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L’Indépendant du Cher (p. 26-27).

XVII

Le Roy

François III, duc de Libourne, comte de Blois, était bien le plus noble gentilhomme de la terre. Très bon, très loyal, très patriote, il ne voulait cependant pas régner. Il avait une idée profonde du devoir et il lui semblait que le sien n’était pas sur un trône où, peut-être, il n’avait pas le droit de s’asseoir… il ne savait pas au juste, il y avait du mystère, de l’indécision, des embrouillements à travers les chemins menant vers cette royauté jadis tranchée par la hache.

François III ne tenait pas à régner. La vie alternative, l’été à Ritzowa, l’hiver à Krosow lui était douce, malgré l’intérieur terne que lui faisait une union décevante.

Marié assez jeune à une princesse plus âgée que lui, bonne, admirable, presqu’une sainte, il n’avait cependant pas trouvé en elle ce qui est la joie d’un foyer, la fécondité. Aucun enfant n’avait pu venir sourire sous la couronne fleurdelysée du berceau offert prématurément et toujours vide.

Louise-Thérèse en pleurait amèrement, impuissante hélas ! offrant sans cesse à Dieu sa vie pour libérer cet époux aimé dont elle voulait la gloire !

Mais Dieu l’affligeait d’une foule d’infirmités sans la prendre. Il lui faisait expier sur terre des fautes ancestrales, et dans la douleur des rhumatismes déformants qui tordaient ses membres, dans l’affliction d’une surdité inguérissable, Louise-Thérèse levait vers le ciel ses pauvres mains tremblantes en murmurant : « Votre Sainte Volonté soit faite. »

François la vénérait pieusement, son attitude près d’elle était bienveillante, charitable et douce, aucun devoir — même lui coûtant le bonheur — n’était négligé par cet homme au cœur pur et chaud.

Mais il souffrait… et une après-midi de septembre de l’an 1868, seul, accoudé sur son bureau, il songeait tristement.

Par la fenêtre largement ouverte, il voyait un admirable décor de montagnes, le Tyrol, dans sa splendeur pittoresque. Sa plume n’écrivait plus… à quoi bon. On sollicitait des manifestes… « Pourquoi tant de feuilles perdues »… songeait le Roy en voyant tomber celles des arbres, rouillées déjà.

Et il posa sa plume. D’une main, d’un geste machinal, il effilait sa brune moustache, prenant dans un petit bol bleu, posé près de lui, un atome de cosmétique, l’autre main errait indifférente sur le dos luisant et doux d’une belle chatte noire couchée en rond parmi un amas de papiers.

« Mirette » ouvrait l’œil à demi sans s’émouvoir.

Sur la route, un roulement s’entendait, il s’arrêta à l’avenue, une cloche vibra assez loin, c’était le signal d’une arrivée. François ne parut nullement s’en apercevoir, n’interrompit pas son rêve ni son geste.

Un instant s’écoula, puis un homme — un chambellan — gratta à la porte.

— Entrez, dit François, qui souvent, lorsqu’il pressentait la main d’une femme, répondait par le mot gracieux d’Italie qui a le même sens, mais est plus joli : « favorisca ».

Théodore de Ranville se présenta correct, saluant comme au temps du Roy-Soleil.

— Monseigneur, c’est le baron de Barbentan avec son fils et sa belle-sœur, puis le duc de Lancrel.

— Bien, je les recevrai un peu avant le dîner.

François laissa retomber son front dans ses mains. Il était à une de ces heures où on a besoin de solitude, où l’âme veut parler, s’extérioriser, venir à fleur des lèvres éloigner la distraction. Celle action-là se présente dans la joie et dans la peine, plutôt dans ce dernier cas, l’esprit, le raisonnement sont noyés parmi le flot des intuitions, des jaillissements profonds d’arrière-pensées.

Qu’était ce penseur ? — Un Roy sans trône, un mari sans épouse, un homme sans enfants… Un raté, un vaincu de la vie.

Au milieu de son décorum factice, de la pompe sans cause, des inutiles cérémonies, François souffrait silencieusement.

Des amis, des dévouements, des partisans, des fidèles, oh ! il en avait autour de lui, mais que pouvaient ces gens pour son bonheur ! Son bonheur à lui était inaccessible.

Il était placé de manière à ne pouvoir jamais le saisir, parce que ce bonheur des rois est sur un plan spécial, hors portée, où seulement les marches du trône conduisent.

Un foyer joyeux, peuplé de marmots, une femme fraîche et rieuse, une patrie où l’on ose vivre, ces éléments suprêmes du bonheur étaient refusés au Roy.

Et il pensait… amèrement, sans pourtant récriminer contre le Ciel, lui dernier descendant d’une lignée où il y eut des coupables, des héros, des martyrs, il voyait finir sa race, mais cela ne le peinait point, les idées du vingtième siècle germaient déjà sourdement, il les voyait se lever lentes et progressives, il voyait si étrange cet avenir des rois, qu’il ne regrettait vraiment pas de n’en plus lancer dans le monde par une paternité.

