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L’Indépendant du Cher (p. 61-63).

XLIII

Mère et fils

Ils abordèrent le lendemain soir en la station anglaise de Kee-Taown, toute petite ville de garnison où s’ennuient et se morfondent plusieurs bataillons coloniaux.

Véga courut au télégraphe pendant que Ryna s’occupait de ses réparations, et le prince se rendit à l’hôtel où devait être sa mère.

Dans un premier salon se tenaient un chambellan ou plutôt un secrétaire et une dame d’honneur, il leur dit :

— Annoncez à Madame un étranger… celui qu’elle doit recevoir. Allez.

— Êtes-vous attendu, Monsieur ?

— Je le suis.

L’homme souleva une natte et passa dans la pièce voisine, mais Lô ne lui donna pas le temps de parler ; il l’avait suivi. Maintenant, d’un geste, il lui ordonnait de sortir, et l’autre, surpris, obéissait, malgré le manque d’étiquette.

Une femme âgée était assise sur un divan.

Elle ne bougea pas.

Très doucement, il vint s’agenouiller devant elle, prit ses mains froides, y mit ses lèvres :

— Maman !

Elle tressaillit, l’écarta d’elle, ses yeux encore beaux, tristes et profonds, appuyés sur les prunelles brunes du prince :

— Lô ! Ce n’est pas toi, ce n’est pas mon fils, cet homme à cheveux blancs… J’ai quitté un garçon mince, souple, brun, frêle, je vois ici un être robuste, grand, au teint brûlé. Relevez-vous, Monsieur, il est mal d’abuser de la crédulité d’une mère ! J’ai fait un bien long voyage sur un bien vague espoir. Il est détruit !

Un soupir s’échappa des lèvres tremblantes du prince, mais il ne bougea pas. Il dit doucement :

— Calculez, Madame, j’ai passé cinquante ans ! À l’époque où je vous quittai je n’en avais pas trente. Vous, que Dieu conserve, je retrouve vos traits tels qu’ils sont gravés en mon cœur, vous avez toujours les cheveux blonds, les joues sans rides, le teint blanc clair, vous êtes immuable.

Est-ce une science, est-ce, un art, est-ce un don ?… vous êtes celle que j’ai laissée sur le port de Liverpool… celle qui ne pleurait pas le départ de son unique enfant.

Moi, blessé mortellement, je fus préservé, dans quel but ?… je l’ignore, car ma vie est inutile, elle ne peut même pas être pour vous consolatrice… mais tout est mystère, je raconte et n’explique pas. On me sauva. Ensuite je restai chez ce peuple si doux, mes idées se modifièrent, on me croyait mort… je ne détrompai personne. Il y a bien longtemps que je n’ai regardé mon visage, je pense en effet être vieux, et bien ravagé, car je vécus au grand air rude de l’Océan.

Elle répéta lentement :

— Vous n’êtes pas Lô !

— Votre souvenir ne parle pas, le même sang coule dans nos veines ; moi, en tenant vos doigts, je sens battre mon cœur, nullement atrophié, sous son enveloppe usée.

Un peu de rose teinta les joues de l’ex-souveraine, mais l’émotion ne vint pas.

— Mon fils était joli, il avait de petites mains fines.

— Il n’avait pas encore travaillé. Depuis, il a remué la terre avec de lourds outils, il a manié la hache, la scie, la rame. Vous rappelez-vous que j’aimais jardiner aux Tuileries, j’avais mon petit jardin près de la terrasse de l’orangerie.

Elle secoua la tête tristement :

— Vous êtes un imposteur. Vous convoitez la fortune que j’ai su amasser et garder.

— Je convoite un élan de votre âme. La fortune, qu’en ferais-je ? Je vis en Robinson. Je ne veux pas quitter le sol qui me nourrit. Je ne veux rien de vous, qu’un baiser maternel. Je ne quitterai pas mon île, je n’irai pas troubler votre vie de ma singulière histoire. La nuit du tombeau s’est faite sur moi, aucune lueur ne viendra l’éclairer. L’Empire est à jamais enseveli.

