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L’Indépendant du Cher (p. 14-15).

VIII

Les amis causent

— Aucun message de ma bien-aimée protectrice ! se disait Véga, subitement attristée, en déchirant les enveloppes de tous formats, en dépliant les feuilles variées de couleurs et de parfum. Que tous ces écrivains ont donc perdu leur temps ! je n’en lirai pas un seul.

— Vous avez vu toutes les fleurs adressées à « l’oiselle », il y en a plein le hall, observa San Remo.

— Oui, des roses, des lilas, des tulipes, de quoi faire un « mois de Marie » si on envoyait tout cela à la plus proche église. Cela sanctifierait l’intention des donateurs.

— À Londres, vous avez dû en avoir autant.

— Peut-être, je ne l’ai pas su. Mio Tio était resté seul à l’hôtel, moi, après mon « envolée », je suis partie avec lady Gladys Hoet pour Grovenor-Castle, où elle a voulu me garder une semaine ; c’est une « very délicious lady ».

— Vous la connaissiez ?

— Point. Son mari est le chef des « Compagnons de la Stella Negra » pour l’Angleterre. J’ai connu là de charmantes jeunes miss, de galants gentlemen, j’ai assez aimé la vie anglaise. Ils m’ont appris à jouer au tennis ; en revanche, je leur ai montré le jeu sicilien de la Hotta.

— Comment se joue-t-il le jeu sicilien ?

— C’est presque un « grig-spiel ». On prend 20 ou 40 balles, selon sa force de résistance, l’adversaire reçoit deux raquettes, une de chaque main. On lui lance les balles, et il se sert de ses raquettes comme de boucliers, les seules ballas « bonnes » sont celles qui touchent le partenaire et le comble de l’adresse pour celui-ci est de renvoyer les balles assez habilement pour qu’elles touchent l’envoyeur.

— Mais on peut se blesser.

— Non, il est interdit de viser au visage. Si j’allais m’habiller, Daniel ; le mieux serait de ne pas perdre de temps, si nous voulons partir au Val-Salut bientôt.

— Allez, cher petit guide, depuis que je vous ai, je suis comme la balle de la Hotta, je ne marche que par l’impulsion de votre bras, actionné par votre cœur.

Véga, moins sensitive que son ami, moins poétique, sortit aussitôt et s’amusa beaucoup à changer d’allure pour n’être pas reconnue. Elle se rappelait l’étude de Hans Harberg sur le « miroir qui garde les reflets » et les rend à volonté, comme le rouleau du phonographe répète les paroles.

Elle passa une jupe, mit un manteau demi-long, brodé, de soie souple, elle se trouva guindée en ce costume auquel l’habitude ne prêtait pas l’assurance ; pourtant il fallait s’y résoudre et l’idée de la bonne comédie à jouer lui fit supporter gaiement la gêne momentanée.

Sa dextérité lui permit de revenir en moins d’une demi-heure vers Daniel rêveur et indécis, toujours abandonné sur son divan, la cigarette éteinte aux doigts.

— En route, Daniel, nous allons vers la fosse aux lions…

Il tressaillit. Cette enfant le galvanisait.

Il saisit son chapeau, se fit apporter un léger pardessus et, pesant sur ses yeux un lorgnon fumé, fut prêt.

— Hum, piètre déguisement, mon cher, il faut rapprocher vos sourcils, hérisser votre moustache, rentrer vos lèvres et creuser vos joues en les mordant à l’intérieur. Il faut voûter votre dos, plier un peu les genoux, tendre le cou et marcher les bras ballants.

— Vous n’allez pas me faire incarner un type de conquérant…

— On ne doit pas vous reconnaître là-bas. Je voudrais voir au jour la maison de votre cousin Barbentan pour la bien retrouver.

Les deux amis étaient sortis de l’hôtel. San Remo fit signe à un fiacre-taximètre et jeta l’adresse : Au champ de course d’Auteuil.

— Ah ! comme le Bois est plus joli d’en haut, remarqua la jeune fille, il est pelé et malingre à ce bas plan. Il est trop habité, il manque de jeunesse. Comme nous serons mieux à Val-Salut. J’ai hâte d’y arriver. Est-ce un vieux château ?

— Il date du treizième siècle et fut bâti à mi-côte d’une montagne sur la route de Bagnères à Salut. Il domine la vallée de Campan.

— Il est fortifié ?