Ce n’était pas la fin d’une dynastie qu’il pleurait, c’était sa lamentable solitude du cœur. Pas de fils pour l’aimer, pas de fils pour recueillir son bel héritage d’honneur, sans tache, le devoir que malgré tout il se voulait croire obligé : tenir haut le drapeau blanc fleurdelysé où brille le Sacré-Cœur !

François songeait et il fut soudainement distrait, la porte de son cabinet de travail s’ouvrait doucement malgré la défense faite et un charmant petit garçon de huit à neuf ans se glissait près du Prince, souriant, joyeux.

Il vint simplement, sans souci des distances, mettre ses deux bras au cou du solitaire :

— Parrain, cher parrain !

— Mon petit Xavier.

— On m’a dit que Monseigneur ne recevait pas, mais j’ai pensé que je pouvais bien venir en arrivant embrasser mon parrain.

— Tu as bien fait, mignon, dit François, ému de cette caresse naïve venue à propos dans sa désolation, et il prit l’enfant sur ses genoux.

— Ton père est en bas, mon enfant ?

— Papa a l’honneur d’être reçu en ce moment par « Madame », il lui porte tous les souvenirs envoyés de France.

— Et il y en a beaucoup ?

— Oh ! beaucoup, et pour mon parrain aussi.

— Je verrai cela. Combien arrivez-vous ? Ton père, ton oncle de Lancrel et ta tante, m’a-t-on dit.

— Oui, ma tante Angela, parrain, elle était tellement heureuse de venir à Ritzowa, elle n’a pas encore été présentée.

— Elle vit avec vous, c’est elle qui a soin de toi ?

— Oui, parrain, depuis le malheur qui a pris maman… ma tante Angela la remplace.

— Et tu l’aimes ?

— De tout mon cœur, elle est si douce, et puis jeune, on joue ensemble.

— Elle est la sœur de ta mère. Quel âge a-t-elle ?

— Dix-huit ans. Mon parrain l’aimera.

François sourit. Le bambin était charmant avec ses splendides yeux bleus sous une toison foncée. En deuil de sa mère, le pauvre petit était totalement vêtu de blanc.

Très intelligent, dressé déjà par l’habitude aux usages de la cour, il avait des manières de petit homme. Il posa sa main sur le dos de « Mirette » et la chatte retroussant ses lèvres, étirant ses pattes, eut un mouvement hostile.

— Laisse-là, Xavier, elle ne te connaît pas, elle est vieille et désagréable.

— Pourtant mon parrain l’aime.

— Je l’aime à cause d’un souvenir, une des aïeules de Mirette me rendit un tel service.

— Oh ! parrain, racontez-moi l’histoire, s’écria l’enfant qui, dans le feu de son désir, oubliait de parler comme il convient.

— Un jour, j’avais à peu près ton âge, nous étions à cette époque dans un grand château immense qui a autant de fenêtres qu’il y a de jours dans l’année…

— Trois cent soixante-cinq !

— On le dit. Je ne les ai jamais comptées. Il y avait des sous-sols non moins immenses, où une fois j’allai me perdre en cherchant une nichée de petits minets, que j’entendais miauler par un soupirail donnant sur le jardin. Mon précepteur m’avait laissé un instant la bride sur le cou, je venais d’apprendre l’histoire des premiers chrétiens, je me croyais dans les catacombes et trouvais un infini plaisir à errer au désert sombre des caves.

Cependant, je cessai de rire quand je m’aperçus, après avoir trouvé le nid des jeunes chats dans une vieille caisse au fond d’un caveau, que la lourde porte de ce caveau, poussée par le vent, s’était refermée sur moi. À l’intérieur où j’étais, il n’y avait qu’une serrure dont la clef devait être en dehors et actionner un pêne dont le ressort avait joué. J’étais prisonnier ! Le soupirail, très haut vers le plafond, donnait sur le jardin désert à cet endroit.

J’eus beau crier, pleurer, appeler, nul ne m’entendit, on devait me chercher ailleurs, mais personne ne me devinerait là où je n’allais jamais.

La maman chatte rôdait autour de moi, un trou rond dans la porte massive lui servait de passage, seulement pour moi il était impossible d’y passer plus que mon bras.

Au bout d’un temps qui me parut éternel, une idée lumineuse germa dans mon esprit. La minette deviendrait une messagère, elle allait par tout le château librement, en conséquence, je détachai ma cravate, je déchirai une feuille du calepin où étaient mes notes de classe, et que par bonheur j’avais en poche, et j’écrivis sur le papier ces mots : « Je suis enfermé dans la cave, venez m’ouvrir », puis j’attachai l’avis dans ma cravate et mis le tout au cou de Mirette, puis je la lançai par la chattière.

Peu après, mon précepteur affolé, mes bonnes, des valets, accouraient me délivrer.

— La chatte libératrice ! Oh ! parrain, j’en ferai un devoir de style.

— Si tu veux. À présent, mon mignon, va, je recevrai ta famille un peu plus tard.

— Merci, parrain.

Xavier s’échappa en courant et François qu’une distraction venait d’arracher à lui même, se remit à son courrier.