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Librairie Hachette (p. 291-334).

washington

et baltimore

I

Quand Washington se composait d’un Capitole entouré de terrains vagues, il paraît que MM. les attachés des légations étrangères s’y ennuyaient de tout leur cœur. Mais tel n’est plus le cas. Une société choisie, moins littéraire qu’à Boston, moins financière qu’à New York, moins américaine qu’à Chicago, mais reflétant dans sa diversité ces trois caractères, a fait de Washington son quartier général. De jolies maisons se sont élevées, des clubs se sont fondés, des salons se sont ouverts. Et, pour rendre la ville digne de ses nouvelles destinées, les édiles ont véritablement fait merveille. Il y a de larges trottoirs, des rues bien pavées, et à tous les carrefours de jolis monuments entourés de fleurs : statues de généraux ou de politiques, fontaines élégantes, colonnes commémoratives. On dirait un riche musée dont les collections auraient été éparpillées en vue de quelque fête. Les avenues sont bordées d’arbres. D’immenses drapeaux flottent au sommet des édifices publics. Et, quand le soleil s’en mêle, tout cela a l’air gai, content, heureux d’être au monde.

Sur une colline, s’élève le Capitole précédé d’escaliers immenses et dépassant lui-même par ses dimensions tous les Parlements du monde. C’est le dôme du Panthéon sur la colonnade du Louvre ; un dôme géant sur une colonnade géante, et tout cela est fait de marbre blanc. Les proportions sont telles et le cadre est si beau qu’on est pénétré d’étonnement lorsqu’on atteint le sommet de la terrasse. D’en bas, rien ne faisait prévoir un spectacle aussi grandiose. Pennsylvania Avenue partant du Capitole atteint la Maison-Blanche, dont on aperçoit au loin les portiques présidentiels ; à droite, des collines boisées ; en face et à gauche, le Potomac roulant ses flots sablonneux sur lesquels l’obélisque élevé à la mémoire du Père de la Patrie détache ses arêtes d’argent. Les espaces intermédiaires sont semés de clochers, de squares, de constructions de toute espèce au travers desquelles se devine encore le plan primitif, cette gigantesque patte d’oie imitée de Versailles et composée d’avenues rayonnant autour du Capitole, comme elles rayonnent autour du palais de Louis xiv.

