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Librairie Hachette (p. 335-359).

un livre

un congrès et un bateau

I

Le livre s’appelle Looking Backward ; je l’ai acheté à Savannah, pour le lire en chemin de fer, et j’avoue que cette lecture m’a profondément troublé. Le congrès s’est tenu à Boston il n’en est rien sorti de génial, ainsi qu’il est d’usage pour tous les congrès. Quant au bateau, il est armé de quatre avirons et présente cette particularité qu’il reste immobile quand on rame. On peut le voir à l’université de Yale.

II

M. Edward Bellamy ne s’est pas donné beaucoup de mal pour transporter son héros, né en 1857, au milieu de l’an 2000. Il l’a tout simplement endormi. Il est vrai que les circonstances qui ont rendu possible ce long sommeil sont ingénieusement combinées. Le héros a trente ans : c’est un névrosé, un morphinomane, un décadent ; pour calmer l’agitation de ses nuits, un magnétiseur habile vient, deux soirs par semaine, lui faire des passes qui le plongent dans une mort artificielle ; et son fidèle serviteur le réveille ensuite au moyen d’un breuvage spécial. Il habite une vieille maison que ses parents lui ont laissée ; comme elle est située dans un quartier populeux de Boston, le jeune homme a voulu se protéger contre les bruits de la rue : il s’est fait construire une chambre souterraine qui l’isole du monde ; une porte à secret y donne entrée, et cet élégant tombeau plaît à sa pauvre imagination d’être usé et nerveux. On est en 1887 ; une émeute est menaçante ; des grèves ont éclaté Oh ! cette dernière soirée chez les parents de sa fiancée, comme l’auteur l’a bien décrite ! comme il a pris sur le vif ces conversations de gens riches et repus, sans pitié pour les souffrances ouvrières ; et le charme du récit est doublé parce qu’on sent un grand mystère qui approche, quelque chose d’imprévu et de grandiose !

La chambre souterraine est découverte au bout de 113 ans ; l’émeute, sans doute, a éclaté ; le serviteur qui connaissait les secrets de ce bizarre logis a disparu ; la maison a brûlé ; un jardin a été établi ; des arbres ont poussé et, sous ces arbres, repose dans son extraordinaire léthargie celui qu’un hasard va rappeler à l’existence. Le voici qui ouvre les yeux, tandis qu’un rayon de lumière pénètre jusqu’à lui par la brèche faite à la voûte de son sépulcre. On l’emporte, on le soigne, on le ranime, et, maintenant, il veut savoir où il est et pourquoi il est là Avec mille précautions, on le lui dit et il s’irrite de ce qu’il appelle une plaisanterie de mauvais goût. Son irritation devient telle que, pour le convaincre, il faut l’aider à gravir l’escalier jusqu’à la terrasse qui forme le toit de la maison. Son regard avide saisit aussitôt un paysage familier. Oui, cet horizon de mer, ces terres échancrées, cette rade et ces îles, c’est bien Boston ! Mais quelle est cette cité inconnue et superbe qui aligne ses avenues, ses monuments aux proportions étranges, ou tout respire le bonheur et l’aisance, où l’on sent, dès le premier coup d’œil, une société puissante, assise sur des bases nouvelles !… L’auteur a mis dans ce tableau de féerie tout ce que sa passion humanitaire a pu lui inspirer de plus ardent, car il n’est pas seulement romancier, il est aussi socialiste militant,… et il fait embrasser à son héros, du haut de cette terrasse, à l’aube du XXIe siècle, ce que le socialisme a fait du monde !

