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L’Indépendant du Cher (p. 11-13).

VI

Le double mystère

Rentrer à vol d’oiseau d’Auteuil à l’avenue du Bois de Boulogne demande quelques minutes, et Véga prit pied sur son balcon avec une grande satisfaction. Elle voyait la lumière dans la chambre de son ami, il devait l’attendre anxieusement.

Elle sortit de sa légère carcasse, la replia avec soin, et jetant au hasard sur son maillot noir un plaid, elle courut frapper à la porte de Daniel :

— C’est moi, Daniel, oh ! mon ami, écoutez-moi !

— Véga, Véga chérie ! Comme vous m’avez fait attendre, effrayé ; j’avais tant peur de quelque accident, de quelque piège.

— Là-haut ! Bah, mon chemin m’est personnel, à moins que je n’y heurte une pigeonne, mais, Daniel, quelles mystérieuses choses je viens de découvrir.

— D’abord allez dormir, chère petite, vous devez être brisée.

— Nullement, venez vous asseoir sur ce sofa près de moi.

Elle lui désignait de son bras moulé en noir par la soie du maillot une place entre de lourds coussins. Et solennelle :

— J’ai appris, Daniel, le secret de votre naissance !

— Que dites-vous. Ciel !

— La vérité. Oh ! je n’invente rien.

Elle répéta mot à mot l’étrange scène à laquelle le hasard lui avait permis d’assister. Daniel, le front dans ses mains, écoutait en proie à une angoisse inouïe. Pas un doute ne l’effleurait. Il comprenait que le nœud de sa vie venait de passer entre les mains de cette fillette et il se sentait atteint au plus profond de l’être. Quoi, il avait une mère vivante !

Oh ! comme il allait la chercher. Il objecta soudain :

— Mais pourquoi ma mère me fuit-elle ?

— Pour ne pas vous compromettre, c’est limpide. Votre vie tient à un fil, toute votre famille veut votre héritage, vous êtes le gêneur, celui qui trouble les plans, arrête les rêves d’avenir.

— En voilà des droits imaginaires auxquels je renoncerais de bon cœur pour avoir le droit d’embrasser ma mère.

— Vous ne le pouvez pas. Un homme peut renoncer à une possession, un parti demeure. Vous représentez un symbole, vous êtes un drapeau ! Moi je lutterais et haut la tête.

— Lutter ! et pourquoi donc, ma pauvre enfant ?

— Pour le principe uniquement. Non pour revendiquer, ce qu’on appelle dans certains milieux le « droit divin », mais uniquement pour établir votre identité.

— À quoi bon.

— Voilà une phrase de découragement. Elle est trop le fond des idées contemporaines. Là-bas, à l’île, souvent on causait philosophie et les « compagnons » qui sont, je vous le jure, de rudes professeurs d’énergie, disaient que le mal du jeune siècle, né en pleine neurasthénie mondiale, était le manque de confiance en soi, « l’à quoi bon ».

— La vie courte que nous passons vaut-elle une autre locution… l’idée de la mort engendre la paresse.

— On ne pense pas à mourir à votre âge, les quatre dizaines d’années n’ont pas encore sonné pour vous.

— J’y touche, Véga. Je pourrais être votre père.

— Ah ! mon père. Quel fut-il ? Enfin, peut-être moi aussi aurai-je mon heure.

— C’est juste, mon oiselle, nous avons un peu oublié ce qui vous concerne. Cléto m’a dit que vous combleriez la lacune du récit fait par lui.

— Elle est courte. Ce qu’au plus loin de ma pensée j’aperçois, ce sont des forêts, des arbres sombres, des sapins sans doute et d’autres arbres au grêle feuillage, dont on râclait l’écorce pour prendre la seconde partie tendre qui touche à l’aubier. Et alors, — comme c’est donc singulier ce que je vois !… — un grand chaudron sur un feu en plein air où cuisait cette écorce ; on l’écumait, on y jetait du sel et on avalait cette bouillie…

— Mignonne Véga, vous avez rêvé cela.

— C’est encore possible, pourtant c’est assez net. Cet aspect passe, la forêt disparaît, je suis dans une allée sombre, voûtée, des barreaux croisés, en fer, ferment d’étroites fenêtres. Je suis bien habillée, je mange des gâteaux, je joue avec des jouets, deux jeunes femmes très bonnes me caressent. L’une disparaît.

L’autre m’emmène dans un interminable voyage, on navigue, on court en chemin de fer, en traîneau, en voiture longtemps, je dors, je mange pendant ce roulement continu.

À présent, voici la mer qui ferme notre route, la douce figure de femme qui me sourit m’abandonne, un homme s’empare de moi, et soudain je suis aussi isolée de lui et je vis en liberté au milieu d’autres hommes.

— Les compagnons de la Stella Negra.

— Oui, je l’ai su après. À cette époque, tout est encore confus, je ne comprenais pas leur langage et le « Tio » m’a dit que nul d’entre eux n’avait jamais pu comprendre l’espèce de jargon dont je me servais.

— Quel âge aviez-vous ?

— Je paraissais, dit-on, avoir quatre à cinq ans, mais je devais être forte physiquement et sembler plus que mon âge, car autrement je me rappellerais mieux ce passionnant passé qui me revient comme un rêve, auquel j’ai trop rêvé, je crois, car je ne démêle plus la réalité de la fiction.

— On aurait pu’essayer sur vous la « régression » par l’hypnotisme.

