Une raillerie de l’amour/14


LE CORRIDOR.


Oh ! pourquoi te cacher ? Tu pleurais seule ici.
Devant tes yeux rêveurs qui donc passait ainsi ?
Quelle ombre flottait dans ton âme ?
Était-ce long regret ou noir pressentiment,
Ou jeunes souvenirs dans le passé dormant,
Ou vague faiblesse de femme.
Feuilles d’automne.


XIV.


Georgina venait d’apprendre par Sophie qu’on avait annoncé chez son frère le colonel Folly : cette nouvelle était tombée comme une pluie d’orage au milieu d’une illumination.

Rien n’alla plus à l’air de sa figure ; Sophie était lente, le miroir étrange ; les diamans n’attiraient pas un regard.

— Sentir près de soi, dans sa maison, un homme qu’on ne peut voir et qui le sait ! pensait-elle : ah ! que je me repens d’en avoir fait l’aveu ! j’aurais pu feindre si long-temps ! toute ma vie peut-être ! une révérence, un mot poli, tout cela eût été compté pour de la bienveillance, de l’estime… On en voit tant comme cela dans le monde ! Il est vrai que c’est affreux de feindre ; mais j’aurais peut-être appris comme les autres. À présent que tout le monde le sait, il va voir ma haine écrite dans tout ce que je dirai ; elle va lui sauter aux yeux ; … car il est bien vrai qu’elle me subjugue jusqu’à l’oppression ; et, ce qu’il y a d’insupportable, c’est qu’il en souffrira. Cette idée me déplaît ; je n’ai pas de ces haines mortelles et envenimées… Non. Pourvu que je ne le voie pas, je m’arrangerais assez qu’il vécût en même temps que moi : il y a place pour tout le monde dans la vie. Mais le voir ! et ne pouvoir ignorer qu’il m’aime ; que mon frère le sait ; que ma tante le plaint ! Ah ! que je regrette mon illusion ! elle me donnait tant de liberté d’esprit. C’est loyal de s’entre-haïr : à présent, je suis le monstre, moi ! Et elle tressaillit en entendant ouvrir sa porte.

C’était Nérestine, qui vint jeter ses fleurs et ses perles à travers ces réflexions profondes, si peu couleur de bal. Et deux fois déjà on était venu s’informer si madame était prête.

Georgina ne se pressait pas davantage. Que la mode lui semblait lourde ce soir ! On eût dit que du plomb ruisselait sur ses vêtemens de crêpe rose.

— Vous avez vu mon frère ? dit-elle à Nérestine, en forçant l’oppression de sa voix.

— Sans doute. Il m’a reçue, et il voulait me faire parler ; mais je ne dirai jamais rien qu’à vous, Georgina.

— Comment ! vous faire parler devant témoin ! dit Georgina outrée de surprise.

— Non pas : nous étions seuls. Je sais que ce n’est pas convenant ; voilà pourquoi j’ai voulu venir dans votre chambre.

— Comment ! vous étiez seuls ! comment ! mon frère n’avait personne avec lui ? Ah ! c’est bien différent. Et elle sentit tomber de son cœur le plus grand poids qui l’eût jamais opprimée.

Elle redevint caressante à son tour pour la jeune fille, dont les yeux pleins de joie brillaient autant que les diamans qui paraient madame de Sévalle, ou que madame de Sévalle parait ; car ce délicieux ornement n’est parfois qu’une éblouissante ironie : il ne veut servir d’auréole qu’à la beauté même.

— Éclairez-nous, ma chère Sophie, dit Georgina plus légère, en se dirigeant vers le corridor qui ramenait au salon. Vous avez eu ce soir beaucoup à faire autour de moi.

Sophie, toute fière de l’éclat de sa maîtresse, prit deux flambeaux et s’avança vivement hors de l’appartement. Une immense fenêtre donnant sur la terrasse s’ouvrit avec fracas par l’effort d’un coup de vent ; il souffla les flambeaux, les éteignit ensemble, et les jeunes femmes se trouvèrent dans une obscurité profonde. Nérestine poussa un petit cri dans un éclat de rire, et chercha, mais en vain, à se prendre à la robe de Georgina, qui, riant à son tour et peureuse, appela son frère au secours.

