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L’Indépendant du Cher (p. 21-22).

XIII

Amour sourit

Alors il se soumit. Ne plus la voir, dépassait pour lui toutes les appréhensions. Elle reprit avec sa parfaite tranquillité de fille pratique :

— Nous allons prendre quelques précautions pour être sûrs que nul ne s’amuse à nos dépens. Vous allez apporter des bandes de papier que nous collerons sur l’ouverture des fenêtres et de cette porte. Nous y mettrons un cachet de cire que personne ne pourra imiter, ni refaire.

— On pourra le dématérialiser, fit Daniel ironique.

— Malaisément, parce que sur la cire chaude je graverai l’empreinte de cette bague. Voyez, nul, je crois, n’a mes armes.

— Elles sont parlantes. Je vois une lyre sur champ d’azur et en chef une étoile d’or.

Mio Tio m’a donné cette bague et je l’aime beaucoup. Souvent, le soir, là-bas, quand nous étions devant l’immense horizon de la mer, il me montrait là-haut la splendide Véga, étoile primaire de la constellation de la lyre. Et moi je la regarde toujours, attristée malgré moi quand elle est sous les nuages. Véga doit être un ardent soleil, elle scintille, avec des reflets bleus, au bas de la Croix du Cygne, près de la voie lactée. Je vous la montrerai, ma « patronne », je sens son magnétisme ; quand je m’envole, elle m’attire…

— Étrange enfant ! fille d’une étoile, vous éclairez tout mon ciel.

Elle rit :

— Poète ! vous. Quelle inutile chose. Travaillons. Allez chercher la cire.

Cependant il avait peur de l’abandonner là et il appela Wilhem qui passait dans la cour et lui donna l’ordre de chercher les objets voulus.

Wilhem obéit, aida au travail tout en augurant mal de la raison de son maître. Les scellés achevés, le groupe redescendit, puis San Remo et sa jeune compagne aliènent se promener sur la route de Salut.

Peu de baigneurs se montraient, il était un peu tôt pour la saison thermale. Cependant, un marchand de sucre d’orge était installé dans une petite boutique ambulante, un autre offrait une bibliothèque portative, d’autres encore les pierres fines des montagnes montées en bijoux, et enfin il y avait deux marchands de vanille. C’étaient de ces camelots bruns qui, dans toutes les Pyrénées, harcèlent les passants avec leur boîte de fer blanc, emplie de bâtons parfumés.

L’un d’eux, à la vue des jeunes gens, se détourna vite et disparut derrière les bains. Ils ne le virent pas. Ils marchaient, lui perdu dans son rêve d’amour, elle amusée par une bande de jeunes chiens blancs, drôles de lourdeaux aux longues oreilles, à l’épais lainage et elle en voulait acheter deux, les baptisait tout de suite : Lorda et Tarbis.

Ils revinrent par les sentiers, délaissant l’avenue et ce détour les conduisit devant les deux tours de l’ancien poste avancé de la première enceinte fortifiée du domaine féodal.

Les tours enveloppées de plantes grimpantes qui égayaient leurs pierres sombres avaient l’aspect imposant, solide, elles paraissaient défier les siècles et les passants.

Autour d’elles s’étendait un jardin, les anciens murs avaient croulé, un homme vêtu comme un paysan catalan, souleva un peu sa « baratina » rouge à la vue des promeneurs, puis il sauta, leste et agile comme un montagnard, d’un cerisier où il cueillait des fruits et vint offrir son panier plein par-dessus la haie.

Vulgui écho, dit-il en catalan.

Gratie, répondit Véga assimilée tout de suite, dongui.

Daniel offrait un « real » sous la forme française de vingt-cinq centimes, mais l’homme repoussa la pièce.

El Padrone del Val-Salut, reprit-il, et souriant il ajouta :

Esta por la sua chica.[1]

Les promeneurs comprirent. Daniel rougit vivement et Véga se mit à rire. Plongeant ses doigts dans les fruits rouges elle en prit une provision.

— Elles sont exquises, Daniel, mangez. « Addio, amigo, alla revista ».

Ils continuèrent leur chemin.

— Vous avez compris l’erreur, Véga… ce brave homme nous prend pour des amoureux.

— Nous en avons l’air, nous ne nous quittons pas. Nous sommes ici à l’entrée de votre parc ?

— Oui, entrons, Véga chérie, que pensez-vous de l’amour ?

— Oh ! une banalité, un mot dont on use trop. L’amour fait par le monde plus de mal que de bien, dit Cléto Pizzani.

— Il se trompe et vous trompe, un jour vous aimerez, enfant, parce que tout ce qui vit doit aimer.

Ils traversaient un bois de sapins écartant les branches rudes dont les aiguilles les piquaient

— L’endroit est mal choisi, mon ami, pour parler sentiment… les caresses de vos arbres n’ont rien de tendre, vous savez que l’association des choses extérieures se lie toujours aux pensées, Daniel, or la première fois que j’entends parler d’amour, c’est au milieu d’une nature hérissée…

— Ah ! vous l’êtes plus qu’elle.

— Je m’harmonise… Comme il fait noir là-dessous et chaud, cette odeur âpre de résine est saine et on glisse sur un tapis sec d’aiguilles amoncelées. Voilà une pittoresque promenade.

Ce disant, elle s’était laissée tomber sur le sol élastique où poussaient de petites bruyères, des statices maritimes.

— Comme on est bien ici, j’aime cette solitude, ce château invisible perdu entre les branches, ces tours qui gardent le défilé du col et le murmure rapide du torrent.