— « Mio Tio » le fit et alors je revins au dialecte bizarre enfoui dans ma subconscience sans doute, et que nul ne peut saisir. C’est à croire en vérité que j’arrive d’une autre planète ; une seule personne peut me renseigner, celle que je cherche : la marquise de Circey.

— Je vais dès aujourd’hui me rendre dans plusieurs cercles et m’informer près de mes relations si ce nom leur est connu.

— Oh ! oui, faites cela. Ce nom est français évidemment, mais il ne se trouve sur aucun annuaire.

— J’irai feuilleter à la bibliothèque nationale d’Hozier…

— Inutile, c’est le présent qu’il me faut, que m’importent les armes et la généalogie.

— En effet. Mais continuez votre histoire, Véga, si toutefois vous ne préférez pas aller dormir.

— Non, je trouve bon d’achever le sac aux confidences, mon ami, je sais me passer de dormir, nos chimistes de l’île m’ont donné en partant les douze tubes de vie.

— Que dites-vous ? les douze tubes de vie !

— Oui, c’est notre pharmacie portative. Avec cela nous défions beaucoup de choses : le sommeil, la faim, la soif, la fatigue, l’énervement, la fièvre, les épidémies. Voilà pour le physique ; les comprimés sont enfermés dans des flacons blancs. Les cinq autres flacons qui sont bleus contiennent le moyen d’augmenter la force des cinq sens.

— C’est de la magie.

— Si vous appliquez ce mot à la science, oui.

— Les « compagnons » sont d’illustres savants.

— Au-delà de tout. Ils ont la super-science.

— Et comment vous ont-ils élevée ?

— En liberté, selon la nature, je vivais à l’air jour et nuit, je mangeais des légumes, des fruits, des gâteaux de farine et de lait, je suivais mes amis et surtout le « Tio » qui me témoignait une paternelle tendresse, partout où ils allaient. Aux laboratoires, aux champs où ils font pousser dans des terres préparées chimiquement, des plantes textiles qui composent d’étranges étoffes aux propriétés multiples, aux couleurs variables, depuis la neo-color, invisible, car elle ne porte pas sur notre rétine et rend invisible tout ce qui en est enveloppé, jusqu’à la super-color, blanche au soleil, bleue à l’ombre, rouge sous l’action de la lumière électrique.

— Vous me stupéfiez.

— Ce n’est rien. J’apprenais aussi l’italien et le français en causant et en écoutant. On me faisait lire, écrire dans les deux langues. On me laissait la faculté d’agir bien ou mal selon mon instinct, on ne me défendait rien et le Tio disait que naturellement j’allais vers la bonté et la beauté.

— J’en suis sûr.

— Puis, au moment où je commençais à avoir l’âge de raison, vers sept ans, ils me mirent tous les soirs une sorte de couronne spéciale, faite de métal et de feuillages, avec laquelle je devais dormir.

— Elle ne vous gênait pas.

— Nullement. Mon cerveau, sous cette action, se modifiait, je gagnais l’énergie, la force, la domination de moi-même, je perdais le sentiment de doute, de peur, de faiblesse.

— Étrange ! oh, combien étrange !

— Très rationnel, mon ami. L’éducation de l’avenir laissera loin derrière elle les vieilles routines. J’apprenais encore à danser, à monter à cheval, à nager, un Sicilien — ex-garde de la merveilleuse propriété de Zucco, — m’enseignait l’escrime.

— Tous les sports… mais enfin et la morale, la religion ?

— La religion, mon ami, n’est pas une chose qu’il faille apprendre, on l’a en soi, c’est la foi. Cléto Pizanni n’en pratique aucune, il a laissé mon maître d’arme, le Sicilien, me dire qu’il y a un Dieu juste et bon qui nous protège et que nous devons invoquer dans la joie et la détresse. Vous devez croire cela, vous, élevé dans le sanctuaire.

— Je le crois fermement. Et quelle pratique du culte vous enseigna-t-on ?

— Élever son âme dans le silence des matins et des soirs, au milieu des arbres, des fleurs, des grèves qui sont les plus beaux temples de l’Éternel, puisqu’ils sont créés par Lui. Aimer les autres et les aider.

— C’est pourquoi vous m’aidez et vous…

— M’aimez, allez donc franchement. Moi, j’ignore l’hésitation.

— Et la vie… votre rôle féminin, vous l’enseigna-t-on ?

— Ils me disaient « les chers compagnons » : tu es notre fleur la plus belle, notre meilleur rayon de soleil, ta présence adoucit nos farouches études pour lesquelles il faut tant de sacrifices et de dangers. Mais tu nous quitteras pour accomplir ton devoir humain, ton devoir de femme.

— Et ils vous ont… appris ce devoir.

— L’amour ? — Ils m’ont dit : Ton cœur te l’apprendra.

— Et il vous l’a appris… déjà.

— Non. J’en suis encore à l’amitié, à la tendresse.

L’homme curieux, interrogateur, soupira longuement, allégé.

— Véga, petite Véga, il faudrait vraiment aller dormir, le jour commence à pointer dans ce nuage rouge là-bas à l’orient.

— Allons-y. Aussi bien nous avons encore des jours à vivre ensemble. Vous savez à présent une chose qui va changer l’orientation de vos désirs. Bonjour, Daniel.

Elle se leva, un peu fantastique dans sa bizarre toilette, avec ses jambes et ses bras noirs émergeant du plaid qui l’enroulait, et elle remonta lente, rêveuse, lasse, jusqu’au premier étage de l’hôtel où se trouvait sa chambre.