres.

— Oui, lisez vos trésors, approuva Véga, quant à moi, j’aperçois là-bas un village dominé par un château, je vais faire une tournée d’inspection.

Elle agissait ainsi par délicatesse, ne voulant pas se mettre de moitié dans les confidences de l’époux et l’épouse, elle voulait laisser Daniel seul prendre connaissance de ses secrets de famille.

Il le comprit sans doute et la laissa aller.

La jeune fille marchait lestement à travers un beau pays riche, plein de moissons mûres.

— Je ne sais tout de même pas où je suis, se disait-elle, voilà un petit cimetière paisible, je vais y entrer, moi qui n’ai de tombes nulle part… je vais prier pour la première venue, cela me portera bonheur.

Le modeste champ de repos était petit, ombragé, des grands rosiers montaient le long des croix de bois, de simples monuments se voyaient autour d’une chapelle blanche en pierre dure, dont la porte portait gravée en lettres d’or, sur une plaque de marbre noir, ces mots écrits en allemand : « Famille d’Ettinghen-Laufen ».

— Ce sont sans doute les châtelains, pensa Véga.

Et machinalement, elle se mit à lire des noms, des membres décédés :

« Prince Ulric d’Ettinghen.

« Duc Rodolf-d’Ettinghen-Hamelhein.

« Myna d’Ettinghen… endormie à 19 ans dans la paix du Seigneur. »

— Ah ! Myna ! Myna endormie à dix-neuf ans dans la paix du Seigneur !

Ce nom — celui révélé par l’onomancie — la fascinait, elle restait là, devant ce marbre sans songer à partir.

Soudain, elle tressaillit, elle qui ne tressaillait jamais. Une main s’était posée sur son épaule, un visage doux et grave dominait le sien et au comble de la surprise, elle s’écria :

— Le Prince Lô ! mais vous êtes un Revenant !

— Un revenant, Véga, un triste revenant de la nouvelle Atlantide, oui, mon enfant, j’ai touché mon vieux continent, et ma première pensée a été pour la tombe de celle que j’ai le plus aimée au monde !

— Myna ! exclama Véga.

— Oui, Myna, comment le savez-vous ?

— Et vous ?

— Comment se fait-il que vous soyez ici ?

— Oh ! toute une histoire. Je suis avec Daniel, Le Prince que j’allais chercher, lorsque je me heurtai à vous… Daniel, qui certainement aimera à vous connaître, voulez-vous venir avec moi.

— Non, je suis si triste. Vous ne pouvez pas comprendre ma peine, enfant, vous n’avez, sans doute, jamais aimé ni souffert.

— J’ai éprouvé les deux… je les éprouve… j’aime et je souffre.

— Alors vous comprendrez ma douleur, là, sous cette pierre, repose mon adorée Myna.

— Non, elle est dans l’espace libre, elle plane… heureuse.

— Je l’espère. Myna, à laquelle je ne sais par quel hasard vous ressemblez étrangement d’allures, de gestes, même de voix, fut mon premier et mon dernier amour.

— Racontez-moi l’histoire de votre Myna, Prince, cela soulagera votre cœur de parler d’elle, et moi, de mon côté, je vous dirai après par quelle occulte sentence j’ai connu ce nom.

— Vous faire ce récit, mon enfant, est pour vous attrister. Cependant je suis incité à parler, à verser dans votre jeune cœur, que je devine dévoué et bon, un peu de ma peine. Asseyons-nous ici dans les tombes… sous les roses :

« J’étais tout jeune quand je connus Myna, en Autriche, son pays ; plus tard, je la retrouvai en Angleterre après la catastrophe qui bouleversa l’avenir de ma famille, son père était ambassadeur à Londres.

« Notre amitié d’enfant devint vite de l’amour… Mais le Prince d’Ettinghen ne voulait pas entendre parler d’une union possible entre sa fille et le proscrit que j’étais.

« Nous souffrîmes ainsi plusieurs années, puis un jour, à bout de patience et de supplications, nous passâmes outre, et nous vînmes, pendant une absence du père de Myna, nous marier à Londres.

— Devant le forgeron !

— Non, devant deux amis fidèles à moi : le Baron G… et le Comte d’… et deux amis de sa famille à elle, qui nous approuvaient.

« Le bonheur que nous goûtâmes dans la joie de nous appartenir fut empoisonné de beaucoup d’amertume. Il fallait se cacher comme si nous avions mal agi et garder, de peur d’une esclandre, le plus profond secret vis à-vis de nos parents. Peu après, le Prince d’Ettinghen fut appelé à Vienne, il emmena sa fille, malgré son désespoir, il ne voulut rien entendre, il l’avait fiancée, en dehors d’elle, à son cousin le duc de Sforza.

