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L’Indépendant du Cher (p. 27-30).

XVIII

Angela de Val-Salut

Au dîner, dans la grande salle à manger éclairée de hauts candélabres à vingt bougies, il y avait, outre les nouveaux hôtes et les anciens, les deux archiducs d’Autriche Josef et Karl. Derrière chaque convive, un valet en livrée bleu de France se tenait prêt au moindre service.

Les réchauds d’argent massif supportaient les plats et une seule corbeille de fleurs, émergeant d’un surtout en porcelaine de Saxe, ornait la table.

François, qu’aucun espace ne séparait de ses voisines, — il exigeait que sa petite cour ne le traitât pas en roi, mais simplement en prince de souche royale, — causait gaiement avec elles. C’étaient à droite : Madame la duchesse de Rochelune, dame d’honneur de Louise-Thérèse, et à gauche Mademoiselle Angela de Val-Salut. À part « Madame » assise en face de son mari, aucune autre femme n’était présente à table.

Les deux archiducs encadraient la princesse et lui parlaient par gestes et sourires, car l’infortunée, sourde comme le fauteuil où elle trônait, les jambes enveloppées d’une couverture de laine, n’entendait pas un seul mot de la conversation.

On ne s’occupait jamais de politique aux repas, c’était une règle absolue, mais on s’intéressait beaucoup à la France, aux amis éloignés, aux arts, aux progrès et améliorations de la ville de Paris. On s’occupait aussi des autres membres de la famille, on nommait les Saint-Ay. La duchesse de Charente venait assez souvent en séjour à Rilzowa, les ducs du Mans, d’Amboise, de Romorantin comptaient de temps à autre au nombre des invités. Tous, très respectueux envers le chef de leur maison… sinon sincères, semblaient l’aimer. Lui, incapable d’un mensonge, même diplomatique, les aimait vraiment.

Très détaché de toute ambition, il n’admettait aucune rivalité. Le bonheur des peuples, tel était son unique rêve… d’utopiste.

Les soirées après dîner se prolongeaient peu au salon, on ne jouait pas, on causait, mais le pénible état de « Madame » restait une gène et, vers dix heures, chacun reprenait le chemin de ses appartements, en hâte assez grande de dormir, car on disait la messe à six heures du matin et la princesse souhaitait voir ses hôtes y assister.

Mme de Rochelune, très gaie, son service achevé près de Louise-Thérèse à laquelle elle ne manquait jamais de baiser la main chaque soir, quand la princesse était au lit, rentrait chez elle et entr’ouvrait sa porte… Alors, quelques-uns des hôtes se faufilaient et on causait, on riait hors de tout protocole. Souvent même, François arrivait aussi, et l’étiquette restait au dehors, il se détendait, bon enfant, heureux de cette simplicité, de cette harmonie avec ces êtres dévoués qui l’adoraient, plus encore spontanément, que par l’habitude du principe dont ils étaient imbus.

On racontait des histoires, presque des potins, le prince assis sur un bras de fauteuil, une cigarette aux lèvres, avait un fond de conversation charmante. Il lisait beaucoup, il avait pas mal voyagé, puis il savait, voir et observer, saisir des choses et des gens le côté comique… mais il n’était jamais méchant.

Angela de Val-Salut, la nouvelle présentée, regardait le Roy dont elle s’était fait une image presque sanctifiée, avec un peu de surprise. Quoi ! il ne pontifiait pas, il se promenait familièrement les mains derrière le dos, il prenait Xavier à cheval sur ses genoux. Il disait « ma chère amie » à la duchesse de Rochelune et riait comme un simple mortel aux bons mots parfois assez lestes… qu’osait Lancrel.

François aimait beaucoup à sortir à cheval, c’était presque son unique distraction et souvent il emmenait avec lui une des visiteuses si elle était bonne amazone. Angela, entre toutes, possédait cette qualité et adorait les sports.

— Mon enfant, lui disait doucement « Madame », en posant sa main diaphane sur le bras de la jeune fille, après qu’elle lui avait lu à travers le cornet acoustique pendant une couple d’heures quelque ouvrage pieux, allez un peu vous distraire au dehors. Rochelune va venir me répondre le chapelet.

Angela s’inclinait respectueusement et obéissante sortait. C’était l’heure délicieuse de fin d’automne avant la tombée du jour, quand un peu de soleil reste encore aux sommets et qu’un grand calme noie la campagne où les feuilles tiennent à peine au bout des branches et tombent, au moindre souffle, sur le promeneur.

François venait lui-même mettre en selle la jeune fille, montait ensuite sur « Philistin », et ils partaient, suivis de deux grooms.

L’œil gris, terne et noyé de « Madame » les suivait longtemps, de la fenêtre, pendant que ses lèvres pâles récitaient les « Ave ».

« Madame », cœur de martyre, âme de sainte !

Les invités de Ritzowa n’étaient pas très nombreux à cette époque, il ne restait que le secrétaire du prince : Henri de Saint-Luc, le duc de Lancrel et le baron de Barbentan, encore celui-ci devait-il partir avant la Toussaint à cause des études de son fils.