Ensuite, il entre dans le détail de l’organisation ; il passe tout en revue, et cette partie de son livre est fastidieuse et puérile. Au siècle dernier, une œuvre analogue avait été tentée ; on avait dépeint Paris en l’an 2000 et la société française régénérée par Jean-Jacques Rousseau et ses disciples. Quand nous relisons ces lignes à présent, elles nous font sourire, et ainsi en sera-t-il de toutes les œuvres où l’avenir est prophétisé minutieusement. M. Bellamy aurait agi plus habilement en gardant dans l’ombre les mille détails de la vie de chaque jour et en laissant au lecteur le soin de satisfaire par l’imagination sa propre curiosité. Mais, sans parler des pages gracieuses dans lesquelles se noue une intrigue d’amour aussi fraîche qu’originale, il y a dans Looking Backward deux chapitres de la plus haute valeur : dans l’un, l’échappé du XIXe siècle essaye de faire comprendre à ses nouveaux contemporains les idées des hommes parmi lesquels il a d’abord vécu ; l’autre contient l’indication esquissée, presque sous-entendue, des causes qui ont amené la révolution, des circonstances qui l’ont facilitée et des idées qui ont servi de trait d’union entre deux âges si dissemblables.

Il paraît qu’en l’an 2000 il y aura encore des voitures, car c’est sous la forme d’un coach lourdement chargé et gravissant avec peine une côte interminable que le XIXe siècle se trouve représenté. Tranquillement assis, gais, heureux, contents, les voyageurs d’en haut se laissent émouvoir de temps à autre par les souffrances de leurs frères qui les traînent ; ils leur envoient des paroles sympathiques et les encouragent à tirer fort et à se montrer énergiques. Ils discourent aussi entre eux sur les injustices du sort et ses choquantes inégalités ; mais ils ont la conviction qu’elles ont toujours existé et qu’il est absolument inutile de chercher à y porter remède. Parfois, un de ceux qui se laissent traîner tombe de sa place, et aussitôt il est saisi, harnaché et on le force de prendre part au dur labeur, tandis qu’un de ceux qui traînaient parvient à escalader le coach et à gagner un de ces sièges tant convoités En bas comme en haut, on croit à la fatale destinée qui condamne les deux tiers des hommes à traîner le troisième tiers. Pourtant il y a des révoltes fréquentes, mais partielles ; des coups de fouet et des morceaux de sucre en ont raison et ceux d’en haut témoignent leur mauvaise humeur et apostrophent ceux d’en bas en leur conseillant d’être plus raisonnables, d’accepter franchement leur métier et d’être reconnaissants de ce qu’on fait pour eux !

Hélas ! tout cela est vrai, on ne peut le nier ! M. Bellamy a eu le talent de ne mettre dans son récit ni aigreur ni amertume. Pas de dissertations philosophiques, pas de récriminations haineuses, pas de comparaisons maladroites. Toutes ces choses sont racontées comme si un siècle entier avait réellement passé sur elles ; on dirait que déjà elles appartiennent à l’histoire et qu’elles caractérisent notre époque, tout aussi bien que le droit divin ou le contrat féodal caractérisent les époques précédentes. Et autour de ce récit simple, ingénieux, on devine des auditeurs captivés, émus, ayant besoin de réfléchir pour comprendre un monde si différent du leur ; on devine des historiens fiers de constater qu’ils ont bien saisi et analysé dans leurs écrits ce monde disparu ; on devine surtout une joie intense de ne plus vivre en ces jours sombres, au milieu de cette civilisation incomplète, dans cette atmosphère d’injustice sociale !

De toutes les institutions alors existantes, laquelle a survécu ?… Je vous le donne en mille, et c’est là qu’à mon sens M. Bellamy a fait preuve d’un esprit véritablement profond et perspicace. L’institution qui a survécu, c’est le service obligatoire. Nous ignorons, il est vrai, comment, de la vieille Europe, ce tout-puissant militarisme est arrivé sur le continent américain ; mais nous l’y trouvons installé et l’auteur nous fait connaître que le principe en est admis sur toute la surface du globe. Ce n’est plus le service militaire, c’est le service industriel, mais la hiérarchie et la discipline sont restées. Tout jeune homme doit être ouvrier pendant trois ans comme, de nos jours, il doit être soldat ; la présidence de la République est dans son sac d’ouvrier comme le maréchalat était dans sa giberne de soldat. À la lueur de ces faits, on reconstitue le passé : d’une part les conflits du travail, les grèves, les rébellions, de l’autre ces masses guerrières, produit d’efforts insensés, que leur puissance même, immobilise dans une paix fiévreuse et incertaine ; et alors, l’ouvrier-soldat engendrant peu à peu le soldat-ouvrier, les richesses nationales confiées à sa garde et exploitées par lui pour le bénéfice de la communauté, l’individualisme s’écroulant sous les coups populaires et le rêve socialiste se réalisant sur ses ruines.