II

Il y a ici en ce moment beaucoup de personnages politiques. L’ouverture de la session approche et les députés commencent à arriver. Il y a aussi une conférence internationale maritime dont on parle fort peu parce que le congrès panaméricain l’a complètement éclipsée. Il y a encore un ménage dramatique anglais, M. et Mrs Kendall. Le journal m’apprend chaque matin quelle robe Mrs Kendall portait la veille et, aux réceptions que l’on donne « pour avoir le plaisir de la rencontrer », chacun se met à la file dans l’espoir d’obtenir un entretien de trois secondes. À l’une de ces réceptions, je vis pour la première fois M. James Blaine, secrétaire d’État, c’est-à-dire premier ministre du gouvernement actuel. Les haines et les affections également violentes dont on l’honore selon le parti auquel on appartient attestent sa haute valeur. C’est, en effet, un tacticien redoutable, et la façon dont il a conduit la dernière campagne présidentielle est tout simplement le chef-d’œuvre de l’art électoral. Il ne voulait pas être président, mais il voulait être premier ministre, ambition très compréhensible pour un chef de parti, mais qu’il fait difficilement admettre par ses partisans. M. Blaine alla donc se promener en Italie, les mains dans ses poches, de l’air d’un citoyen qui a renoncé aux pompes et aux œuvres de la popularité ; mais le télégraphe le tint au courant des moindres fluctuations de l’opinion et il dirigea de là-bas beaucoup plus librement qu’il ne l’eut fait de son cabinet. Puis, le candidat désigné, il revint et assura l’élection par son activité prodigieuse et par son habileté à profiter des moindres fautes de ses adversaires. Toutefois ce serait lui faire peu d’honneur que de voir en lui un simple faiseur de présidents ; M. Blaine a des visées plus hautes et plus nobles et sa renommée ira croissant dans l’avenir, même si la mort l’enlève demain à ses fonctions. Il a ouvert la porte et indiqué la voie, juste au moment où son pays s’avisait de chercher une issue ; il a esquissé une politique à l’instant précis où ses compatriotes éprouvaient le désir d’en avoir une. Et nos petits-enfants diront : le plan de Blaine, comme nous disons : le plan de Henri iv. Notez que, dans l’esprit de celui qui les combine aussi bien que dans le jugement des contemporains, ces « plans » ont toujours un caractère vague et indéterminé. L’abaissement de la maison d’Autriche n’apparaissait pas à Henri iv avec autant de netteté qu’il nous apparaît aujourd’hui à travers l’histoire ; plus tard on prêtera à Blaine des idées très précises, qui se trouvent sans doute dans son esprit, mais dont le triage n’est pas encore achevé. Aussi les journaux européens sont-ils dans l’erreur quand ils annoncent que le congrès panaméricain a échoué. Les projets qui lui ont été soumis étaient des hors-d’œuvre ; tout au plus servent-ils de jalons pour l’avenir. Le point capital c’était de faire de Washington le centre du continent américain en y réunissant les délégués de tous les peuples qui vivent sur ce continent, c’était de donner à ces délégués une haute idée de la puissance des États-Unis,… et cela est fait. Les congressistes savent par le menu quelles sont les forces militaires, commerciales, politiques et intellectuelles de la République Impériale ; on leur a donné des leçons de choses ; ils sont impressionnés. Blaine n’en voulait pas davantage. Ils peuvent maintenant se disperser. Ce n’est plus à Paris ou à Berlin que leurs gouvernements prendront des inspirations ; c’est à Washington. Ce n’est plus en Angleterre ou en Allemagne qu’ils enverront leurs étudiants et demanderont des professeurs ; c’est à Yale, à Harvard, à Ann Arbor !… Bref, ce Congrès n’a rien fait de ce que la foule en attendait ; mais il a élu l’oncle Sam président de l’Amérique.

III

Un jour, on discutait devant moi, à Paris, les conséquences européennes de la Révolution française, et l’on était unanime pour constater que les principes d’émancipation populaire avaient fait le tour du globe. « En somme, remarqua l’un d’entre nous, il n’y a plus dans le monde civilisé que deux despotes, le czar et l’empereur allemand. — Vous vous trompez, répondit un autre ; ils sont quatre : vous oubliez le premier ministre anglais et le président des États-Unis. » Sous sa forme paradoxale la remarque était profondément juste. On ne se fait pas idée chez nous des pouvoirs exorbitants du « Premier », de cet homme qui forme son cabinet à sa guise, l’étend ou le condense comme bon lui semble, augmente ou diminue les attributions de chacun, n’est obligé ni de réunir un conseil ni de prendre l’avis du souverain. Dans la pratique, les choses se passent plus courtoisement, mais c’est pure gentillesse de sa part. Quant au président des États-Unis, sa sphère d’action est des plus vastes. Il a ses vues personnelles, sa politique Il est le contraire d’un souverain constitutionnel, car il gouverne et ne règne pas. Mais, sans révolution, ministre et président sont à la merci du peuple, et voilà pourquoi leur despotisme n’est guère comparable à celui de Guillaume ii ou d’Alexandre.

IV

Le citoyen américain qui veut expédier une caisse de meubles à l’autre bout du pays, ou qui désire éclairer sa maison à la lumière électrique, s’adresse à une compagnie de transports ou d’électricité ; quand il veut pourvoir au gouvernement de son pays (et ce besoin se manifeste tous les quatre ans), il s’adresse de même à une compagnie qui a ses bureaux, son organisation, ses prospectus et avec laquelle il traite. Des employés bien stylés prennent sa commande et la compagnie s’engage, en retour du bulletin de vote qu’il mettra dans l’urne, à faire les réparations et les améliorations qu’il a signalées. Il y a actuellement deux grandes compagnies de gouvernement : la Républicaine et la Démocrate. La Républicaine, plus puissante, a presque constamment obtenu le monopole depuis vingt ans. Les employés, chefs de bureau, etc., s’appellent des politiciens et on a généralement moins de considération pour eux que pour les employés, chefs de bureau, etc., des compagnies de transports ou d’électricité. Aussi, quand on veut faire l’éloge d’un président, on dit que son « administration » a été aussi bonne que celle d’une compagnie particulière ! En France, c’est l’inverse : nous disons qu’une compagnie est organisée aussi bien qu’une administration publique ! et c’est un compliment !