— Nous sommes perdues ! de ce côté, par ici ! mon ami, continua-t-elle en attirant son frère qui s’élançait au-devant d’elle, saisissant sa main dans l’ombre. Elle serra tendrement cette main ; puis dit plus bas : Je te trouve toujours à propos pour me guider dans ma nuit. Merci ! mon frère. Nous ne nous querellerons plus, n’est-ce pas ? mon bon Ernest ; va : j’en étais triste aux larmes… Comment ! je te serre la main, et tu ne me le rends pas ? Que c’est mal !

Sa main fut vivement et tendrement pressée.

— Cher frère !… Et vous, Nérestine, êtes-vous toujours perdue ?

— Non : me voilà tout près de vous, répondit Nérestine en lui saisissant la taille. M. Ernest me sauve aussi.

Les portes du salon s’ouvrirent à deux battans par Sophie qui réparait, tremblante, sa maladresse du corridor.

Ô confusion pour Georgina ! le bras qu’elle tenait tendrement pressé sous le sien, près de son cœur confiant, c’est celui de Camille ; de Camille interdit, tremblant, ébloui comme elle de l’obscurité profonde, de la clarté soudaine, et de l’aspect charmant de son ennemie radieuse et sous les armes.

Elle ne peut retenir un cri ; mais elle demeure immobile en cherchant des yeux son frère, pour éviter ceux de l’homme redoutable sur lequel elle vient de s’appuyer si familièrement. Mais ce serrement de main qu’elle se retrace et ressent encore la parcourt d’un sentiment de honte et de pudeur impossible à vaincre. Le regard rapide de Camille le lui a rappelé ; c’est une étincelle électrique entre eux deux, qui les touche et les isole dans leur double étonnement.

Ces mots tendres qu’elle a prononcés avec tant d’abandon, et qui ne peuvent rentrer dans son cœur qui se soulève ; elle les écoute, elle en rougit, elle pleure, et ses longs cils baissés retiennent avec effort une larme prête à s’en échapper.

Tandis qu’Ernest qui voit, devine et prévoit, semble ne s’occuper que de Nérestine, de Nérestine rieuse et fière d’un bouquet préparé pour elle par les soins d’Ernest, d’un bouquet suave et pareil en tout à celui de Georgina, Camille, frappé d’enchantement, ou d’un ineffable vertige, n’a pas bougé de place. C’en est fait de Camille. Surpris, enlacé, perdu dans la douceur de cette voix, qui l’a nommé mon frère ! dans cette justification mystérieuse et voilée qui vient de lui caresser l’âme, il n’entend plus sa fière et orgueilleuse mémoire ; il n’éprouve que l’empire du souffle embaumé qui glisse encore sur son front, et cette onction pénétrante de l’accent d’une femme qui demande grâce !

— Si je ne l’eusse haïe, pensa-t-il presque avec douleur, oh ! qu’elle me paraîtrait divine en ce moment !

Agité sous son maintien calme, comme un jeune auteur qui voit marcher sa pièce avec quelque apparence de succès, Ernest entoure, anime des yeux les acteurs qu’il fait mouvoir et qu’il inspire à leur insu. Il croit souffler sur eux la chaleur de son espérance ; il soutient la tremblante inexpérience de madame de Sévalle, et sa pitié de frère lui remet aux mains un bouquet pour contenance. C’était tout ce que la saison laissait éclore de plus rare et de plus frais en fleurs.

Le regard d’intelligence qu’il jeta sur sa sœur, comme pour la délivrer d’un supplice, fut donné en pure perte, quand il remit la main de Nérestine à celle que Camille ne songeait pas à lui offrir. La contenance de Georgina cherchait alors un appui dans les douces louanges de madame Nilys, qui regardait le bal tout entier dans ce joli groupe arrêté devant elle, et prêt à s’envoler sous l’apparence du même but et de la même joie.



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