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L’Indépendant du Cher (p. 74-75).

LIII

L’escapade nocturne.

Maintenant, Daniel et Véga parcouraient le vieux château peuplé de souvenirs. Ils s’arrêtaient dans la galerie vitrée où jadis se promenait « Madame », au bras de sa dame d’honneur, quand ses membres douloureux avaient besoin d’un peu d’exercice. Ils voyaient les beaux salons de réceptions, les chambres d’amis… Mais ils étaient distraits… Devant l’appartement du Prince, le gardien hésita :

— On ne visite pas cette chambre, dit-il, la famille m’a dit que des étrangers ne devaient pas la profaner.

— Nous sommes de la famille, fit Daniel ému, en mettant un louis dans la main du gardien.

Les deux arguments parurent convaincants, les jeunes gens entrèrent avec respect dans ce sanctuaire.

Une chambre simple, claire, avec un lit d’acajou à bateau, des fauteuils et un divan sans style, des clous au mur, veuf de tableaux, le comte de Valdi ayant emporté les portraits, un seul restait. Celui du Prince, il était suspendu sur la glace au-dessus de la cheminée.

Daniel s’inclina devant ce portrait qu’il contempla ensuite longuement… Véga, sans rien demander, avait ouvert une porte et poursuivait l’examen :

— Ceci était le cabinet de toilette de Monseigneur, expliqua le domestique, cette chambre est dans l’angle, c’est la fin de la maison.

— Bien, pensa Véga, c’est un angle éclairé par deux fenêtres qui donnent, l’une sur la cour d’entrée, l’autre sur le parc, voici bien la garde-robe avec son bouton de cristal. Oser l’ouvrir, serait imprudent… Ces fenêtres là n’ont pas de persiennes, c’est parfait.

Elle s’en a ! la contempler la vue du parc attentivement et pendant cet examen, elle tournait doucement la crémone de la fenêtre, sans ouvrir, mais de manière à ce qu’une simple poussée extérieure fît séparer les deux vantaux de la croisée.

Ceci accompli, elle cessa sa contemplation et revint vers Daniel qui, pas plus que le gardien, n’avait rien vu :

— Partons-nous, mon ami, je suis un peu fatiguée.

— Oui, fit le jeune homme, dont les yeux étaient remplis de larmes.

Il était si ému, qu’il en oubliait le souci de l’heure et ils revinrent à l’hôtel sans parler. Véga veillait aux alentours, une rencontre avec l’ennemi eût été néfaste. Vivement, elle prit le bras de son ami, le fit monter dans son appartement et referma la porte sur eux.

— À présent, écoutez-moi : nous allons dîner ici sous prétexte de malaise, il ne s’agit pas d’aller se montrer à la salle à manger, où peuvent être nos ennemis. Quand la nuit sera venue, nous sortirons sans éveiller l’attention, prétextant le besoin d’air, si le maître d’hôtel nous parle.

— Que voulez-vous donc faire ?

— La seule chose faisable. J’emporterai « lady bird » dans son fourreau dissimulé sous mon plaid.

— Véga, quelle folie méditez-vous ?

— Aucune folie ! laissez moi dire. Nous allons de l’autre côté du mur du parc, il y a un bois qui le joint vers la campagne, j’ai examiné cela par la fenêtre.

— Après ?

— Vous restez dans ce bois à m’attendre. Moi, je change vite ma robe pour le costume d’oiselle, je franchis le mur, je traverse le parc à tire d’aile, je me pose sur le bord de la fenêtre d’angle que je connais, je la pousse, elle est ouverte.

— Certainement, elle sera fermée la nuit.

— On la croit fermée, elle en a l’air, mais tantôt lors de notre visite, j’ai eu soin de tourner la crémone de manière à la dépendre de sa gaine en bas et en haut.

— Véga, vous songez à tout.

— Cette fois, je m’amuse prodigieusement. Je redeviens l’ancienne gamine, hein, quel bon tour nous allons jouer à votre estimable cousin, quand il ira ouvrir sa cachette, il y trouvera juste le portefeuille vide… parce que je ne pourrai pas me charger de plus que les papiers.

— Comment ouvrirez-vous la planche du fond de l’armoire ?

— Aisément. Avec un clou. Quand nous arpentions le parc, j’en ai ramassé un gros au bas d’un escalier.

— Vous l’emporterez ?

— Il est rendu. Pendant la visite, je l’ai mis en réserve le long de la cimaise, à droite de la fenêtre.

— Vous pourriez rendre des points à Barbentan.

