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L’Indépendant du Cher (p. 23-25).

XV

L’enlèvement

L’alerte passée, ils roulaient gaiement le long de l’Adour, à travers la vallée de Campan, les haies fleuries de digitales roses aux longues tiges sortant des broussailles. Au-delà de l’étroite bande de terres planes, s’élevaient les hautes montagnes enveloppées de sapins et parfois dénudées, escarpées de roches grises.

Daniel encore ému, encore pâle de sa triste nuit, regardait sa fraîche et rieuse compagne toujours gaie, ravie de la douceur du roulement, de l’air balsamique, de la jolie promenade.

Ils s’en allaient au Pic du Midi, avec l’idée d’avancer en auto jusqu’à l’extrême limite du possible, ensuite de monter à pied. Très entraînés tous deux aux marches, ils ne redoutaient pas la fatigue, d’ailleurs ils ne seraient pas seuls à la Cascade du vallon de Rochenue, il y aurait des guides et d’autres touristes.

Ils ne parlaient pas, lui parce qu’il était brisé, las et aussi très déçu, cette fillette avait l’âme cadenassée, rien ne pouvait surprendre le secret extraordinaire qu’elle gardait, ne prenant pas même la peine d’expliquer pourquoi.

Elle se renfermait dans un mutisme obstiné, refusant la moindre explication. Avait-elle vu la Revenante ? — Avait-elle quitté la chambre ? Comment avait-elle pu y parvenir ? Où s’était-elle cachée pendant qu’on fouillait si anxieusement partout ?

Véga se contentait de sourire, disant simplement :

— Je ne crois pas que l’incendie soit dû à un coup de tonnerre, avant que l’orage n’éclatât, le calme était absolu, ni un souffle, ni un bruit n’agitaient les arbres. Or, j’ai entendu au bas de la fenêtre, du côté extérieur, comme un pas furtif, des branches brisées et, il m’a semble aussi, un crépitement de feu qui s’éprend. Ensuite, je me suis endormie pensant me tromper et qu’il s’agissait de quelques gambades de lapins. La clarté fulgurante m’a réveillée.

— Et après, gémissait Daniel.

— Après, il importe peu, puisque tout est fini et que simplement ce fut un feu de joie. Seulement, pour éviter le retour de ces fantastiques éclairages, faites donc couper les sapins par trop envahissants, ceux qui touchent au château du côté extérieur.

— Vous croyez à la malveillance, à l’imprudence de promeneurs ?

— À la malveillance, mon cher, notre situation, les menaces qui nous sont connues autorisent bien cette supposition. Seulement, inutile d’y songer. La peine, rétrospective surtout, n’avance à rien, mettez votre esprit sur une autre voie, mon bon ami.

La route montait après le dernier village, elle suivait le ravin, quelques cyclistes essayaient de grimper sans descendre de machine et faisaient de comiques efforts, l’un d’eux avait posé la main sur le rebord arrière de l’auto… s’aidant de l’élan du puissant moteur. Cachés par la capote, les voyageurs ne le voyaient pas.

Bientôt un pneu faiblit à l’arrière et au même moment l’autre crevait avec un bruit de détonation.

La voilure eut un saut, une embardée qu’heureusement le mécanicien sut enrayer d’un arrêt brusque. L’auto donna de l’avant dans le talus rocheux et s’immobilisa.

— Bon, une panne, fit Véga tranquillement, je vais en profiter pour cueillir des digitales.

Elle sauta à terre, le chauffeur et Daniel avaient déjà regardé le sujet de l’accident et tous deux constataient, avec stupéfaction, que les deux pneus crevés l’avaient été par des balles tirées sans doute à bout portant.

Spontanément, les deux hommes se retournèrent pour regarder aux alentours, mais il n’y avait personne et, seulement très bas dans les lacets, un cycliste descendait les pentes à belle allure.

— Voilà, dit le chauffeur, c’est un sale tour qu’on nous a joué, j’ai bien un pneu de rechange, mais deux !

— Que faire alors ?

— Que faire, Monsieur le comte, répondit Léonard, je reste perplexe ; depuis dix ans que je suis chauffeur- mécanicien, voilà la première fois que semblable aventure m’arrive.

— Peut-on marcher ?

— Non, bien sûr, monsieur le comte, il faut que j’aille avec un bidet quelconque chercher un pneu à Bagnères et encore en trouverai-je ?… où bien que nous marchions sur nos jantes au pas.

