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L’Indépendant du Cher (p. 73-74).

LII

Le secret de la haie

L’harmonie était si parfaite entre les deux amis, que le voyage, bien que long et fatiguant, leur fut un charme. Ils traversèrent le merveilleux Tyrol et arrivèrent un matin à la petite station de Ritzowa, située en pleine montagne. Ils descendirent à l’hôtel, où le mélancolique propriétaire les reçut avec empressement : Ah ! comme la ville avait perdu depuis que la mort du dernier des rois avait anéanti la petite cour !

Il ne venait plus que de rares touristes. Ils allaient au cimetière sur la trombe de marbre blanc, où était sculpté un ange aux ailes déployées et des lys. Ensuite, ils demandaient à visiter le château fermé, le parc, assez mal entretenu depuis que l’héritier, le comte de Valdi, le possédait, puis les touristes s’en allaient…

Daniel et Véga firent comme les autres, ils commencèrent par aller au cimetière et ensuite au château.

Ils entrèrent facilement dans le parc, dont une vieille femme leur ouvrit la grille, en leur disant de se promener, en attendant que son mari soit de retour de la station du chemin de fer où il était allé expédier un colis à son maître.

Cette offre séduisait les jeunes gens ; le parc, mal entretenu, était bien plus attrayant ainsi. Il y avait des massifs charmants, abrités, déserts.

Véga, qui décidément devenait romantique, alla s’asseoir sur un banc de pierre moussue, adossé à une haie épaisse de lauriers, et placé devant une vasque de marbre, jadis un jet d’eau y jouait ; aujourd’hui, c’était une simple mare couverte de roseaux. Un pan de ciel se réfléchissait dans l’eau, des grenouilles sautaient sur les herbes et des insectes ailés bourdonnaient.

— C’est joli, dit-elle, asseyez-vous, mon ami, écoutons parler la nature, c’est utile et bon de penser ensemble de tout près, et presque la même chose, ne trouvez-vous pas ?

Pour toute réponse, il s’assit près d’elle, son bras caressant effleurant sa taille et ils restèrent là silencieux, écoutant le vent, les oiseaux, les insectes…

Mais ils entendirent autre chose… Derrière la haie de lauriers, des pas faisaient grincer le sable et une voix dit :

— Asseyons-nous un peu, Jean, puisque le gardien n’est pas encore de retour, dressons notre plan.

À ces mots, Véga releva la tête et Daniel se leva, discret, il voulait révéler sa présence ; d’un signe impérieux sa compagne le retint, un doigt sur les lèvres. Et se penchant très près de son ami, elle souffla :

— Je reconnais la voix de Barbentan. Silence et écoutons.

Stupéfait, comprenant mal, San Remo obéit.

De l’autre côté de la haie, la même voix reprit :

— Il faut accomplir la chose au plus tard demain, je dois retourner à Paris, ma tante Angela m’attend avec l’argent.

— Vous n’avez pas assez demandé, Xavier, il faut exiger le million, songez à ce que nous risquons ici.

— Quand j’aurai le portefeuille, je ferai chanter la pie.

— Elle est très riche ?

— Parbleu ! Bien que ma tante ait donné la grosse part de sa fortune au diabolique Daniel… encore évadé, il lui reste pas mal de terres et de maisons.

— Qu’est-ce que ça te fait que Daniel soit évadé, puisque tu as touché la prime ? C’est une mine d’or pour toi, ton cousin.

— Il me le doit bien. Toute la fortune de notre famille alla à sa mère qui, par suite de son emprisonnement au cloître, la doubla en treize ans, elle est colossalement riche et, vous avez raison, elle nous versera le million. Elle y tient tant à ce portefeuille !

— Vous auriez pu lui vendre les papiers que vous avez déjà et qui vous viennent de votre père ?

— Impossible. Ces papiers sont connus des ennemis de Daniel. Chaque fois qu’ils me versent la rente promise pour leur conservation, je dois les leur montrer et ils ne se laissent pas leurrer !

— C’est pourquoi vous voulez prendre ceux restés ici. Êtes-vous sûr qu’ils n’ont pas été enlevés ?

— Oh ! bien sûr, tous ignorent absolument la cachette. Si je le sais, moi, c’est que par chance j’ai bonne mémoire et me suis souvenu, à propos d’un incident de mon enfance, que je ne remarquai pas à cette époque.

— Je croyais que votre père vous avait révélé l’endroit.