— Je l’espère bien, mais je ne lui rendrai rien du tout. Je n’ai que cette nuit pour agir, puisque l’ennemi veut le faire demain. Je poursuis. Je fais glisser ma planche, celle du milieu devant la porte, je sais qu’il y a une encoche dans la rainure. Je prends les papiers et le portefeuille vidé, je reforme tout. Je saute sur la fenêtre, que je ne saurais refermer, par exemple, je vole de l’autre côté du parc où vous m’attendez, je replie « Lady bird », je remets ma robe, nous rentrons comme de paisibles promeneurs à l’hôtel, et nous filons demain au premier train, laissant la place libre à l’ennemi.

Véga riait de tout son cœur, Daniel, admiratif, la contemplait avec une infinie tendresse. Il essaya une objection, elle lui ferma la bouche avec ses doigts fins qu’il baisa ardemment.

Ils trouvèrent leur soirée longue, la nuit tombe tard en juillet, les gens du pays ne rentraient pas, emplissant les rues, énervés de chaleur. Il leur fallut attendre onze heures pour être tranquilles.

Daniel avait aperçu son cousin et Jean de Navalone sur la terrasse de l’hôtel, maintenant ils étaient rentrés chez eux.

San Remo et sa compagne sortirent alors sans bruit, ils passèrent devant le garçon assis à la caisse et qui veillait jusqu’à la fermeture de l’établissement. Une fois dehors, ils se mirent à forcer le pas ; il fallait en finir le plus vite possible, ne pas avoir l’air de passer la nuit en vagabondage.

Le plan s’exécuta tout d’abord comme il était dressé, sans aucun accroc. La petite ville, déjà endormie, n’eut pas l’idée de regarder au-dessus des frondaisons du parc pour voir évoluer une oiselle d’énorme envergure, la nuit d’ailleurs était sans lune.

Véga regardait « Véga » brillante dans sa lyre et elle avait une foi absolue, une parfaite possession d’elle-même, elle arriva sur l’appui de la fenêtre, le château sombre était parfaitement silencieux.

Elle poussa les deux battants qui cédèrent tout de suite, elle reploya ses ailes et sauta dans la chambre, ayant bien soin de laisser ouverte la croisée, pour fuir vite en cas d’alerte.

Elle n’avait pas oublié de se munir des lunettes nocturnes d’Aour-Ruoa, qui lui permettaient de voir la nuit comme en plein jour. Elle marche vers l’armoire dont le bouton de cristal brillait, il n’y avait pas à se tromper, une seule armoire était là.

Juste au moment où elle touchait la poignée, un jet de lumière passe sous la porte de la chambre à coucher et un bruit se fit entendre.

Une autre que Véga aurait eu peur, et par suite fait du bruit ou un faux mouvement, mais l’oiselle, aussi calme que si elle avait été en train d’accomplir une visite normale, se glissa tout simplement dans l’armoire en en refermant doucement le battant

Alors le gardien entra, une lanterne en main.

— Tiens, dit-il, j’ai oublié de fermer les vitres.

Il posa sa lanterne sur la table et se mit en devoir de clore la fenêtre. Ensuite il reprit tranquillement la lumière et continua sa ronde, son pas se perdit dans le lointain.

Quand elle n’entendit plus rien, Véga, dont le cœur n’avait battu aucune charge, sortit de son armoire, elle alla chercher son clou où elle l’avait posé, et revint explorer le fond du meuble.

En passant ses doigts sur les planches, elle sentit une rugosité :

— Voilà l’encoche, se dit-elle, et avec son clou elle pesa de toute sa force, pour faire glisser le panneau. De droite à gauche, peine perdue, de bas en haut et de haut en bas, rien non plus, mais de gauche à droite, un petit déclic eut lieu et la planche se sépara de la suivante, coulant dans une rainure, sans bruit.

— Ça y est ! fit Véga, qui, par prudence, avait refermé sur elle l’armoire et était bien assez éclairée par ses lunettes.

Prendre le portefeuille de maroquin vert lui causa une véritable sensation de joie, elle l’ouvrit fébrilement, il contenait une vingtaine de lettres et un parchemin frappé d’une couronne royale auquel pendait un sceau fleurdelysé.

Sans rien déplier, Véga entassa dans la poche qu’elle avait sur la poitrine les précieuses choses, puis elle remit en riant le portefeuille à sa place, referma la cachette et l’armoire, alla gaiement rouvrir la fenêtre, songeant que le brave gardien croirait avoir rêvé, et s’envola. Elle rasa les cimes, plongea entre les branches au bout du parc et s’en alla tomber sans heurt auprès de Daniel.

Il la reçut dans ses bras.

— Véga chérie !

— J’ai le paquet. À présent partons, je remets ma robe et replie mes ailes. Ah ! mon Daniel, quelle déception pour l’ennemi ! Et à présent, je songe à la joie de votre chère maman ! Vous voilà validé, Monseigneur !