V

Je ne déteste pas cette manière d’entendre le gouvernement ; elle a bien ses avantages et elle est très XXe siècle. Je dois avouer, au reste, que les politiciens ne me paraissent pas aussi méprisables qu’on veut bien le dire. C’est la passion politique qui les noircit de la sorte. La passion politique est un sport pour les Américains. Ils n’ont pas du tout de raisons de boxer moralement dans leurs journaux et parfois matériellement dans les rues. Vous ne devineriez jamais quelle différence il y a entre leurs républicains et leurs démocrates ! Pensez-vous qu’ils ne soient pas d’accord sur la forme du gouvernement, sur la tolérance religieuse, sur les avantages de la démocratie, sur les bienfaits de l’instruction ?… Vous n’y êtes pas ! Il s’agit des soieries. Des deux côtés on pense qu’il est bon de les taxer ; mais les uns voudraient des droits un peu moins élevés que les autres Vous voyez bien qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat, ni même tuer un homme, et que tout cela, c’est du sport !

Le patriotisme n’en existe pas moins et ses éclats ont la soudaineté et la violence de la foudre. Quand le président va se promener on le regarde passer comme on regarde, à Paris, les voitures de Old England ou les tableaux qui vont à l’Exposition. Ces jours-là, il n’est rien qu’un simple particulier Mais quand vient le 4 juillet, quand une cérémonie publique nécessite son apparition, quand il est appelé à représenter le pays, on dirait un autre peuple et un autre homme. C’est l’ivresse qui les prend, tous, l’ivresse de l’enthousiasme ! ils acclament, ils sortent d’eux-mêmes, ils sont fous !… et lui, le petit bourgeois, quelque commun qu’il soit, il se transforme et se transfigure, comme le prêtre à l’autel. L’Amérique, dans ces moments-là, n’a plus qu’une âme et cette âme va à lui et de lui à Dieu ! Parlez-leur du 4 juillet, aux petits dans les écoles, aux grands dans les universités ; cela fait passer une flamme dans leurs yeux. Qui peut dire la force du sentiment qui les fait vibrer quand ils aperçoivent leur drapeau avec ses joyeuses raies rouges et son firmament d’étoiles, ou leur « national bird », l’aigle dorée qui semble défier l’humanité.

Est-ce que vous saisissez quelque chose de tout ce que je vous dis là ? Je me donne bien du mal pour vous faire comprendre ce pays et sans doute je n’y réussis guère. Mgr Keane, le Recteur de l’université catholique de Washington, me disait en me parlant d’un ouvrage écrit par un de nos compatriotes : « Que voulez-vous qu’un royaliste européen comprenne à notre organisation ? J’espère que vous n’êtes pas royaliste, car vous perdriez votre temps à nous analyser. »

VI

On ferait bien des kilomètres autour du globe pour avoir le plaisir de rencontrer Mgr Keane ; et tous ceux qui le connaissent sont unanimes pour vanter le charme de sa parole et de ses manières. Mais son modernisme porterait la terreur dans l’esprit de bien des catholiques d’Europe. Il respecte le passé, il aime le présent, il croit à l’avenir ; c’est un sage. Il respecte le passé parce qu’il est très savant et qu’il sait étudier chaque époque avec les lunettes qui conviennent,… et Dieu sait si on en a changé, de lunettes ! Il aime le présent parce qu’il constate avec joie le bien qui se fait chaque jour autour de lui ; il a foi en l’avenir parce qu’il est Américain jusqu’au bout des ongles et que rien ne l’effraye Mon Dieu ! la vie actuelle est une chasse à courre. Ceux qui ne savent pas bien monter à cheval pensent constamment qu’ils vont tomber ; la vitesse les met mal à l’aise et les obstacles les secouent rudement et les déplacent, tandis que les autres, bien solides sur leurs montures et parfaitement rassurés, franchissent ces mêmes obstacles le plus facilement du monde ! Les catholiques des États-Unis semblent appartenir à cette dernière catégorie ; ce sont de bons cavaliers et ils n’ont peur de rien. On parle beaucoup d’eux en ce moment. Ils viennent de célébrer le centième anniversaire de l’établissement officiel du culte catholique, et de l’installation de l’évêque Carroll, qui fut l’ami de Washington. Ils étaient 40 000 alors ; ils sont 10 millions à présent. Les fêtes de ce centenaire religieux ont coïncidé avec l’inauguration de l’université de Washington, et une sorte de « concile laïque » s’est réuni à Baltimore pour y discuter diverses questions de presse et de propagande.