— Il ne le savait pas. Mon parrain avait imagine de pratiquer lui-même ce trou dans le mur, personne ne l’avait aidé, mais il ne se méfiait pas de moi. Une fois, je le vis prendre un gros poinçon et l’introduire dans une fente, entre deux planches du fond de sa garde-robe, la planche glissa, le trou apparut, il y avait dedans un portefeuille, moi je jouais sur le balcon, avec des images. Mon parrain mit un papier dans ce portefeuille, le replaça dans le mur, remit la planche en place et referma la garde-robe.

Ce n’est que plus tard que je me souvins de ces faits.

Mon père me dit en mourant :

— « Songe, mon enfant, que tu as une garde sacrée : la cassette où est l’extrait de naissance et de baptême de ton cousin et les lettres de son illustre père. Ne te sépare jamais de ces choses précieuses que je confie à ton honneur. »

— Et vous ne vous en êtes pas en effet dessaisi.

— Mon père ajouta ceci : « Le prince conservait par devers lui toute la correspondance de tante Angela, il a gardé aussi l’acte par lequel il reconnaissait son fils. Ces papiers, il me dit de les détenir en lieu sûr dans une cachette faite par lui-même.

Or, bien entendu, ces papiers sont encore dans la cachette, puisque nul ne la connaît et que le prince mourant, et marié in-extremis, oublia de les remettre à sa femme, sans quoi elle les posséderait.

— En effet, ce sont des papiers que vous venez chercher ici. Mais comment les prendre, vous savez bien l’endroit de la cachette.

— Absolument. Dans le cabinet de travail du prince, au fond d’une armoire, on déplace la planche du milieu avec un poinçon qui prend dans une encoche…

— Mais comment éloigner le gardien ?

— Peut-être en le payant.

— Non, il parlerait, il faut agir de ruse. Nous serons, j’espère, inspirés par les circonstances. À deux, nous viendrons bien à bout de distraire le bonhomme, vous l’emmènerez, je resterai derrière, il ne me faudrait que quelques minutes.

— Mais si l’armoire est fermée.

— Elle ne l’est pas, elle s’ouvrait par un simple bouton de cristal.

— Vous comptez agir demain, dites-vous.

— Oui, aujourd’hui nous ferons une visite sommaire, dans le but seulement de me remémorer les lieux ; ensuite, j’ai une légère superstition, nous sommes au 13.

— Votre tante Angela vous croit en possession de ces précieux papiers ?

— Oui, elle est persuadée que mon père avait reçu ce dépôt de mon parrain.

— Votre tante est dans quels termes avec vous ?

— Un peu tendus à présent. Enfant, elle m’aimait beaucoup. Maintenant, elle ne peut me pardonner de lui vendre, ce que, d’après elle, je lui dois.

— Vous feriez peut-être mieux de vous en remettre à sa générosité.

— Ce serait imprudent. Ma tante a une idée fixe : laisser à son fils une très grosse fortune, elle voudrait le voir au pinacle. Elle fait pour lui des économies fantastiques, elle vit de rien, elle m’a donné son adresse dans une modeste pension de famille de Neuilly.

L’état de Daniel et de sa compagne est aisé à deviner. Lui, pâle d’angoisse, buvait les paroles des deux bandits.

Elle, en sa pensée, élaborait un plan.

Les pas des causeurs ayant de nouveau crié sur le sable, San Remo et Véga osèrent se lever.

— Écoutez, mon ami, dit la jeune fille, il ne faut pas qu’on nous voie ici, nul ne doit soupçonner notre présence en ce jardin.

— Nous avons eu, Véga, une révélation providentielle.

— Je vous crois ! Que comptez-vous faire ?

— Je pense laisser mon voleur agir, me prendre encore une fois mon bien. Ensuite de force ou de bon gré, je l’obligerai à me rendre le produit de son vol.

— C’est bien dangereux. Aussitôt en possession du portefeuille, il filera. Ils sont deux contre nous.

— Suivre nos cambrioleurs et quand ils seront partis du parc, aller nous aussi visiter le château. Nous sommes exactement renseignés sur l’endroit où gît la cachette. Je me réserve le second acte de la comédie. Vous me donnerez simplement la réplique.

— Que comptez-vous faire ?

— Vous le verrez. Surveillez les deux hommes avec assez d’adresse pour ne pas être découvert, il faut savoir quand ils seront partis. Moi, je vous attends ici. Vous serez moins remarqué étant seul, cachez-vous dans les massifs. On vous a filé assez souvent, à votre tour.