— Vous avez vu mes envoyés, le baron et la baronne de Bellay ?

— Je les ai vus et je les ai quittés hier. Ils ne doutent pas, eux !

— Relevez-vous, asseyez-vous près de moi. Pouvez-vous me rappeler quelques faits connus de moi et de mon fils ?

— Beaucoup. Des faits d’enfance, c’est ce dont je me souviens le mieux. Un jour, nous revenions de Compiègne. Dans le wagon-salon, avec nous, vous aviez fait placer le célèbre médium Douglas-Home que vous favorisiez de votre attention. Tout à coup, votre bouquet de roses, le coussin que vous aviez sous les pieds, la petite canne que j’avais en main, mon chapeau, se mirent à valser sans que nul y touchât…

Home souriait, vous pâlissiez, moi je me mis à pleurer…

Vous souvenez-vous… maman ?

— Je me souviens, mais nous n’étions pas seuls, votre gouvernante, mon chambellan, d’autres encore… voyaient.

— De sorte que vous n’êtes pas convaincue… Hélas ! vous voulez, je le crains, ne pas l’être.

— Je voudrais l’être, j’ai bien pleuré mon pauvre enfant.

— Une autre fois, nous avions été à Saint-Denys, à l’école des jeunes filles que vous protégiez. Pendant que vous causiez avec les « Dames », j’avais été jouer en compagnie des jeunes filles, j’en aimais une surtout, nommée Jacqueline. J’eus une fantaisie et je dis à ma petite compagne : « Je voudrais savoir si maman me reconnaîtrait si je m’habillais comme toi en uniforme de l’école ? »

L’idée était géniale, nous courûmes à la « roberie », on me mit une robe, une pèlerine, et l’affreux chapeau cabriolet, puis nous allâmes ainsi défiler devant vous et les maîtresses assemblées.

— Madame, vous dit la Supérieure, qui était dans le secret, permettez-moi de présenter une nouvelle élève à Votre Majesté.

Et vous répondîtes sincère : Ah ! comme elle ressemble à mon petit Lô. Elle a juste devant, la même dent qui lui manque. Or, j’avais sept ans. Madame, vous rappelez-vous ?

— Je le rappelle. Toute l’école entendit…

Lô laissa tomber sa tête dans ses mains, découragé, un lourd sanglot monta de son cœur.

— Maman ! écoutez encore ceci. Nul ne peut savoir ce que je vais vous dire : c’était en votre château d’Angleterre… mon ami intime Alphonse XII, qui n’était que prince des Asturies, était là ; la veille, nous avions joué, j’avais perdu et il m’avait prêté cent louis… (j’aurais voulu ne pas vous rappeler ce détail), je le quittai un instant, je montai chez vous. Dans votre petit salon, nous étions bien seuls, vous et moi, toutes portes closes.

Cette fois, un gémissement sortit des lèvres de la mère… Lô continua :

— Je vous suppliai de me donner les cent louis, vous étiez si riche ! Moi, votre fils, je n’avais jamais qu’une somme infime, vous me mesuriez avec tant de parcimonie une maigre mensualité. Vous refusâtes… c’est ce jour-là que je pris la résolution de partir me battre aux colonies. Vous rappelez-vous, Madame ?

Elle avait courbé le front, une honte la gagnait. C’était vrai. Elle avait été bien… économe, son fils ne pouvait tenir son rang de prince, et il avait tant eu d’humiliations qu’il avait préféré fuir loin, très loin.

Un long silence suivit ces mots, au bord des cils blonds de la mère tremblait une larme.

D’un élan invincible, Lô l’attira contre lui, baisant ses yeux :

— Maman !

Elle se laissait embrasser, une faible pression de sa main rendait un peu de sympathie.