Les patries n’ont point disparu ; le patriotisme, au contraire, est plus vibrant que jamais. Au reste, M. Bellamy n’épargne rien pour faire, de l’âge qu’il décrit, le véritable âge d’or. Est-il besoin d’ajouter que son livre déborde d’utopies et fourmille d’invraisemblances ? que c’est d’ailleurs un simple roman et non une prophétie ? Mais les 200 000 exemplaires qui ont été vendus en quelques mois prouvent surabondamment l’effet produit Et puis cela donne à réfléchir ; un réseau de tendances socialistes qui nous environne apparaît soudain. On entrevoit comme dans un éclair les conséquences du militarisme actuel, qui est évidemment un contrat signé avec le socialisme. Enfin ceux de ma génération, cela est certain, trouvent au fond de leurs cœurs une sorte d’écho pour ces souffrances de l’humanité dont on a fait si bon marché jusqu’ici. Ce qui choquait leurs pères ne les choque plus et ils ont, en revanche, des enthousiasmes, des pitiés et des passions que ceux-ci n’ont pas connus.

III

Quand je suis entré dans la grande salle de l’Institut technologique de Boston, où devait se tenir un congrès relatif à l’éducation physique, j’ai été frappé de la prépondérance de l’élément féminin dans l’auditoire. Que de chapeaux ! se fut écrié M. Prud’homme ; que de plumes, que de fleurs !… et peut-être il eût ajouté de confiance et par galanterie : que de jolis visages ! À vrai dire, tous les visages étaient loin d’être jolis ; il y en avait de très vieux et de très fanés, et je ne m’explique pas encore bien pour quel motif et par quel secret intérêt ils se trouvaient rassemblés en ce lieu.

Près de 500 personnes étaient présentes quand le Dr Harris, le très aimable et intelligent directeur du bureau d’Éducation, ouvrit la première séance. Il souhaita la bienvenue aux orateurs inscrits et annonça que, pendant la courte durée du congrès, il y aurait deux séances par jour, une le matin et une l’après-midi. Ce matin-là, nous entendîmes le Dr Hartwell, de la Johns Hopkins, qui parla médecine, et le chef du New York Turnverein, qui fit un éloge pompeux du système allemand. Après quoi, trente enfants appartenant au Turnverein de Boston se livrèrent sur l’estrade à des contorsions rythmées. L’après-midi, un Suédois développa les théories qui ont cours à Stockholm et ensuite il présenta ses élèves, jeunes et vieilles filles, qui pirouettèrent, arrondirent les bras, s’accroupirent, se balancèrent, remuèrent leurs cils et leurs narines au commandement. Et cela continua de la sorte aux séances suivantes ; on ne sortit guère de la médecine et du germanisme ; personne ne s’avisa de songer aux jeux et au plein air ; je fus seul à en parler et je crois bien que le Dr Harris fut seul à partager mes idées.

Chaque fois que l’ordre du jour se trouvait épuisé, on faisait appel aux spécialistes épars dans l’assemblée. Ils montaient sur l’estrade, et très simplement ; sans embarras, faisaient leur petit boniment, racontant leurs expériences et les résultats de leurs investigations. À plusieurs reprises, le président interpella des docteurs, les invitant à parler ; et l’on vit se lever d’aimables jeunes personnes, et l’on entendit mille détails scientifiques et techniques ;… la chanson allemande revenait périodiquement comme un refrain,… et je me demandais ce qui est le plus cancéreux de la philosophie, de la pédagogie ou de la politique des Allemands modernes. L’une brise les âmes, l’autre brise les caractères, la troisième brise les États : cela se vaut. Un brave monsieur a demandé une fois la parole de sa place et a « délivré » un speech acariâtre, dans lequel il a déclaré que tous les parents allemands étaient obligés de faire faire de la gymnastique à leurs enfants, depuis le souverain jusqu’à l’ouvrier, et qu’il voudrait voir les mêmes lois établies à Boston, mais que, vraisemblablement, un pouvoir dictatorial peut seul faire de si bonnes choses. Quelqu’un lui a répondu que les Américains n’aiment guère qu’on leur parle d’une manière dictatoriale !

