Ouvrir le menu principal

L’Indépendant du Cher (p. 13).

VII

À travers l’espace

Avec le calme délicieux de sa nature, Véga s’endormit vite et se reposa d’autant mieux qu’elle ignorait l’énervement. Elle « savait » dormir, se détendre à fond, relâcher tous ses muscles dans le repos.

Allongée entre ses draps, sa jolie tête posée au bas de l’oreiller, les membres abandonnés, elle avait de longues et douces respirations favorisant bien l’hématose ; la fenêtre toujours ouverte envoyait l’air pur et frais.

Elle s’éveilla délicieusement à l’aise vers dix heures. Le soleil venait caresser son visage, elle sourit à l’espace dans sa joie de vivre et procéda lestement à sa toilette, pas compliquée, où l’eau pure jouait le grand rôle ; ses cheveux bruns courts, épais, mousseux, ne demandaient ni crêpons, ni épingles, avec deux brosses, une de chaque main, elle enlevait la poussière arrêtée en ses larges frisures naturelles.

Une fois prête, elle visita avec soin « lady-bird », c’est-à-dire sa machine volante, elle l’étendit, la détira, mit un peu d’huile aux articulations et la replia soigneusement pour la placer dans l’étui de cuir fauve où elle devenait de la grosseur environ de trois parapluies en faisceaux.

Ce travail accompli avec un soin tendre, on peut le dire, Véga passa un instant sur son balcon, leva les yeux toujours portés à regarder en haut, à y lancer sa pensée comme une prière, comme un hommage. Ensuite, elle descendit, le maître d’hôtel montait justement la prévenir que M. le comte l’attendait pour se mettre à table.

Good after-noon, dit Véga rieuse, will you kiss me?

Elle présentait sa joue rose et Daniel qui galamment avait pris la main de sa compagne pour la baiser, mit paternellement ses lèvres sur le joli visage.

— Daniel, cher, j’ai très faim.

— C’est vrai ! je suis impardonnable, j’aurais dû songer cette nuit à vous offrir à souper.

— Avez-vous pensé à notre plan ?

— Sans trêve, inutile de vous dire que je n’ai pu fermer l’œil.

— Ça c’est une faute, vous perdez de vos facultés. À ressasser les choses, à préparer ses actes, on dissipe son intuition première qui est la seule bonne des impulsions.

— J’ai réfléchi.

— Moi j’ai dormi, c’était mieux. Nous allons voir qui de nous fera l’offre la plus sensée maintenant. Comment comptez-vous agir aujourd’hui ?

— Voir deux amis et les prier d’aller demander des explications à M. Xavier de Barbentan.

— Première erreur.

— En quoi ?

— Vous ne pouvez vraisemblablement pas avouer ce que j’ai vu et entendu. Deuxièmement : ce que nous savons à présent de votre naissance, vous interdit de disposer de votre vie. Troisièmement : pour garder nos forces, il faut garder nos secrets. Notre supériorité est dans notre silence pour l’instant.

— Vous avez peut-être raison, moi je rêvais de vengeance.

— Inutile satisfaction, mon ami. La vengeance n’est pas un acte que doive aborder l’homme, puisque c’est un plaisir des dieux.

— Aphorisme, mon enfant, paradoxe.

— Non, au delà de cette vie, la vengeance s’appelle justice.

— Véga, vous répondez à tout. Votre si spéciale éducation ne vous a laissé de la jeune fille que le physique.

— Et encore… seulement au lieu d’analyser ce que je suis ou pourrais être, employons le temps qui nous oblige à rester devant cette table et établir le plan de nos heures. Je propose un voyage d’exploration vers la maison du bord de l’eau.

— Saurez-vous la retrouver ?

— Oui, c’est indispensable de la retrouver. Je ne l’ai vue, à vrai dire, que de haut en bas, ce qui n’est pas le sens habituel où l’on voit les maisons, mais j’ai remarqué des points de repère, en face sont de grandes serres, un beau jardin ; devant mon arbre il y avait une plaque marquant l’arrêt du tramway.

Un silence tomba entre les deux hôtes. Le maître d’hôtel passait les fruits et sa présence interrompait las causeurs. Véga mangeait avec plaisir les premières fraises.

— Savez-vous, dit-elle, comment Cléto Pizanni assaisonne les fraises ? Il vaporise dessus de l’éther.

— Que ce doit être mauvais !

— Pour ça oui, moi je les aime pour elles-mêmes, sans sucre. Mon vieil ami Aour-Ruoa, depuis quinze ans ne vit que de fruits, sans plus.

— Qui est l’ami répondant à ce nom étrange ?

— Oh ! un grand savant. Un Égyptien. Son nom veut dire souffle-lumière : il est symbolique et représente bien l’homme.

— En quelle langue Aour-Ruoa se traduit-il par souffle-lumière ?

— En hébreu. Remarquez que le second mot est le premier retourné. C’est un homme admirable : Aour-Ruoa.

— Un compagnon de la Stella Negra.

— Le plus ancien. Mio Tio le vénère. Il est l’auteur d’étonnantes découvertes : l’hypnotisme à distance et la lorgnette magique entre autres chefs d’œuvre.

— L’hypnotisme à distance, je le conçois un peu, mais la lorgnette magique me trouble. Quel est son but ?

— Grâce à cet instrument, nous pourrons voir un peu de l’élément supra-terrestre.

— Quoi ? des Esprits.

— J’ignore si ce sont des Esprits. Dans le sens que vous donnez à ce mot, je ne le crois pas ; ce sont les corps fluidiques invisibles qui nous environnent.

— Véga, vous m’épouvantez.

Elle haussa les épaules, se leva de table et saisissant le bras de son ami, elle l’entraîna dans le fumoir.

— Tout en fumant ma cigarette, j’ouvre les lettres, dit-elle.