Mais on avait décidé qu’Angela passerait au château tout l’hiver pour seconder la duchesse de Rochelune dans son service auprès de « Madame ». Celle-ci, l’hiver, ne pouvait plus sortir à cause du froid vif des montagnes qui avivait ses douleurs, elle ne pouvait se rendre auprès de ses pauvres ni s’occuper activement de ses œuvres, alors il fallait admettre une seconde dame d’honneur en plus des deux secrétaires et des caméristes.

Angela, joyeuse, avait accepté ce poste.

« Madame » souffrait atrocement au moment des changements de temps, mais aucune plainte ne s’échappait de ses lèvres qui tremblaient de souffrance, elle priait avec encore plus de ferveur, offrant au ciel d’autres souffrances morales plus atroces et plus mystérieuses.

Une après-midi d’octobre, infiniment tiède, toute imprégnée du parfum des lavandes, des thyms, des marjolaines, que foulaient les pieds des chevaux, les deux cavaliers — François et Angela — arrivèrent à une plateforme dominant à pic une série de gorges profondes, noires et mystérieuses.

— Les Monts Maudits, expliqua le prince à sa compagne qui n’avait pu contenir une exclamation. Jamais le soleil n’a éclairé la base de ces monts, on n’y parvient qu’avec des cordes pour recueillir certaines plantes vénéneuses bonnes pour la pharmacie. Mais, ajouta le « cicerone de circonstance », avec un sourire, si vous voulez descendre un instant de cheval, je vous ferai contempler, Mademoiselle, l’envers du site terrible. Nous n’aurons qu’à tourner autour de cette crête pour voir le versant opposé, qui est aussi riant et grandiose que celui-ci est effroyable.

Angela sauta aussitôt de sa monture, avant que nul n’ait pu l’aider.

François donna aux grooms les brides des chevaux et leur ordonna d’attendre son retour.

Les deux promeneurs aussitôt se mirent à marcher le long du bord extérieur du rocher, la jeune fille tenant sa jupe d’amazone relevée, sur son bras, allait lestement sans vertige sur l’étroit sentier.

— Ne regardez pas en bas, mais devant vous, expliquait son guide, nous avons à franchir quelques mètres seulement

En effet, ce fut très court. La crête passée, une belle vallée fertile s’étendait au bas de la montagne, et le chemin, soudain élargi, offrait un véritable tapis de violettes d’automne et de bruyères roses.

— Asseyons nous un peu, proposa le prince, je vais vous expliquer la topographie de l’horizon.

Du bout de sa cravache, il désignait les quatre points cardinaux.

— Ici l’Autriche, au sud l’Italie, à gauche la Turquie et là-bas très loin notre France !

— Monseigneur, revenez-y avec nous… en France.

— Non, mon enfant, je ne le puis, ni ne le dois. J’y souffrirais encore plus qu’ici. Songez, j’ai presque toujours vécu en exil, si bien que, lorsque je me raisonne un peu, je me trouve de tout autre pays, plus que de la France.

— Ne peut on être heureux partout, Monseigneur. Moi je crois que la patrie, c’est où l’on aime.

— Peut-être… si l’on est assez sage pour obliger son cœur à suivre sa raison. Peut-être aussi, si l’on a su se créer un amour, s’arranger une existence, au lieu de subir une destinée… décevante. À votre âge, mon enfant, on ne voit que ce côté de la montagne, au mien on aperçoit uniquement l’autre.

— Pourquoi êtes-vous triste ce soir, monseigneur ?

— Je le suis souvent, Angela, seulement cela ne paraît pas. J’ai été moins fort contre moi-même tout à l’heure, c’est l’impression des monts maudits… sans doute. Je ne voudrais pas vous attrister… regardez-moi avec votre joli sourire et pardonnez ce petit instant de faiblesse à l’isolé que je suis.

— Isolé. Votre Altesse Royale est entourée d’affections dévouées.

— À quoi bon. Oui, mes fidèles donneraient leur sang pour moi, je le sais. Mais que ferais-je d’une couronne chancelante et mal équilibrée, puisque je suis seul au monde, aussi seul, Angela, que ce pauvre petit chêne qui essaie de pousser entre les roches et dont les glands se perdent tout au fond des ravins…

Un peu de silence tomba entre les deux promeneurs, François restait les yeux perdus vers les lointains violets et Angela le regardait, lui, ce roi, encore beau malgré les années, toujours noble, digne, si parfaitement gentilhomme de vieille race, elle eut un joli geste consolateur, elle prit la main du prince, y mit ses lèvres.

Il eut un léger tressaillement, ramena son âme du rêve et lentement, penché sur sa jeune amie, il déposa sur le front pur un baiser très chaud.

Angela devint toute rose.

— Partons-nous, Monseigneur ?

— Attendons un peu encore, l’heure est douce, aucune fraîcheur humide ne monte jusqu’ici, c’est un commencement de paix ravie aux tracas… Voyez comme l’air est embaumé, toutes les fleurs, avant de s’endormir dans la nuit, envoient leur bonsoir… Petite Angela, vous passerez ici un triste hiver, je le crains.