Le dernier soir, il y a eu grande réception à l’hôtel Brunswick. J’y ai retrouvé tous les orateurs : les jeunes doctoresses, le monsieur acariâtre, les directeurs de gymnase, le professeur suédois avec sa redingote irréprochable et son accent aigu, et la foule des dames qui emplissaient l’amphithéâtre. Dans les fêtes qui terminent un congrès littéraire, on parle généralement politique et les médecins, après leurs séances et leurs discussions, causent boulevards et pièces nouvelles. Mais ces futilités n’étaient pas de mise ici. Dans tous les groupes, il était question de l’intérieur du corps humain ; on entendait de tous côtés les mots : système allemand, système suédois Je pris à part un personnage de grande réputation qui avait péroré sur le « système français » en termes aussi précis qu’erronés. « Y-a-t-il longtemps, monsieur, lui dis-je, que vous êtes venu en France ? — Je n’y ai jamais été, monsieur, m’a-t-il répondu Je ne connais de l’Europe que l’Allemagne, où j’ai achevé mes études. »

Le lendemain, au club, en ouvrant un journal, je trouvai un long article bien pensé et bien écrit, intitulé : Antigermanisme Ce n’est pas trop tôt.

IV

Le bateau qui n’avance pas se trouve dans une piscine de l’université de Yale, à New Haven (Connecticut). Encore une université à avaler, cher lecteur, c’est la dernière. Je te fais grâce de celle de Philadelphie et de plusieurs autres encore que j’ai visitées, chemin faisant, mais tu ne peux vraiment te dispenser de donner un coup d’œil à celle-ci, à cause de son ancienneté et de son importance ! Elle possède, comme ses sœurs, des sociétés secrètes, des clubs de toute sorte, des associations athlétiques, des facultés diverses. Elle est plus américaine qu’Harvard, moins démocratique que Cornell, un peu rough comme Princeton, qui lui ressemble, d’ailleurs, par plus d’un trait. Si tu consultes The Yale Banner, publiée par les étudiants et illustrée par eux de charmants croquis, l’édition de 1889 t’apprendra que 140 jeunes gens étudient la théologie, 107 le droit, 47 la médecine, 737 les lettres, 343 les sciences, 39 les beaux-arts… total : 1 413. Tu sauras, en outre, qu’en ce moment le Connecticut y compte 490 représentants et les autres États 881 ; qu’il y a 8 Canadiens, 7 Anglais, 3 Turcs, 5 Hawaïens, 12 Japonais et 1 Français ; qu’enfin le collège fut fondé en 1701 et définitivement établi en 1717 à New Haven.

New Haven est maintenant une ville importante ; mais elle se gouverne encore d’après le vieux mode de consultation directe usité jadis dans la Nouvelle-Angleterre. Les citoyens se réunissent un jour quelconque dans une grande salle ; chacun entre, sort, fait ses observations et ses critiques ; on vote à mains levées En fait, les habitants, satisfaits de leur municipalité, lui laissent la bride sur le cou. Quand j’ai pénétré dans le lieu où se tenait l’assemblée, on lui lisait un budget considérable où les dollars défilaient par milliers ; 130 à 200 personnes, tout au plus, prêtaient une oreille distraite à cette lecture et votaient ensuite de la meilleure grâce ;… et néanmoins, on sent que ces mœurs patriarcales sont à la veille de disparaître, qu’il suffit pour cela que quelqu’un se lève et en signale le danger Si cette assemblée n’est pas la dernière, c’est du moins l’avant-dernière ; mais comme elle m’a bien fait comprendre le rang occupé dans les préoccupations des Américains par les choses gouvernementales ! Encore une fois, lorsqu’ils se passionnent pour une élection, c’est la lutte, le pari, le sport qu’ils cherchent ; en dehors de ces excitations factices, ils disent à leurs gouvernants : « Laissez-nous la paix, ne gênez pas nos mouvements et faites tout ce que vous voudrez ».