— Il le fut. Le pont-levis ne se lève plus, la herse est rouillée… les douves sont pleines de hauts sapins dont les branches viennent caresser les fenêtres ; j’ai dit qu’on mette beaucoup de fleurs dans la cour d’entrée et qu’on fasse de grands feux partout pour chasser l’humidité d’hiver.

— Sûrement on conte des légendes.

— Je crois bien. Je vous les dirai sur place. Il y a aussi un Revenant dans la partie inhabitée. Là sont encore quelques pièces assez conservées, mais d’accès difficile, parce que l’escalier extérieur — le seul permettant l’entrée du donjon — est branlant. Or, dans ces chambres, qui s’éclairent les soirs… on voit passer une ombre.

— Nous irons faire connaissance avec le Revenant. Ce doit être quelque chat-huant et la lumière un reflet. Vous croyez aux revenants ?

— J’y crois, Véga.

— Oh !

Elle éclata de rire.

— Vous en avez vu ?

— Je n’ai pas vu de Revenant à proprement parler, mais j’ai tout de même vu des choses étranges.

— Racontez-les, je vous en supplie.

— La veille de ma première communion, je m’étais attardé seul dans la chapelle très sombre où se trouve la statue de Rodolphe de Zoeringhen, fondateur de Fribourg, dans la cathédrale de cette ville, je priais de tout mon cœur, les yeux fixés sur la statue de la Vierge. À ses pieds se trouvait un bouquet de lys…

— Votre voix tremble, Daniel, pardonnez mon indiscrétion.

— Elle me plait, Véga, je n’ai jamais dit à personne cette chose… mais un des lys se détacha des autres et vint effleurer mon front.

— Un rêve…

— Sûrement non. Le soir, pendant le souper, mon doux protecteur, Monseigneur l’archevêque remarqua : « Tu t’es donc couronné de lys, mon enfant, un pétale blanc est resté dans tes cheveux ». Ce mince souvenir, je le conservai, il est encore dans mon livre et il est toujours parfumé. Je vous le montrerai ce soir. Le livre est intéressant par lui-même, le maroquin bleu est semé de fleurs de lys et de dauphins, le papier est jauni, les caractères anciens, sur la soie de la première page se trouvent deux dates et les initiales enlacées ne sont pas les miennes.

— Je devine fort bien pourquoi.

— Et moi je le soupçonne depuis hier… Notre voiture s’arrête, nous sommes à la porte d’Auteuil, descendons.

Des chevaux couraient, les tribunes bariolées s’emplissaient, qu’importait aux chercheurs de mystère…

Ils marchaient lentement sans parler. Un peu hésitante, la jeune fille s’arrêta sous un marronnier touffu d’où s’élançaient droites des pyramides de fleurs roses. Devant l’arbre, une petite porte. Au-dessus de cette porte, une fenêtre ouverte encadrée d’autres fenêtres closes. Au rez-de- chaussée, une large baie fermée de vitraux.

D’un signe, Véga indiqua à son compagnon que c’était là. Et sans demander son avis, elle sonna.

Lui voulut arrêter le geste.

— Que faites-vous ?

Elle sourit.

— Attendez-moi, ayez l’air de guetter le passage du tramway. Je veux essayer d’entrer.

Une servante d’âge mûr vint ouvrir.

— Monsieur est là ? demanda l’audacieuse.

— Non. Madame. Monsieur est sorti, il n’est pas rentré déjeuner.

— Merci, je reviendrai ce soir. À quelle heure Monsieur rentrera-t-il ?

— Tard pour sûr, car il ne dîne pas ici.

— Alors, je repasserai demain.

La jeune fille s’éloigne. Elle avait grande envie de rire, mais elle se contint. D’un signe, elle appela Daniel et marcha, suivie par lui, jusqu’au Bois dont elle franchit l’entrée.

— Rentrons. J’en sais assez, le second acte de la comédie se jouera ce soir. Mon ami, j’espère vous apporter quelque chose de curieux, mais autour de minuit. Allez à présent au cercle et songez à moi, trouvez-moi la marquise de Circey.

— J’obéis, Véga. Qu’avez-vous découvert ?

— Un chemin. Ce soir, j’entrerai par une fenêtre ouverte… que j’ai remarquée.

Elle éclata de rire. Daniel aussi par contagion, pourtant il osa :

— Vous m’épouvantez, mon enfant.