On lui contait des choses vraies mais elle était désemparée. Sa pensée avait gardé un tel autre souvenir ! une telle autre image ! cet homme déjà au retour des ans, son fils, son fils à elle !… qui se croyait encore jeune quand elle se mirait après les séances prodigieuses, ou plutôt prestigieuses, de l’Institut de Beauté. Elle paraissait plus jeune que lui.

Ses cheveux d’or roux avaient gardé leur nuance, grâce aux savants artifices. Sa peau fine, douce, habilement massée par les doigts agiles de sa camériste, avait conservé sa souplesse élastique. Chaque soir, elle s’enveloppait de bandelettes couvertes d’une crème spéciale ; le matin, elle posait des pâtes, des crèmes, des eaux, cela durait trois heures d’horloge, mais elle en ressortait belle !

— Quoi rien en moi ne vous rappelle-t-il mon père ?

Elle releva la tête :

— Non, rien. Celui que vous nommez votre père était si malade, si triste, si las, non, il n’avait rien de votre force rustique.

— Il vécut autrement. N’ai-je aucune similitude avec quelqu’un des vôtres, père, mère, aïeule.

Maintenant, elle souffrait. Deux larmes creusaient sur sa poudre des sillons jaunes. Elle murmura :

— Un soir, c’était la veille de la première communion de Lô. Son père le croyant endormi, revenant tard d’un conseil des ministres, entra dans sa chambre. Je priais près du petit lit… Si vous pouvez me dire ce qu’il advint alors, ce sera une preuve, parce que nous étions absolument seuls.

— … Vous récitiez le Rosario d’Espagne, qui vous venait de ma grand’-mère ; il étincelait entre vos doigts… Moi, au lieu de penser aux choses pieuses, dont j’avais été saturé toute la journée, j’avais l’idée à votre voyage d’Égypte dont on m’avait conté divers incidents, et alors quand mon père vint tout doucement pour m’embrasser, je dis bien mal à propos : « Papa, donnez-moi un petit chameau pour me promener dans les allées de Saint-Cloud ».

L’Empereur se mit à rire, posa un baiser très tendre sur mon front, et dit : « Tu auras ton chameau, mon chéri ».

Lô se tût. Anxieux, il regardait sa mère, il lisait en elle maintenant. Oui, elle était sûre de son identité, mais il l’effarait, il la jetait par trop dans la nuit de la vieillesse.

Elle le contemplait… lentement, elle approcha du sien son visage, eut une caresse :

— Si tu es mon fils, que comptes-tu faire ?

— Rien de plus que vous aimer.

— Rentrer en France… tu ne le pourrais pas.

— Je n’y tiens nullement. À part un triste pèlerinage dans les lieux où je vécus… où j’aimais, je ne vois aucun attrait, je n’y ai plus d’amis dans ma patrie !

— Si, beaucoup encore et de fidèles.

— Qu’importe ! je ne vois nulle mission. Le rôle à remplir serait si peu enviable ! Qu’y a-t-il de plus difficile que le gouvernement de ce peuple frondeur, intelligent, capricieux, raisonneur, épris de l’impossible liberté.

— Il y aurait la dynastie !…

— Je n’ai aimé qu’une fois… l’adorable Myna, elle est morte, de chagrin n’est-ce pas ?

— Elle est repartie en Autriche chez son père, le prince d’E… qui ne voulut jamais admettre votre amour.

— Pauvre petite… j’y ai souvent pensé. Ce que je vous demande, ma mère, c’est de me laisser ici et si vous voulez ma présence près de vous quelques mois chaque année, j’irai en « étranger » pour le monde, en fils pour vous seule, car il ne faut pas renouer d’anciennes prétentions, faire surgir d’autres complications. M’approuvez-vous ?

— Je ne sais : il me faut réfléchir à ces choses, consulter des amis…

— Ma résolution est inébranlable.

Elle rapprocha ses sourcils touffus, volontaires, arqués :

— Alors à quoi bon cette scène filiale ?

Lô eut un long soupir :

— Que vous êtes cruelle !

De nouveau, ils se turent.

Leur destinée s’inscrivait dans l’astral…