Véga, debout sur le bord extrême de l’étroit lacet regardait en bas, suivant des yeux la fantastique descente du cycliste :

— On dirait encore le marchand de vanille… qui ressemble à Barbentan… songeait-elle, est-ce une obsession dont je suis victime ?

— Petite amie, fit câlinement Daniel en passant sa main sous le bras de la jeune fille, voyez comme la déveine nous poursuit, voulez-vous marcher jusqu’au village, le mécanicien va nous suivre comme il pourra.

Alors ils dévalèrent, précédés de leur lourde machine qui allait par son propre poids cahotant sur ses roues flasques, misérable, honteuse, avec accompagnement des imprécations sourdes de Léonard.

Véga dit soudain :

— Daniel, il faut rentrer chez nous. L’idée d’excursion est décidément mauvaise, tenons nous entre nos quatre murs, évitons le feu, l’eau, les voyages et même les visites au Casino. Aussitôt mio Tio de retour, partons avec lui pour la Stella Negra où nul ennemi n’osera nous suivre.

— Vous croyez à l’ennemi, Véga.

— Oui.

— Mais où est-il ?

— Près de nous sûrement.

Quand ils arrivèrent à l’auberge, bien avant leur infortuné véhicule, ils aperçurent une superbe auto, arrêtée devant la porte.

Le chauffeur couché dessous devait arranger quelque chose et le « patron » regardait avec une attention soutenue la direction opposée à celle d’où venaient les… naufragés.

C’était un vieillard, grand, mince, l’air étranger, le visage encadré de favoris blancs, les yeux cachés sous des lunettes teintées de bleu à branches d’or. Il esquissa un salut poli, quand force lui fut de se déranger du seuil pour laisser entrer le comte de San Remo et sa jeune amie.

Maintenant, le soleil descendait, les cimes seules demeuraient éclairées, l’aubergiste venait, affable et empressé, faire des offres de dîner à ses hôtes de passage : — Des truites, des poulets rôtis, des haricots, du fromage et des fraises, Messieurs, meilleur qu’à Paris, tout frais.

— Mais oui, dînons, fit Véga, nous serons même probablement obligés de coucher…

— J’ai de bonnes chambres, Madame, simples, mais propres. Madame peut voir.

— Attendez, rectifia Daniel, si vous aviez plutôt une voiture ou des chevaux de selle…

— Même des ânes, continua Véga, ou une auto, ajouta-t-elle en riant.

— Je n’ai rien de tout cela, ce soir, Madame ; demain, Madame pourra trouver une occasion, il passe beaucoup de monde par ici, on va à Luchon, à Bagnères, à Lourdes.

— À la panne aussi, continua la jeune fille. En attendant, dînons toujours. Est-ce qu’on peut manger dehors ?

— Certainement, Madame, je mettrai une table sous le berceau de chèvrefeuille, ici devant la porte.

Alors il s’empressa pendant que Daniel allait au-devant de sa voiture qui arrivait péniblement, et que Véga s’intéressait à deux petits montagnards, fils de l’aubergiste.

Le chauffeur de l’étranger sorti de sa position sous la voiture, se hâtait vers la fontaine, bientôt suivi de Léonard, et les deux hommes, tout on se lavant les mains, causaient, familiers comme deux bons camarades, Léonard fulminait naturellement :

— Je n’ai qu’un pneu de rechange, expliquait-il.

— Moi, je vous offrirais bien le nôtre de rechange, si mon maître veut et si le calibre convient.

— Demandez donc toujours. On le paiera ce qu’il vaut, votre pneu, acquiesça Léonard, voyant dans cette offre le salut.

Chacun des deux mécaniciens revint vers « son patron » pour expliquer le cas et presqu’aussitôt, le vieillard s’avança, chapeau bas, vers le comte de San Remo et, avec un accent anglais prononcé, dit aimablement :

— Mon mécanicien m’explique, monsieur, le cas extraordinaire qui vous embarrasse. Je voudrais de bien bon cœur vous aider à en sortir. Si mon pneu de rechange peut aller à votre roue, je vous l’offre avec grand plaisir.

— Mille mercis, Monsieur, fit Daniel, si j’acceptais, je vous causerais peut-être un irréparable ennui, car l’accident qui m’arrive peut vous surprendre, il est bien évidemment dû à une méchante intention. Tant de gens ont horreur des autos…

— Si ces messieurs et dame veulent se mettre à table ? vint dire l’aubergiste.

