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L’Indépendant du Cher (p. 22-23).

XIV

Feu du ciel ou de la terre

Plusieurs jours s’écoulèrent paisibles et doux, les deux amis de Val-Salut s’appréciaient à chaque heure davantage, ils goûtaient un grand charme à glisser dans le roulement berceur de leur voiture, la trouvant délicieuse et après l’avoir bien essayée, mise au point, ils avaient décidé de partir le lendemain pour le Pic du Midi.

Chaque nuit, Véga entêtée allait dormir dans la chambre hantée et ne voyait toujours rien, seulement il lui arrivait de petits messages. Une fois c’était une phrase soulignée au livre d’heures, le lendemain c’était une image finement dessinée représentant un petit enfant avec au-dessous ce mot : Daniel.

— S’agit-il du prophète Daniel dont il est parlé dans ce livre d’heures ou de mon brave compagnon ? se demandait-elle.

Et alors un matin elle laissa dans la chambre une photographie du comte de San Remo. Le soir, elle avait disparu.

Et naturellement jamais aucune trace de pas, jamais trace d’aucune issue, à part celles que des scellés protégeaient, donc mystère !…

Véga venait de s’installer pour dormir sur son divan, elle avait cacheté à l’intérieur sa bande de papier, Daniel en avait fait autant à l’extérieur de l’unique porte d’entrée. L’air lourd annonçait un orage et au loin des éclairs déjà illuminaient las sommets des monts.

Véga s’endormit.

Daniel inquiet ne se coucha pas tout de suite, il fut longtemps, puis s’assoupit. Le tonnerre ne s’accentuait pas. Soudain, un coup formidable fit tressaillir San Remo, il bondit de son lit et courut à la fenêtre de sa chambre d’où il pouvait apercevoir le donjon.

Alors il resta terrifié. Les sapins qui entouraient les ruines flambaient haut, leurs branches rouges et fumeuses frappaient les murs, envoyaient des flammèches par les ouvertures béantes.

— Tout va s’embraser, pensa Daniel, se vêtant en grande hâte et en appelant Wilhem, son valet de chambre, pour qu’il éveillât les domestiques.

Il courut au donjon, franchit la barrière de feu.

— Véga, criait-il éperdu, Véga !

Aucune réponse.

À travers le brasier du rez-de-chaussée, il gagna quand même l’étage où seulement une fumée intense que balayait la rafale par moment, s’amoncelait.

La porte de la chambre hantée était fermée et le scellé intact annonçait que nul n’en avait pu sortir depuis que Véga s’y était enfermée.

— Elle dort, gémit-il, elle va étouffer…

Il secouait la porte avec rage. Le fidèle Wilhem l’avait suivi, tapant de toute sa force l’épais panneau de chêne, aucune réponse ne venait.

— Elle est donc morte.

Avec des pierres, avec une hache, les deux hommes parvinrent enfin à faire sauter une planche de la porte, la barre de fer à l’intérieur la barrait. En passant la main par l’ouverture, ils purent la déplacer, ouvrir enfin.

La chambre était vide.

Le lit de camp avait dû être quitté en hâte, les couvertures abandonnées le prouvaient, mais aucune des fenêtres n’était descellée, et bien évidemment la porte n’avait pas été ouverte avant l’intrusion des deux hommes.

Le feu illuminait la pièce à giorno et les petites vitres cerclées de plomb éclataient.

— Véga, Véga ! criait toujours Daniel.

Maintenant, une averse diluvienne tombait sur la fournaise, les sapins enflammés peu à peu noircissaient.

Désespéré, immobile maintenant, silencieux, le malheureux garçon se sentait devenir fou ! Véga disparue… sa vie était brisée, son cœur mort !

Wilhem entraîna son maître, l’averse avait éteint le sinistre.

Docile, Daniel rentra et quand vint le jour son pauvre visage ravagé offrait le plus lamentable aspect de la douleur. Son étoile, son oiselle, où était-elle, Seigneur ! Il se mit à courir partout, il fouilla le donjon, le parc, le château, il mit sur pied le nombreux personnel et tous cherchaient avec ardeur, sans conviction, le Revenant avait dû emporter l’audacieuse. Le Revenant avait provoqué l’orage, l’incendie, et les valets se signaient en soulevant les branches noircies.

Toujours rien.

À midi, le maître d’hôtel alla sonner la cloche d’appel aux repas, sans conviction, sans l’entrain gai d’habitude, mais il sonnait pour rassembler les serviteurs las de leurs vaines recherches.

Le maître abîmé dans sa peine sans nom, s’était laissé tomber sur le banc de jardin, devant la porte de la salle à manger et d’involontaires sanglots le secouaient.

La cloche d’appel vibrait.

Et alors paisible, calme, les vêtements en un ordre parfait, tous les habitants du château purent voir celle qu’ils cherchaient avec tant d’angoisse, descendre l’escalier du donjon, ainsi qu’elle le faisait chaque jour, à l’heure du déjeuner.

— Hé bien, Daniel, dit-elle, en se penchant sur lui, une alerte, mon ami, un petit feu de joie ! mais qu’avez-vous ? Grand Dieu, quelle physionomie !

— Je vous ai crue perdue, Véga ! Je vous ai crue morte, j’ai pensé un instant que vous aviez dû vous envoler, mais « lady-bird » était resté au château et les fenêtres de la chambre où vous étiez enfermée restaient scellées… Véga chérie, quel est ce mystère ?

— C’est moi la Revenante ! voilà !

Elle riait, elle avait doucement relevé de sa main fluette les cheveux de son ami, et elle effleurait son front.

— Pauvre garçon ! courage et foi ! Ne demandez pas au vent d’où il souffle, aux nuages d’où ils viennent, ni aux esprits leur secret… la seule chose que je puisse révéler, c’est que je vous aime, Daniel, de tout mon cœur… encore un peu de temps et vous serez heureux… Continuons notre vie, ne changeons pas nos plans. Ce qui doit être sera : Jehanne d’Arc disait : Dieu le veult ! répétons son cri de victoire.

— Et de martyre, soupira San Remo.