L’idée de fonder une grande université catholique en ce pays date de loin. Les conciles nationaux[1] l’ont discutée à plusieurs reprises ; celui de 1884 l’a adoptée. Miss Mary Gwendoline Caldwell, dont le grand-père était directeur de théâtre et le père fabricant de gaz à la Nouvelle-Orléans, donna 300 000 dollars (1 500 000 francs), et en peu de temps on put réunir, grâce à d’autres souscriptions, la somme de 4 millions. Une vaste propriété fut acquise et la première pierre fut solennellement posée le 24 mai 1888, en présence du cardinal Gibbons, du président de la République et d’une foule immense. Mgr Spalding, évêque de Peoria, prononça ce jour-là le plus magnifique en même temps que le plus audacieux discours qui se soit jamais échappé des lèvres d’un prêtre catholique. Qu’on me permette d’en citer quelques passages : « Félicitons-nous, s’est écrié l’évêque dans une explosion de patriotisme, félicitons-nous d’avoir prouvé par des faits que le respect des lois est compatible avec la liberté civile et religieuse ; qu’un peuple libre peut prospérer et grandir sans souverain et sans guerre ; que l’Église et l’État peuvent agir séparément pour le bien public ; que le gouvernement de la majorité, quand les hommes ont foi en Dieu et en la science, est après tout le gouvernement le plus juste et le plus sage. Cette expérience nous assure la place d’honneur parmi les nations qui aspirent à une vie de plus en plus libre et de plus en plus noble. » Et plus loin, en guise de programme pour l’avenir : « Proposons-nous à présent de préparer l’avènement d’une organisation sociale qui assurera à chacun l’abri, la nourriture et le vêtement ; conformons-nous à la divine parole : « Ô Israël, tu ne souffriras pas qu’il y ait au dedans de tes frontières un seul mendiant, un seul misérable ! » Nous avons le droit d’aspirer au moment bienheureux ou nul homme ne sera condamné à un travail sans merci et sans résultat ; au temps où nulle distinction n’existera plus entre les individus. » Plus loin encore : « La science nous a permis de prolonger les existences, de lutter contre la maladie, de soulager la douleur, de fertiliser la terre, d’illuminer nos villes, d’assainir nos demeures. En même temps elle nous a ouvert les abîmes du firmament et les mystérieux détails de la création nous ont été révélés peu à peu. Nous connaissons l’histoire du globe, nous avons surpris les secrets de civilisations disparues et nos découvertes augmentent chaque jour ; et tout cela n’est qu’un prélude, la préface d’un âge nouveau. Car prétendre que nos progrès sont seulement matériels, c’est manquer de bonne foi ; tout indique le contraire. D’autres époques ont vu passer des figures plus saisissantes que nous n’en voyons aujourd’hui, mais jamais le monde n’avait été gouverné avec autant de sagesse et de justice. » Ils sont peu là-bas qui parlent comme Mgr Spalding ! mais ils sont beaucoup qui pensent comme lui.