— Moi, Monseigneur ! Nulle part je ne saurais me plaire plus qu’ici, près de Madame et…

Elle s’arrêta, conclut plus bas :

— … et de mon roi.

— Nous ne sommes pas gais pour vos dix-huit ans, mon enfant, la princesse Louise-Thérèse, âme d’élite, travaille à son salut et l’achète fort cher ; moi, attelé à ce char de douleur, je marche aussi vers l’éternel repos, moins résigné, je l’avoue… J’ai des heures lourdes. Quand vous vous marierez, cherchez la jeunesse, la santé, la gaieté.

— Je chercherai seulement à aimer, Monseigneur.

— Et votre jeune cœur a déjà parlé…

— Je ne sais pas…

— Ne vous troublez pas, mon enfant, je suis un confident bien discret, et puisque déjà malgré moi, à tort, je le crains, je vous ai révélé un peu de mes pensées intimes, soyez assez confiante pour… l’équilibre de nos secrets.

— Je n’ai ni secret ni amour, Monseigneur, mon enfance a été d’études au couvent. Je n’avais plus de mère, mon père tué en Crimée, je vivais chez ma sœur qui, elle aussi, mourut trop prématurément me laissant la tâche d’élever son fils… tous ces deuils ont attristé mon existence, je n’ai jamais vu le monde, je ne le désire pas.

— Tant mieux, ici nous sommes austères, il n’y a pas d’élément de joie, mes gentilshommes de service sont âgés comme moi.

— Votre Altesse Royale n’a pas un cheveu blanc !

— Un compliment, mignonne, j’ai quarante-cinq ans bien sonnés. De plus, tant d’événements, tant de déceptions ont panaché mes années que réellement je crois porter le double.

Elle sourit, ses jolis yeux levés vers lui, très francs, très purs, elle l’admirait, l’aimait, l’avouait comme une chose juste et si naturelle dans la position sociale où l’éducation reçue la plaçait.

— Moi, j’aime le roi tel qu’il est.

— Vous aimez le roi, oui, vous aimez le symbole, le dernier lys, comme ils disent…

— Je l’aime parce qu’il est vous, fit Angela candide oubliant l’étiquette dans sa sincérité.

Un regard très vif de François fut la seule réponse. Il se leva, tendit les deux mains à la jeune fille pour l’aider à se mettre debout et très grave dit :

— Rentrons. Rasez le rocher, marchez vite le long de l’entablement, nous retournerons vers les monts maudits.

Ils allèrent, laissant derrière eux la clarté du couchant, pris par le froid et l’ombre sur l’autre versant. Et ils se remirent en selle pour redescendre au pas prudent des chevaux, jusqu’à l’avenue plantée de hauts chênes séculaires comme l’antique monarchie.

Au fond, dans la nuit venue, étincelait la façade du château. Pendant le retour, suivis à distance par les grooms, les voyageurs, perdus chacun dans leur pensée, n’avaient pas échangé un seul mot.

Et souvent, jusqu’aux gelées, ils renouvelèrent leurs promenades, les variant très peu, contents de cet isolement complet au versant désert de la montagne qui leur permettait la plus douce des intimités.

Quand l’hiver s’affirma assez dur, vers Noël, la cour de Ritzowa vint s’établir sur la côte italienne en un site plus doux.

La princesse, silencieuse, souffrait d’atroces douleurs, ses membres se nouaient, son pauvre visage blême se ridait de souffrance. François, toujours bon, lui faisait de longues et fréquentes visites, pendant lesquelles cependant il ne pouvait guère parler que par des jeux de physionomie, puisque malgré les acoustiques, Louise Thérèse n’entendait plus.

Angela travaillait pour les pauvres et jouait parfois avec « Madame » une partie de cartes ou de dominos, d’autant plus navrante que nul des partenaires n’y prenait aucun goût. Des fois, le regard attendri de François se posait sur la jeune fille et quand celle-ci levait les yeux un rayon très chaud fusait entre eux.

Ils ne sortaient plus à cheval, mais des fois ils allaient s’asseoir derrière les vitres de la galerie parmi les palmiers et les fleurs rares, ils causaient peu, rarement seuls, mais visiblement leurs âmes communiaient…

À la fin du printemps, vers le milieu de juin, Angela, les yeux emplis de larmes, vint près de « Madame », un matin. Elle était en costume de voyage, recouverte d’un long cache-poussière. La princesse, non encore levée, tendit vers sa dame d’honneur une main bienveillante.

— Bon voyage, mon enfant, Dieu vous assiste.

Angela fléchit les genoux, mit ses lèvres brûlantes sur les doigts glacés de celle qui avait été pour elle bonne et indulgente, puis, avec un sanglot, s’enfuit.

Une voiture était avancée au bas des degrés ; dans la voiture, son beau-frère de Barbentan attendait. En haut, derrière le rideau d’une fenêtre, François, les poings crispés, le regard fiévreux, contemplait cette fuite…