New Haven est coupé par de grandes avenues très ombreuses en été, majestueuses encore en hiver, avec les grandes masses des vieux arbres dépouillés. La voiture de l’aimable professeur H. Farnam circule dans ces avenues d’un bout de la ville à l’autre, parce qu’il s’agit de me faire voir beaucoup de choses en très peu de temps : le champ de jeu, désert, avec ses tribunes vides et les « buts » du foot-ball dressés comme pour un supplice de païen ; le boat-house, fermé jusqu’au printemps, mais peuplé d’innombrables bateaux qui dorment, renversés, sur les portants ; la bibliothèque, les laboratoires, quelques chambres d’étudiants, la Y. M. C. A. et enfin le gymnase, avec le sous-sol où se trouve le fameux bateau qui n’avance pas.

Je n’ai peut-être pas été aussi surpris en le voyant que les journaux de la localité ont bien voulu le dire le lendemain ; un tank n’est pas une chose absolument inconnue en Europe ; il en existe en Allemagne, peut-être aussi en Angleterre ; notre climat, d’ailleurs, nous donne la possibilité de ramer presque sans interruption d’un bout de l’année à l’autre ; mais les Américains du Nord n’ont pas le même bonheur et je m’étonne que, dans la plupart de leurs grandes universités, on n’ait pas suivi l’exemple de Yale. Imaginez une piscine, ayant 15 mètres de long, 9 de large et 60 centimètres en profondeur. Une fausse embarcation est fixée au milieu de la piscine, ses deux extrémités s’appuyant aux murs qui en limitent la longueur. Des sièges à coulisses y sont installés exactement comme dans une embarcation ordinaire. Quatre rameurs de pointe s’y installent ; leurs avirons, un peu courts, vont chercher l’eau par-dessus une cloison qui s’élève de quelques centimètres au-dessus du niveau liquide, de chaque côté du bateau, et qui est moins longue que la piscine. C’est autour de ces cloisons que l’eau circule, car, le bateau ne remuant pas, c’est l’eau qui doit se déplacer. Chaque coup d’aviron précipite sa marche : elle atteint la muraille du fond, passe entre la muraille et la cloison, revient le long du bateau et ressort à l’autre bout, où, de nouveau, les pelles d’aviron la chassent dans le même sens[1].

Dans le demi-jour d’un après-midi de décembre, avec, çà et là, des becs de gaz qui éclairent les recoins les plus sombres, cette piscine en sous-sol présente l’aspect le plus bizarre. Sur les berges (?) l’entraîneur se promène ; son regard perçant épie les moindres fautes des quatre jeunes gens vêtus de jerseys sans manches qui rament sous ses yeux. Des éclaboussures jaillissent de tous côtés et, derrière une cloison, on entend de l’eau qui tombe très fort ; ce sont les douches sous lesquelles passent en ce moment les rameurs précédents.

Le gymnase de Yale n’est pas en rapport avec l’importance de l’université ni avec les superbes édifices dont elle s’entoure depuis plusieurs années. Les anciens élèves, auxquels on s’est adressé pour le reconstruire, ont donné aussitôt 200 000 dollars (1 million de francs) et M. Gandolfo, architecte, m’a montré les plans qu’il vient de soumettre aux administrateurs. Le gymnase projeté aura quatre étages et un sous-sol, et la distribution en est combinée de la manière la plus ingénieuse. Il contiendra un escalier monumental, un salon de réception, une « salle des trophées », trois piscines et un hall immense occupant tout le sommet du bâtiment. Là seront installés les appareils de gymnastique. L’une des trois piscines sera consacrée à la natation, les deux autres au rowing ; une embarcation de quatre rameurs et une de huit y trouveront place. Il y aura de nombreux vestiaires à tous les étages. Il y aura aussi, hélas ! un cabinet pour le « directeur du gymnase », et j’ai pu me convaincre qu’il aurait toute la place nécessaire pour y installer son agence d’élevage.