Il avait dressé trois couverts.

L’étranger s’inclina devant Véga.

— Madame, oserai-je prendre place à cette table d’hôte.

— Certainement, milord, répondit gaiememt Véga, aux Pyrénées, l’hospitalité doit être écossaise.

Le repas simple était parfait, la causerie, si bien commencée, dévia sur tous les genres de tourismes, l’étranger, au contact de ses voisins sans doute, semblait par moment perdre un peu de son accent.

Au milieu du repas, Léonard vint dire qu’il avait remplacé son pneu avec sa réserve, mais que celui offert par l’étranger ne pouvait convenir.

— Hé bien, dit aussitôt l’étranger, je vais vous proposer une chose, Monsieur, elle aura, j’espère, l’agrément de Madame. Je suis seul dans mon auto, on y peut aisément tenir quatre, permettez-moi de vous reconduire chez vous.

— Monsieur, ce serait abuser.

— Nullement, je vous assure, je me promène et un but ou l’autre m’est égal, Vous rendrez au contraire service à un vieux solitaire.

— Si j’accepte, Monsieur, vous me ferez le plaisir à l’arrivée de vous reposer quelques jours chez moi à Bagnères-de-Bigorre.

— J’en serai enchanté, Monsieur, voici ma carte, je vous saurais gré de me donner la vôtre.

Ce disant l’étranger tirait d’un portefeuille armorié, dont l’aspect fit tressaillir Véga, une carte portant ces noms : Sir Edwards O’Kelly, esq.

San Remo répondit en tendant la sienne, mais… c’était la première fois qu’il se trouvait obligé de présenter Véga et il ne sut trouver comment le faire sans prêter à l’équivoque, la jeune fille vint elle-même le tirer d’embarras :

— Mon tuteur, dit-elle, avec son aisance parfaite.

— Monsieur, fit de nouveau l’anglais après un salut respectueux, je vais vous demander une chose. Pendant que nos chauffeurs se restaurent, voulez-vous venir avec moi essayer mon auto. Je sais la conduire et vous vous rendrez compte, par vous-même, de la possibilité d’y faire un bon voyage à trois et même à quatre en comptant le chauffeur. Je suis l’inventeur d’un système qu’on peut manœuvrer de l’intérieur et qui empêche de faire panache, en cas d’accidents en vitesse, comme celui qui vous est arrivé. Je veux, par prudence, vous le montrer au cas où nous en aurions besoin en route. Mademoiselle votre pupille, pendant notre petite randonnée, pourra assister au retour des troupeaux de la montagne ; ici, ce n’est pas le « ranz des vaches », mais la mélopée du « pipeau » est pittoresque.

Véga n’écoutait guère ; elle s’était levée de table, une préoccupation la gagnait : « Ce portefeuille de maroquin vert, cette couronne, mais j’ai vu cela sur la table du Barbentan… Cependant, œ vieux n’a rien du vicomte ni du marchand de vanille. Il faut que j’aille examiner son chauffeur qui dîne dans la salle commune avec les muletiers espagnols ».

Elle alla, les Catalans fumaient en mangeant des oignons, des piments, des olives, des harangades mélangés d’huile, les deux chauffeurs se bourraient de jambon, leur physionomie n’avait rien d’inquiétant. Celui de l’Anglais était correct, sûrement Véga ne l’avait jamais vu.

Elle s’en alla plus tranquille et comme elle n’avait rien à faire, elle monta sur une terrasse dominant le vallon.

De là elle aperçut l’Anglais qui avait dérangé le siège d’avant de son auto afin de faciliter rentrée de la voiture à son invité. Daniel montait, passait au fond, le siège d’avant revenait prendre sa place avec un déclic de ressort assez singulier, puis le milord montait à son tour, très leste pour son âge, et démarrait lentement, virant avec adresse afin de prendre la route de Luchon, elle vit l’essai paisible jusqu’au bout du village, puis, soudain, sa stupeur ne connut plus de bornes, l’auto s’élançant, avec la dernière vitesse, disparaissait en quelques secondes sur la route plane.

Figée sur place, les jambes tremblantes, la jeune fille se voyait impuissante à suivre son ami, comprit une nouvelle machination des terribles ennemis, et elle laissa tomber sa tête entre ses mains en sanglotant.

Sur la route, un peu plus loin, gisaient une paire de favoris blancs et des lunettes bleues montées en or.