Ouvrir le menu principal

L’Indépendant du Cher (p. 25-26).

XVI

Retour en arrière

Il devient tout à fait indispensable, avant de continuer ce véridique récit, de retourner nos yeux vers le passé, de remonter un peu dans l’histoire contemporaine que nous côtoyions, et d’aller éclairer notre religion à un tournant de route, où durent s’arrêter plusieurs de nos héros.

Il faut se reporter au temps où l’Empire florissait en France, où l’exposition de 1867 venait de finir sur une apothéose, où les souverains étrangers rentrant chez eux songeaient…

Aux Tuileries, on ne songeait pas encore, l’Impératrice s’amusait à plein cœur, inventant mille amusements fous.

La politique ne chômait guère, on riait, on se moquait du sombre Napoléon déjà malade, la Lanterne de Rochefort se passait de main en main mordante et drôle, démolisseuse…

Les partis s’agitaient, comme toujours, en notre bon pays de cabales, on causait beaucoup, on dînait encore davantage, on portait des toasts enflammés au régime souhaité.

Les uns voulaient la République, les autres la royauté et il restait encore les partisans de l’empire.

Le faubourg Saint-Germain, les châtelains s’attachaient aux vieilles traditions, ils demeuraient fidèles amis du drapeau blanc et elles étaient touchantes leurs réunions où l’on écoutait debout et recueilli, lire le dernier message du Roy !

Chez le baron de Barbentan, rue Barbey-de-Jouy, on conspirait très fort — en projets. — Un petit comité de direction s’assemblait tous les dimanches soirs, d’abord autour de la table, puis au fumoir et on pérorait jusqu’après minuit pour bâtir des chimères… hélas !

Chacun à leur tour les membres du « service d’honneur » allaient se remplacer près du Roy qui avait en exil sa petite cour fidèle.

C’est un besoin tellement humain de dépenser son énergie, de faire de soi une activité que toujours il y eut des partis, des petites chapelles encore maintenant après presque un demi-siècle de République, il y a des « services d’honneur » qui s’échelonnent sur des routes étrangères pour aller rendre leurs devoirs aux Princes lointains, si lointains… seulement les Princes n’ont guère envie de revenir, ils se trouvent bien dans leurs richesses tranquilles, hors des agitations troublantes et ils laissent aller… les autres sans conviction.

À cette époque, on était plus chauvin, on se sentait encore des influences vendéennes, des luttes de 1830, il restait un peu d’élan, et les braves gentilshommes se lançaient à tour de rôle, par petites troupes.

Ils emportaient les plus étranges souvenirs au Roy, ils avaient des commissions hétérogènes et leurs malles ressemblaient à certaine valise diplomatique de nos jours, où l’on transporte entre les papiers d’État, les faux toupets de madame l’Ambassadrice. Le baron de Barbentan qui allait partir devait donc être chargé, outre un flot de protestations verbales, d’une belle paire de bas de soie tricotée par les demoiselles de Courchamp avec les cocons de leurs propres vers à soie, pour être offerte au Roy. Il lui fallait encore prendre une cage où se trouvaient deux colombes blanches à bec rose que la douairière de Roche-Castel envoyait en hommage, une blague à tabac brodée par Jehanne-Adèle de la Chevalerie, une épée à poignée ciselée par Louis Fervag, des livres dédiés en tas, des peintures, des portraits, des gravures, etc… un chargement de camelot.

Et c’était touchant… à pleurer. Toutes ces émotions groupées faisaient une gloire d’amour sinon de triomphe.