VII

Le bâtiment qui a été inauguré l’autre jour ne représente qu’un septième de l’université ; il est affecté à la théologie. Les six autres seront construits ultérieurement, pour contenir la faculté des sciences et ses laboratoires, la faculté de médecine, la faculté des lettres, la faculté de droit, la bibliothèque. Les professeurs et directeurs doivent être catholiques, mais les étudiants seront admis sans distinction de culte. Actuellement il n’y a donc qu’une sorte de « séminaire supérieur », renfermant dix professeurs appartenant à la congrégation de Saint-Sulpice et soixante jeunes prêtres qui viennent là recevoir un complément d’instruction religieuse. L’œuvre universitaire proprement dite n’est pas commencée. La cérémonie d’inauguration a eu lieu au milieu d’un grand enthousiasme ; elle s’est terminée par un banquet, auquel assistaient le président Harrison, M. Blaine et les autres secrétaires d’État, ainsi que le vice-président de la République et sa femme ; de nombreux toasts ont été portés, par les évêques présents, au chef de l’État, au pape, au clergé canadien, à la presse !… Un évêque portant un toast à la presse ! Où allons-nous !

VIII

C’est à quelques jours de là que Mgr Keane m’a montré son université naissante, où les choses et les hommes commençaient à peine à s’installer. La curiosité publique n’étant pas encore satisfaite, les tramways amenaient de Washington de nombreux promeneurs qui erraient librement dans l’édifice. Ils s’arrêtaient dans le vestibule devant un gigantesque portrait de Léon xiii envoyé de Rome, essayaient les rocking-chairs du parloir, pénétraient dans la chapelle, regardaient des ouvriers poser des appareils d’éclairage électrique et s’en retournaient très contents. Et, au milieu d’eux, les élèves en soutane passaient sans baisser les yeux ni joindre les mains. Et Mgr Keane, de sa voix douce et distinguée, me tenait quelque propos horriblement démocratique, mais toujours noble et élevé. Et, vue de là, l’Église catholique apparaissait sous un jour tout nouveau, pleine de jeunesse et de force,… un grand navire entrant à pleines voiles dans un océan inconnu !

Élèves et professeurs ont chacun une chambre et un cabinet de travail chauffés à l’eau chaude, éclairés à la lumière électrique ; les boiseries sont soignées, les peintures, claires ; mais il n’y a pas une tenture, rien qui sente le luxe inutile, à moins que les séminaristes de chez nous ne traitent de « luxe inutile » les salles de bains et la « salle de récréation ». Cette salle de récréation est située tout en haut de l’édifice. Elle contient des billards et un gymnase assez bien équipé : on peut y fumer. En voyant tout cela, j’ai demandé par plaisanterie s’il y avait un champ de jeu pour le foot-ball ; et il m’a été répondu qu’on en installerait assurément un quand l’université serait complétée, et qu’il pourrait servir aux théologiens comme aux autres étudiants.

Elle m’a tant étonné, cette université catholique de Washington, que j’y suis revenu deux jours après pour y dîner et passer la journée ; de quoi n’avons-nous pas causé à table et quelle indépendance de jugement s’est manifestée au travers des conversations ! Chez nous, les élèves de Saint-Sulpice ou d’Issy sont les victimes de la routine la plus incompréhensible ; on ne leur permet pas de prendre deux fois d’un plat, on les fait étudier dans des pièces non chauffées, on les force à traîner partout leur pupitre avec eux Pourquoi ? Parce que la tradition le veut ainsi. Le corps anémié, l’intelligence rétrécie, le caractère brisé, ils vont ensuite vivre dans une société qu’ils ne peuvent ni suivre ni comprendre. Ceux-ci, tout au contraire, formés pour la lutte, sont aptes à guider l’humanité.

Quand j’ai quitté Mgr Keane, il se faisait tard ; un petit concert de piano et de violon s’était organisé dans la chambre de l’un des professeurs et les amateurs de musique étaient groupés autour des exécutants. Je suis revenu à pied à travers des bois très sombres ; j’ai longé des landes inhabitées, un mur de cimetière ; puis les bois ont reparu Un tramway électrique a passé tout à coup devant moi, glissant sur un fil invisible, très vite ; et ce wagon illuminé, plein de monde, courant tout seul au milieu de cette solitude noire, c’était une impression rare, une apparition incohérente Enfin Washington s’est montré à un détour du chemin ; des milliers de lumières jaunes, de grands rayons blanchâtres troublant la nuit, et une rumeur lointaine, incessante et confuse.