« Nos amis nous conseillèrent de céder et d’attendre… Myna partit. Moi je vécus quelques semaines en désespéré, d’autres ennuis vinrent se greffer sur ma douleur et à bout de forces, je partis me battre aux colonies. Dès l’arrivée en Afrique, un cablogramme m’apprit la mort de Myna.

« Dès lors, je m’exposai aux dangers des combats…

— Pauvre prince. Comme je vous comprends. C’est la première fois que vous venez sur cette tombe.

— La première ; je suis arrivé ici hier et j’ai été tout de suite au château que vous voyez là sur la hauteur. Il est désert, le vieux prince est mort.

— Et la princesse ?

— Je ne l’ai jamais connue ; elle mourut peu après son mariage, laissant une fille unique, Myna, que son père, intransigeant, on peut le dire, a tuée. Ce n’est pas tout, une autre blessure, encore plus horrible, vient de m’atteindre. Pendant ma visite à ce château, je causai à une vieille servante qui fut la femme de chambre de ma chère Myna, Cette femme de chambre raconta le drame horrible, qui brisa la vie de ma bien aimée.

— Ne me le dites pas, vous retournez le fer dans vos blessures.

— Oui, mais je suis poussé à le dire, ainsi que vous le croyez, l’âme de ma chérie doit être ici, autour de cette tombe, autour de nous. Elle doit agir sur ma volonté, car j’éprouve une intuition bizarre. Je suis contraint à parler. Je me sens avec vous en communion tellement absolue d’idées…

— Moi de même, je devine les mots sur vos lèvres, j’écoute.

— Ma pauvre Myna mit au monde une petite fille, en cachette, la nuit, avec la seule confidence de cette servante. Elle cacha l’enfant deux jours, puis son père, surpris de ne pas voir Myna, inquiet de la savoir malade, vint vers elle, sans se faire annoncer et la surprit au moment où, tenant son bébé dans ses bras, elle allait lui donner son lait.

La colère du prince d’Ettinghen fut indescriptible et causa une telle révolution à la jeune mère, qu’une fièvre se déclara et l’emporta en quarante-huit heures.

L’enfant disparut. Son grand-père, son bourreau, l’enleva, nul ne put savoir ce qu’il en fit. On doute cependant qu’il la tuât, mais il y avait, paraît-il, des bohémiens campés auprès du parc, qui disparurent la nuit même.

— Mon Dieu ! oh ! et on ne courut pas après les bohémiens ?

— Pourquoi ? on était affolé de l’état de Myna, l’enfant était secondaire : outre le prince, il n’y avait au château que des serviteurs.

— Alors, nul ne sut jamais rien au sujet de l’enfant ?

— Nul ne sut jamais rien. Le prince mourut quelques années plus tard emportant son secret.

Des sanglots étranglaient Véga, elle avait saisi les mains du prince Lô et les étreignait fébrilement ; de sa vie elle n’avait éprouvé une semblable émotion.

Calmez-vous, mon enfant, je ne voudrais pas vous causer tant de chagrin.

— Si vous saviez !

Véga tirait de son cou, où elle l’avait attachée à une chaîne d’or, la médaille trouvée sur elle autrefois par Marfa Strongnief, elle la mit sous les yeux de son voisin !

— Voyez ! la reconnaissez-vous ?

Lô avait pris la médaille, il l’observait attentivement, il lut l’inscription. Une immense surprise se lisait sur son visage altéré.

— Cette médaille me fut donnée à ma première communion par mon père, je l’avais mise au cou de Myna, quand nous nous séparâmes…

— Et Myna la mit au cou de sa fille.

— C’est probable et elle voulut ainsi lui donner une pensée de son père.

— Par quel hasard possédez vous ce précieux souvenir ?

— Parce que je fus jetés un soir dans la roulotte du bohémien Natacha qui ne sachant que faire de ce paquet, alla le porter à sa sœur Marfa, avec un peu d’argent attaché dans une enveloppe à mon maillot. Marfa me nourrit, m’éleva, puis me vendit â l’âge de quatre ou cinq ans.

Lô avait enlacé Véga, il la serrait contre son cœur :

— Mon enfant ! voilà pourquoi je t’aimais tant, pourquoi je devais tout de dire, pourquoi tu étais le portrait de ma tendre Myna… oh ! ma fille !

Un silence suivit ces mots. Véga avait noué ses bras au cou du prince et tout bas, avec un élan de tout son être, disait « Papa ! »

Comme une petite fille heureuse, elle prononçait ce mot béni. Jamais de sa vie elle n’avait connu pareille félicité. La joie d’avoir un père ! joie simple et si naturelle, que les enfants ne l’apprécient pas, mais pour Véga, quel triomphe, quel incomparable bonheur !

Quand ils purent se reprendre, revenir des lointains de leur âme, d’un même mouvement, ils vinrent, la main dans la main, s’agenouiller sur la tombe de Myna.

L’âme flottante de l’épouse et de la mère était là.