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L’Indépendant du Cher (p. 59-60).

XLI

L’histoire du passé.

Roger, membre de la Société secrète des compagnons de l’Étoile noire, commença Sophia, devait obéir au Grand-Maître : tuer même, si l’ordre en était donné.

Un jour, il reçut communication d’une des séances secrètes, pendant laquelle le sort l’avait désigné pour enlever un pauvre petit prince, héritier d’un grand empire du Levant. L’enfant devait être conduit ensuite par son ravisseur à l’île de la Stella Negra où il serait probablement mis à mort, afin de détruire « une mauvaise graine ». Des bombes étaient lancées contre son père. Selon l’intention de l’association internationale, tous les souverains doivent périr.

— Je sais, dit Véga, tu peux passer sur ces débuts.

— Non. Ils sont indispensables, Régis hésitant, l’âme bourrelée de remords, devait accomplir ce forfait, sous peine d’être lui-même puni de mort par ses confrères. Il avait juré d’obéir, il fallait le faire. À l’époque de ce serment, il ne me connaissait pas et avait été abusé par l’illusoire mirage de l’égalité libre, universelle.

Il avait vingt ans, cette utopie le grisa.

Il me quitta donc pour aller vers sa mission. Mais horriblement angoissée, je parvins à le suivre sans qu’il s’en doutât. Je me trouvai dans les monts du Caucase, où il se réfugiait avec son pauvre petit prisonnier, chez un affilié de l’ordre.

L’enfant hypnotisé restait inerte. Mon mari, poursuivi par une bande de brigands des montagnes, était gravement blessé.

Une fois dans le château du « Compagnon », on soigna mon mari. La femme du châtelain, la douce et bonne Olga, s’occupa du petit prince.

C’est avec Olga que j’organisai le sauvetage.

Le jeune prince, de quatre à cinq ans, fut descendu dans une corbeille le long des murs de l’enceinte entourés de douves. Dans une barque, un frère d’Olga attendait. Il emporta l’héritier du trône… sauvé !

Mais Olga et moi avions risqué notre vie, je venais de causer aussi la perte de mon mari, il nous fallait trouver un stratagème, substituer un enfant quelconque à l’enfant royal…

Alors, nous nous mîmes en quête. En prenant une petite fille, par exemple, que nous revêtirions des vêtements du petit garçon, l’apparence serait sauvegardée pour le présent, les deux « Compagnons », mon mari et celui d’Olga, s’y tromperaient Une fois l’enfant livré à ses bourreaux, Régis parti de l’île, on s’apercevrait vite de la substitution et on ne ferait aucun mal à l’innocente créature.

— Mon Dieu !… gémit Véga les mains jointes.

Une caresse de Sophia sur sa joue brûlante calma l’angoisse de la jeune fille.

Olga et moi, continuait la narratrice, nous montâmes jusqu’à la forêt qui couronne le mont Atlow en plein Caucase, endroit désert, perdu, où habitent seuls de pauvres bûcherons très distants les uns des autres.

Mon amie connaissait là une famille infiniment nombreuse et dénuée… qu’elle secourait…

Elle acheta pour quelques roubles la plus petite fille qu’on voulait lui donner pour rien, tant la misère était grande… et nous t’emportâmes, ma chérie.

Ne sanglote pas ainsi, je t’en prie, Olga n’a cessé de secourir les tiens, elle a pris à son service cinq ou six de tes frères et sœurs, elle a placé les autres ; et tes vieux parents, nourris par ses soins, ne travaillent plus.

— Oh ! gémit l’infortunée Véga, je veux aller vers eux.

— Pourquoi ?… ils sont en paix. Le passé est fini. Laisse dormir ce qui est peut-être un vague remords. C’est à toi, en somme, qu’ils doivent tous leur bien-être relatif. Songe que… j’ai presque honte de t’avouer cela, nous avions risqué ta vie… Olga et moi. Tu avais bien quatre-vingt-dix neuf chances sur cent d’être épargnée… mais cependant, il y avait deux suppositions possibles : ou que le crime s’accomplisse dès l’arrivée à l’île, sans vérification de l’identité de l’enfant, ou que, de colère, les Compagnons ne te chassent…

C’était invraisemblable, ces hommes sont fanatiques, ils voient faux, mais à part leur conception de la vie sociale, ils n’ont aucune animosité pour l’innocent.

Donc mes prévisions furent justes, ils t’élevèrent et t’aimèrent. Ne leur raconte jamais ces choses.

— Je ne veux plus retourner vers eux.

— Nous apprécierons. J’ai envers toi, moi aussi, un grand devoir de réparation, c’est pourquoi je songe à t’adopter. Le veux-tu ?

— Laissez-moi un peu réfléchir. À tout prix, avant, je veux revoir ma vraie mère… maman ! je n’ai jamais prononcé ce mot… avec conscience de sa douceur.

— Écoute la suite de mon récit. Pardonne-moi… tu fus l’instrument providentiel qui épargna un crime, tu as droit au bonheur.

Quand Régis t’eut remise aux mains des Compagnons, il se hâta de regagner le continent. Il savait que l’erreur reconnue, il serait condamné et exécuté sans merci. Lui faisait aisément le sacrifice de sa vie, moi pas, je voulais garder l’homme que j’adorais… je l’emmenai aux Temples de l’Hymalaya où je pus pénétrer par suite de mon initiation aux mystères hermétiques. Là, Roger était en sûreté, nul au monde, sauf les initiés, ne connaît l’entrée des défilés magiques.

Roger, admis au premier degré d’initiation, se soumit pendant plus d’une année à l’entraînement spécial de pensées, d’occupations, d’attitudes qui devait modifier ses traits…

— Quoi !

— Oui, la physionomie est le reflet intime, chaque ride marque un sentiment, révèle un désir, une peine ou une joie. La physionomie est le miroir de l’âme. Or, Régis astreint à s’abstraire sur les idées imposées, à s’occuper manuellement et intellectuellement de travaux appropriés au but poursuivi, nourri avec des aliments qui modifiaient le pigment de la peau, des cheveux, de la barbe, etc…, soumis à des exercices qui développaient certains de ses membres, fut peu à peu transformé. Quand les Mages me le rendirent, il était méconnaissable, sa voix seule, ainsi que tu l’as remarqué, n’a pu changer, mais étant devenu beaucoup plus large du torse, il paraît plus petit, ses cheveux sont bruns au lieu d’être blonds, son teint olivâtre au lieu d’être clair. Ses yeux plus enfoncés sous l’orbite sont plus sombres, son nez est devenu aquilin par une greffe habile, sa bouche plus sérieuse, son menton à fossette… bref, c’est une autre incarnation.

Devant le monde, j’ai joué le rôle de veuve et un jour j’ai épousé, devant tous, mon cousin Roger de Bellay dont nul n’a soupçonné la véritable identité.

— Quel roman ! Madame, vous avez raison, fit Véga pâle et glacée, il y a des histoires vraies qui semblent des contes… et que peut-être il vaut mieux ignorer.

Sophia enlaça la jeune fille et la tenant de son bras libre chaudement appuyée sur son cœur :

— Tu es ma fille, Véga, est-ce que cette confidence ne te montre pas toute ma tendresse, tout mon désir de réparation ?

— Je veux aller retrouver ma mère ! s’entêta la jeune fille.