IX

En face de la Maison-Blanche, l’asile où, quatre ans durant, l’élu de la nation goûte les douceurs et subit les lourdes charges du pouvoir, se dresse l’obélisque de 175 mètres élevé à la mémoire de George Washington. Il faut en toucher la base pour se rendre compte de ses dimensions ; de loin, il passerait inaperçu n’était l’éclat mat des blocs de marbre blanc qui le composent. L’intérieur renferme un large escalier de fer qui tourne autour de la cage de l’ascenseur. Pas une fenêtre ; au sommet seulement, quelques lucarnes, invisibles d’en bas, permettent d’examiner le paysage. Des lampes électriques éclairent les épaisses murailles où sont incrustées par centaines les pierres commémoratives données par les états, corporations, associations, régiments, écoles, de la République. ― California, younger sister of the Union brings her golden tribute Virginia who gave Washington to his country gives this granite for his monument,… et ainsi de suite avec de longues louanges pour le « Père de la Patrie ». Dans cette atmosphère de tombeau, avec ces perspectives étranges d’abîme, les lueurs fantastiques des lampes et le bruit retentissant des chaînes de l’ascenseur, tous ces noms formant une litanie patriotique sont d’un effet grandiose et inoubliable ; on se prend à songer que la gloire de George Washington est absolument pure ; que tout un peuple bénit sa mémoire ; que l’univers entier admire ses vertus et que rien n’est resté de lui qui ne soit beau, honnête, juste et enviable

X

Je lis, avec un vif intérêt, les journaux qui me donnent des nouvelles de la Révolution brésilienne et je trouve matière à réflexions dans les appréciations qu’ils contiennent. Dom Pedro est venu aux États-Unis ; il y est populaire ; on lui sait gré de ses sentiments libéraux et de sa simplicité démocratique ; on estime surtout ses goûts scientifiques, son humeur voyageuse, le souci qu’il a d’étendre ses connaissances, le plaisir qu’il éprouve à faire causer les spécialistes. La plupart des journaux lui consacrent chaque matin des articles élogieux qui paraîtraient insultants à quiconque les lirait en Europe. Non pas qu’ils soient empreints de violence à l’égard des institutions monarchiques, ni même qu’ils reflètent un mépris voulu pour tout ce qui n’est pas la République, mais les éloges adressés à la personne de l’Empereur diminuent singulièrement le prestige de l’Empire. Pour tout le monde ici, c’est un fonctionnaire révoqué, dismissed from service ; le peuple brésilien ne renouvelle pas son bail, il prend d’autres arrangements et remercie son régisseur, à la fidélité et à l’honnêteté duquel il rend hommage au moment de se séparer de lui. C’est à merveille et parfaitement dans l’ordre. L’acte lui-même est discuté et sévèrement, au point de vue de son opportunité ; on émet l’avis que le Brésil va perdre au change et qu’il aurait mieux valu attendre la mort de Dom Pedro pour opérer la réforme. Car ce n’est pas une Révolution, c’est une réforme. L’Empire n’est pas renversé ; il cesse.

XI

Le bureau d’Éducation, institué dès 1867, a pris une extension considérable. Il est, à mon sens, admirablement organisé et sa grande utilité découle de son extrême simplicité. On y centralise tous les renseignements que l’on peut se procurer sur les écoles, collèges, universités des États de l’Union. On imprime ces documents et on les échange avec l’étranger. Rien ne se fait ni ne se publie au dehors qui ne soit connu de la sorte à Washington, et le directeur de cet important bureau est assurément l’homme qui peut en savoir le plus long sur la pédagogie universelle. Chaque année, on édite un volumineux rapport sur l’ensemble de la question, des études spéciales, des « circulaires d’informations » et des brochures historiques. Il n’y a pas beaucoup d’employés pour une si grosse besogne ; les sous-chefs sont des dames parlant plusieurs langues et remplissant leurs fonctions avec un zèle et une ponctualité remarquables. Quand donc nous déciderons-nous à ouvrir aux femmes l’entrée des bureaux, leur domaine naturel ?

