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L’Indépendant du Cher (p. 60-61).

XLII

Adieu

Pour la première fois de sa vie Véga ne put s’endormir avec son beau calme d’oiselle.

Elle songeait à la forêt profonde… où erraient les siens presque mourant de faim, elle songeait à sa triste enfance. Vraiment, comme les oiseaux, on l’avait jetée hors du nid… Et pourtant elle voulait aller embrasser sa mère, tant la force des liens d’âme est vraie !

Puis elle glissa au rêve : Daniel, Aour-Ruoa, le prince vigneron, tous l’entouraient, l’attachaient à eux par des liens très doux de soie pour paralyser ses ailes, l’empêcher de fuir vers les monts du Caucase, où elle apercevait un groupe d’êtres, maigres et pâles, qui lui tendaient les bras…

Au jour, elle s’éveilla les yeux en larmes. La chambre où elle dormait donnait sur la mer ; rustique et propre, cette pièce ne contenait que l’indispensable, aucun luxe.

Véga, brisée, courut se plonger dans les vagues, elle nagea jusqu’à l’Arcadia, grimpa à bord avec la facilité souple qu’elle possédait pour tous les exercices.

Les matelotes travaillaient, on pourrait appareiller à la marée du soir.

La matinée se passa en occupations diverses à bord, puis la jeune fille revint à terre, elle avait voulu un peu s’isoler, se ressaisir, penser, et maintenant elle revenait vers ses amis, très douce, comprenant qu’elle avait été l’instrument de la Providence et que ceux qui s’étalent servis d’elle avaient dû être aussi d’aveugles instruments, des machines actionnant le jouet.

Et, en son âme juste, elle déduisait : Que leur dois-je ? — Rien, je les ai servis. Même Cléto Pisani m’a employée pour ses expériences, même Aour-Ruoa s’est intéressé aux succès de ses études à travers mon cerveau. J’ai été celle à qui on a enlevé le « sentiment de la peur ». Celle qu’on a lancé dans l’airX avec un appareil curieux, fragile, peut-être… mortel.

Pour Daniel seul, j’ai été l’amie. Daniel seul a eu pour moi un sentiment désintéressé. Je veux rejoindre Daniel. N’est-ce pas lui le naufragé ? Celui que la Stella Negra recueillit attaché à une planche. Ceci je dois le savoir, puisqu’un inconcevable aveuglement m’a fait prendre un prince pour l’autre. Je vais aller à Kec-Taown, la ville anglaise, là j’enverrai des câblogrammes et aurai le temps d’avoir mes réponses avant l’achèvement des réparations de mon bateau. Allons vers Sophia, puisqu’elle se croit envers moi un devoir, puisqu’elle dit m’aimer, moi fille de bûcheron ! acceptons les dons de tendresse, comme ma mère accepta les dons d’argent.

Véga se rejeta à l’eau pour gagner la grève.

Subitement, son jeune cœur avait mûri, elle avait entrevu la vie, son but, son égoïsme, elle avait perdu le bandeau de confiance, d’insouciance, les écailles venaient de tomber de ses yeux.

Vite elle alla changer de costume.

Myriem restait seule dans la case, ses hôtes étaient tous au jardin où ils attendaient le déjeuner.

— Bon, dit Véga, je vous aide, Myriem, toutes mes sœurs sont servantes, je puis les imiter.

— Pourquoi n’es-tu pas venue vers moi plus tôt, chère enfant, mon récit t’a donc affligée ? demanda Sophia dès qu’elle aperçut la jeune fille.

— Oui, Tia, je continue, tu le vois, une ancienne habitude, car je devrais t’appeler « Madame la Baronne ».

— Tais-toi, petite ingrate, veux-tu me faire regretter ma confiance ?

— J’ai mal dormi, beaucoup pensé. Je ne veux pas que tu m’adoptes, je ne veux pas vivre avec toi ni avec Cléto Pisani. Ces hommes de la Stella Negra m’ont appris un métier… peu encombré encore, mon sport est unique. Eh bien, avec cette science, je gagnerai assez d’or pour relever ma famille, mettre tous les miens à l’abri de la misère.

— Mais puisque je te dis qu’ils y sont.

— Ce n’est pas suffisant. Mes sœurs quitteront leur emploi subalterne… Mes vieux parents ne seront plus nourris par la charité. Assez d’impresarii m’ont demandé à me « lancer ». Je vais rentrer en France et j’accepterai l’offre la meilleure. Je te dirai adieu ici, Sophia. J’ai mon bateau, je saurai bien un jour en rembourser le prix.

— Petite orgueilleuse, combien tu me fais de peine !

Véga sourit. Elle regarda le prince, déclassé, lui aussi.

Je vais aller à Kee-taown, prince, voulez-vous profiter de l’Arcadia, puisque vous m’avez dit hier vouloir vous rendre au-devant de Madame votre mère.

— Je le veux bien, mon enfant, j’ai une pirogue à voile, mais je serai heureux de votre compagnie.

La famille Essénienne était venue s’asseoir à table, et comme la veille, chacun, avec la simplicité d’une parfaite entente fraternelle, se servait sans aucune autre distinction de rang que l’hommage au plus âgé.

— Il s’est fait un bouleversement dans ton âme, Véga, dit la bonne Sophia à la jeune fille, quand, après le repas, elles furent seules. Mon récit a troublé ta paix.

— Il le fallait, Tia, je vivais vraiment trop comme une oiselle, c’est peut-être le bonheur, ce n’est pas le devoir. J’ai découvert le mien, je l’accomplirai. Je m’embarque à l’instant, je te remercie de beaucoup de choses, je… te pardonne les autres, si nous nous revoyons en ce monde…

Sophia l’interrompit :

— Méchante créature, ne vois-tu pas le mal que tu me fais ?

— Non, tu as ton mari, ton prince, tu continues ta marche vers le but, je fus un incident… il est clos. Sois bien assurée de ma discrétion, de mon souvenir affectueux. Je vais aller au Caucase, au mont Atlow… J’essaierai de revoir Olga, j’ai bien noté tous les détails, je saurai me débrouiller. À vol d’oiseau, on voit beaucoup d’espace et les châteaux-forts, si fortifiés soient-ils, ne sont pas clos comme des boites à couvercles. Adieu, Tia, puisses-tu guérir vite… adieu.

Sans s’occuper du baron de Bellay, la jeune fille alla serrer la main de Myriem à laquelle elle voulut offrir sa montre, mais l’Essénienne refusa, très douce et très ferme.

Alors Véga faisant un signe au prince, embarqua dans le petit canot échoué sur la grève et qui devait la conduire jusqu’à l’Arcadia, en compagnie de l’héritier du trône.

L’âme entièrement prise par le souvenir de Daniel, elle ne songeait même pas à celui qui pouvait être pour lui un rival !

Celui-ci, en arpentant le pont, anxieux, la quiétude égoïste de ses jours totalement troublée, allait vers sa mère ; il pouvait aller vers sa patrie, mais il regrettait le « nirvana » de ses rêves.