— « Echo esta vostra casa », risqua Daniel en catalan d’une voix émue.

Mais elle traduisit en riant.

— Mauvais catalan ! Parlez donc français bravement. Le salut poli de vos Pyrénéens ne les engage pas à grand’chose. Quand ils disent en ouvrant devant vous leur demeure : Ceci est votre maison. Ou bien : « à la disposicion de usted », ils seraient bien surpris d’être pris au mot…

— Moi pas, Véga, ma douce étoile, mon château est à vous s’il vous plaît.

— Le château, mon ami, il est à la Revenante. Au fait, la nuit tombe, ce parc est encore long à traverser, rentrons vite, j’ai hâte d’aller l’attendre chez elle, madame la Revenante, qui nous a ouvert son refuge. Écoutez, la cloche du dîner nous appelle.

Elle se mit à courir dans la mesure du possible, amusée du ressort des branches qui se refermaient claquantes derrière elle.

Aussitôt le dîner achevé, Véga résolue, sortit dans la cour suivie de son ami anxieux et elle s’écria les yeux levés vers les fenêtres de la chambre hantée.

— Il y a de la lumière !

Et elle partit lestement vers le donjon.

San Remo leva les yeux à son tour. Les deux fenêtres de la chambre mystérieuse qui lui faisaient face brillaient lumineuses et il apercevait sur les sapins le reflet venant des deux autres ouvertures situées à l’angle.

Il se hâta derrière Véga, non sans avoir saisi un bougeoir et une boite d’allumettes.

Quand il parvint à l’escalier, la jeune fille déjà rendue en haut heurtait à la porte.

— Venez vite, Daniel, éclairez, voyons nos cachets, la porte a-t-elle été ouverte ?

— Non sûrement, répondit le jeune homme un peu tremblant, après avoir allumé sa bougie, nos papiers sont intacts.

— Entrons.

Véga fit jouer le verrou, aisément cette fois, et le battant céda. La chambre était sombre et vide.

Ils allèrent aux fenêtres. Aucun cachet n’était brisé. Le livre de prières n’était plus sur la table, le capulet de laine blanche avait disparu.

— C’est tout de même inexplicable, fit Daniel. Quelqu’un entre et sort d’ici, mais par où ?

— À travers le mur… Mon ami, rentrez au château. Avant vous allez refaire un scellé à cette porte à l’extérieur, moi je vais en placer un à l’intérieur et je vais veiller ou… dormir ici.

— Je ne puis accepter pareille folie, Véga.

— Je le veux, sortez.

Elle le poussait dehors, continuant :

— Je dois être seule et bien entendu sans lumière, je vous défends de rester dans le donjon, retournez à votre chambre, couchez-vous. Le seul fait d’observer empêchera la Revenante de paraître.

— S’il vous arrivait malheur, que dirait celui qui vous a confiée à ma garde ?

— Il dirait : « Je reconnais bien mon élève, sans peur, sans reproche. » Allons, fuyez. Si vous n’obéissez pas, Daniel, je ne vous aimerai jamais…

— Méchante enfant.

Elle le pressait, lui fit passer le seuil et vivement repoussa le battant de chêne massif qu’elle assujettit avec la barre.

Une fois seule, elle se plaça debout au milieu de la pièce et eut l’idée d’une évocation :

— Revenante, Esprit, Fée ou Ange du ciel, venez vers moi qui ne vous redoute pas, venez, je suis seule ici et je suis seule au monde… Ceux qui habitent l’au-delà ne peuvent être méchants, puisqu’ils sont dans l’Éternité. Venez, mystérieuse Dame, et si vous savez où est ma mène, dites-le-moi.

Véga s’était agenouillée, les mains jointes, les yeux noyés, l’âme extériorisée. Sa prière mentale continuait ardente. Mais le temps s’écoulait et la jeune fille, vaincue par le besoin de repos, se jeta sur le divan où elle s’endormit profondément.

Comme le jour paraissait, Daniel, qui n’avait pu clore les paupières, grattait à la porte dont, bien entendu, les cachets étaient restés intacts.

— Véga, appelait-il d’une voix anxieuse.

— J’ai parfaitement dormi, je n’ai rien vu et je vous ouvre.

Elle retira la barre de fer condamnant la porte et sur le seuil de la chambre de mystère ils se sourirent heureux de se revoir. Daniel baisa longuement les deux mains tendues vers lui.

— Quelle heure est-il, mon ami, il me semble que vous êtes matinal comme l’animal emplumé emblême des Gaulois.

— Il est six heures, Véga, et je viens vous chercher pour déjeuner, ensuite une promenade, cela va-t-il ? L’auto est en gare, nous irons la chercher…

— D’accord.

Elle sauta légère les escaliers fantaisistes dénués d’une bonne moitié de leurs degrés et courut d’un trait à la salle à manger, où le cuisinier basque, matinal comme un montagnard, avait déjà servi le chocolat d’Espagne, aromatisé de cannelle, et des brioches chaudes…

Ensuite, ils partirent et comme ils passaient devant la source de la Périe, un marchand de vanille, déjà au poste, les suivit du regard avec assez d’intensité pour que Véga se retournât, attirée : « Tiens, pensa-t-elle, il ressemble à Barbentan ».

Ils allaient à pied dans le frais matin clair vers la gare de Bagnères, un peu lointaine, mais sur une route jolie, traversée d’un beau jardin, les cloches de l’église sonnaient à toute volée la messe du mois de Marie.

  1. Le patron de Val-Salut ! Ceci est pour ma fiancée.