XII

L’université de Georgetown appartient aux jésuites. Georgetown est un des faubourgs de la capitale et l’on s’y rend en tramway. L’université, à laquelle est annexé un collège d’enseignement secondaire, possède un bel édifice de pierres grises avec façade monumentale, clochers élégants et tour carrée d’où l’on découvre tout le panorama du Potomac. Il y a 400 élèves et pas mal d’internes. Le système est franchement américain, avec quelques restrictions cependant, relatives à la sortie en ville. C’était un jour de pluie ; il y avait foule au gymnase et surtout dans les salles de billard du sous-sol, où les plus grands peuvent fumer. Je montai ensuite à leurs chambres, que je trouvai commodes et suffisamment spacieuses, encombrées néanmoins de bibelots et d’accessoires sportifs. Les plus jeunes habitent des dortoirs. Il y a, bien entendu, des debating societies et un journal édité chaque mois Le lendemain soir, j’étais chez des amis, lorsqu’on annonça un père jésuite qui venait leur demander un renseignement. Il portait le costume de clergyman, pantalon noir et redingote à collet droit. Il s’assit, prit du thé et causa le plus simplement du monde sur toute sorte de sujets.

XIII

À Baltimore, dans Charles street, une maison d’assez modeste apparence,… un petit nègre m’a ouvert la porte et j’attends le cardinal. Le voici, avec un livre sous le bras ; il m’emmène dans son salon ; lui aussi, cause le plus simplement du monde. Il n’y a ni Éminence, ni Monseigneur, ni bague à baiser, ni bénédiction, et je pense aux évêques d’Irlande devant lesquels on se met à genoux, fût-ce dans la poussière du chemin. Ils sont pourtant bien inférieurs, dans l’échelle des valeurs humaines, à ce grand cardinal que les habitants de Baltimore saluent quand il passe et que le pays tout entier vénère. Sous la soutane liserée de rouge, le citoyen américain reparaît avec sa fière admiration pour la forme républicaine, son culte pour « le Père de la Patrie » et son sentiment égalitaire Il s’en va lui-même me chercher à l’étage supérieur des brochures qu’il veut me faire lire et, quand je prends congé, il me reconduit jusqu’à sa porte sans appeler le petit nègre et nous échangeons une poignée de main. Cette absence complète de décorum choquerait peut-être à l’archevêché de Paris, mais ici elle est dans l’ordre Le cardinal m’a dit en riant qu’il remerciait Dieu de ne pas avoir une sentinelle à sa porte !

XIV

Le Congrès est ouvert chaque jour par des prières ; les députés élisent leur chapelain et par conséquent le chapelain est toujours protestant, puisque la religion protestante est celle de la majorité. Mais, dans les législatures d’États, il n’est pas rare que l’on s’adresse alternativement aux représentants des différents cultes pour les prier d’ouvrir les séances. Le prêtre catholique le fait pendant une semaine ; puis c’est le tour du ministre presbytérien, du baptiste, etc. Les écoles sont indépendantes en nom, mais on y lit la Bible ; les universités se disent unsectarian, mais on prend bien soin d’indiquer dans les prospectus qu’elles sont basées sur le sentiment chrétien. En un mot, la constitution des États-Unis comprend un article supplémentaire sous-entendu et qui est ainsi conçu : La religion chrétienne est la religion de l’État.