V

Quand vous en serez là, messieurs de l’université de Yale, ne choisissez pas un savant docteur passionné d’anthropométrie, coureur d’expériences, chercheur de nouveautés et qui dissimulera, sous des dehors magnifiquement scientifiques, la profonde inanité de son système. Choisissez plutôt un homme comme le professeur Goldie du New York Athlelic Club, qui connaisse et aime les exercices physiques. En hiver, chaque samedi matin, les membres du club lui envoient leurs enfants. Au début, il leur fit faire des mouvements d’ensemble, mais ne tarda pas à s’apercevoir de l’ennui qu’il leur causait. Il appela le plus âgé et lui demanda pourquoi la gymnastique l’ennuyait. « Parce que, répondit le boy, nous avons classe cinq jours par semaine et que ce n’est pas amusant d’avoir encore classe le sixième. » Éclairé par cette parole, le professeur Goldie estime maintenant que les mouvements d’ensemble peuvent être bons pour les très jeunes enfants, à condition d’en faire peu et de les varier souvent. Mais au delà de douze ans, il faut quelque chose de plus. Il les laisse libres, ses élèves, les aide et les conseille au besoin dans leurs ambitions, leurs désirs, leurs audaces naissantes et cette surveillance intelligente vaut mieux que tous les enseignements. Quant aux membres du club, ils le trouvent toujours à son poste lorsqu’ils ont à le consulter. Mais ils n’ont pas besoin d’un certificat signé pour monter en bateau, et on ne leur indique pas sur un petit livre les exercices qu’ils doivent faire et le nombre de minutes qu’ils doivent y consacrer par jour. Qu’il en soit de même pour les grands jeunes gens des universités et que Yale et Princeton, qui ont échappé jusqu’ici à ces folles réglementations, ne concèdent point à des « directeurs de gymnase » le droit de détruire tous les bons effets que l’athlétisme est susceptible de produire.

VI

Les malles, déjà !… Ces derniers jours passés à New York ont été agréablement semés de promenades, de dîners, de parties de théâtre ; avec l’hiver, la vie mondaine a repris : il y a de grands banquets et de petits dîners fins chez Delmonico ; de belles voitures circulent dans Fifth Avenue ; les clubs se remplissent ; on organise des ventes de charité ; les expositions commencent et les jeunes filles ont déjà trouvé moyen de danser deux ou trois fois. À neuf heures du soir, la veille du départ, c’est, chez moi, un inexprimable désordre : dans les caisses béantes s’engouffrent les livres, les brochures universitaires, les prospectus d’écoles ; des étoffes de soie de la Nouvelle Orléans, qui semblent contenir toute la magie du Sud dans leurs replis chatoyants, des collections de photographies et des journaux, et des bibelots, et encore des livres. Pêle-mêle avec ces objets matériels, j’emballe tout le stock immatériel des surprises, des émotions, des sensations éprouvées. Ce sera plaisant ce déballage, de l’autre côté de l’Océan, avec tout un monde d’idées neuves, un horizon reculé, et des souvenirs à éplucher bien lentement Sur la table, il y a des cartes de visite, des lettres d’adieu, un portrait du général Sherman, que j’ai vu tantôt chez lui et que j’ai trouvé grand, simple, franc et bon comme j’avais envie de le trouver. Je ne veux rien jeter : cela rendra l’impression plus vive et plus agréable quand je répandrai ces niaiseries sur la table de « chez moi », là-bas

  1. Pour me rendre compte du degré de clarté de mon explication, je viens de la lire à un de mes amis qui n’y a rien compris du tout : mais je désespère de la rendre plus claire.