XV

L’université Johns Hopkins à Baltimore porte le nom de son fondateur, un riche négociant qui l’a dotée de plus de 15 millions de francs. Toutefois, les actions de la compagnie de chemins de fer « Baltimore et Ohio » ayant cessé de rapporter, l’université se trouva en 1888 dans une situation qui eut été fâcheuse partout ailleurs qu’en Amérique. Mais, dès que cette situation fut connue, un « fonds de réserve » de 543 500 francs se trouva constitué en quelques jours. Cela servit même de réclame à l’établissement et d’autres libéralités lui furent faites. Un don de 100 000 francs vint accroître le capital de la Y. M. C. A. fondée par les étudiants. Un habitant de Philadelphie envoya 500 dollars pour acheter de nouveaux appareils d’électricité M. Hopkins n’avait pas pris une part aussi active que M. Cornell à l’organisation de son université. Il s’en était remis aux membres du conseil institué par lui, et ceux-ci n’ont voulu ni édifices majestueux, ni vastes jardins, ni belles pelouses. « L’argent, dit M. Buisson dans son Rapport sur l’exposition d’instruction publique de la Nouvelle-Orléans (1885), n’a été prodigué que pour donner à l’enseignement un éclat incomparable, pour appeler de tous pays les spécialistes les plus compétents, pour munir les laboratoires de l’outillage le plus parfait et les bibliothèques de tous les trésors scientifiques et littéraires. On a adopté le système des séminaires allemands, c’est-à-dire des petits groupes d’étudiants avancés, travaillant d’une façon méthodique sous la constante tutelle d’hommes éminents. Maîtres et étudiants ont organisé des espèces de sociétés savantes spéciales pour la philologie, la métaphysique, les sciences proprement dites et les sciences politiques et sociales. On attend beaucoup de ce commerce intime et quotidien d’érudition. » Dans une semblable université, la préparation aux examens ordinaires occupe nécessairement le second rang ; ce qu’on cherche, ce sont les intelligences d’élite pour les aider dans leur développement. Les publications périodiques, au nombre de huit, ont autorité en Europe, où déjà la Johns Hopkins jouit d’une grande réputation.

Son « département de la culture physique » est entre les mains d’un homme fort intelligent et chercheur, le Dr Hartwell ; mais la conversation que j’ai eue avec lui m’a montré que son influence ne serait pas moins néfaste pour son pays que celle du Dr Sargent. Les règlements de l’université font passer devant lui tous les jeunes gens qui sont inscrits sur les registres. Il les inspecte comme un mécanicien inspecterait une machine qu’on vient de livrer : il y a des pièces à refaire ; les pistons jouent inégalement ; le maximum de travail n’est pas atteint

XVI

C’était hier le Thanksgiving Day, « le jour d’actions de grâces ». Le président de la République, dans son message, invite les représentants de tous les cultes à s’unir pour remercier Dieu des bienfaits qu’il a accordés aux hommes au cours de l’année qui s’achève. Le gouverneur, dans chaque État, publie également une proclamation ; il n’est pas jusqu’au chef de la tribu des Cheroquees qui, rappelant à son peuple le culte que leurs ancêtres rendaient à la nature, ne les convie, maintenant qu’ils sont chrétiens, à honorer en cette occasion le « seul vrai Dieu ». Le Thanksgiving est une institution puritaine ; les puritains ne voulaient rien conserver des coutumes anglaises et ils transportèrent Noël et sa dinde à une autre date. Depuis, Noël a reparu, mais le Thanksgiving turkey est resté par excellence le plat qu’on mange en famille, pour célébrer la fête du foyer.

J’ai passé cette journée à New York, venant de Philadelphie, allant à Boston. L’animation était grande dans les rues ; des mails couverts de draperies bleues ou jaunes conduisaient au Berkeley Oval des spectateurs enthousiastes par avance. C’était le match de foot-ball entre Princeton et Yale et on dit que 300 000 personnes y ont assisté. Princeton a remporté une victoire brillante. Le soir, quand je suis entré dans la salle à manger de l’hôtel Victoria, j’ai aperçu des fleurs, des habits noirs, des toilettes blanches ; on m’a présenté une rose pour ma boutonnière et un menu interminable. Le Thanksgiving turkey m’a paru excellent parce que j’ai pensé que tous les déshérités en avaient aussi leur part. Pas une association qui n’ait pensé à eux ; les prisonniers, les boys qui vendent les journaux dans les rues, les fous, les estropiés des hôpitaux et les pauvres qui cachent leur misère dans un taudis qu’une charité discrète sait vite découvrir,… tous ont été joyeux. La Y. M. C. A. a convié les jeunes gens qui se trouvaient sans famille et elle a quêté pour subvenir aux frais du repas Générosité de luxe, direz-vous, mais générosité délicate, habile et tendre dont l’Angleterre et les États-Unis possèdent malheureusement le monopole !

  1. Ces conciles se composent de tous les évêques catholiques des États-Unis ; il y en a eu trois dans ce siècle.