Une raillerie de l’amour/12


LA TOILETTE.


Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour.


XII.


Le lendemain, il écrivit à son tour à Camille, afin de ne pas toujours ruser de front avec la candeur de son ami.

— Si ce n’était pour son bonheur, pensait-il en tournant sa lettre, je ne chercherais à le guérir de sa cécité, qu’en me battant avec lui : il est vrai qu’il est dur de tuer un homme pour qui l’on donnerait sa vie. Ah ! qu’ils méritent bien tous deux d’être mis en pénitence, pour m’avoir engagé dans un chemin moins droit que ma conscience ! Car, moi qui fais le maître d’école, j’ai beau sentir la pureté de mes intentions, me voilà embarqué à pleines voiles dans des ruses dont l’honneur n’est pas tout-à-fait content. Il me faut donc un prix proportionné au sacrifice. Il me faut son âme pour racheter la mienne. Peut-il être moins que mon frère pour s’acquitter envers moi ?

Et ces réflexions cachetèrent son billet.


« L’occasion se présente de satisfaire aux convenances d’une façon qui ne te déplaira pas. Puisque tu ne peux te dispenser du bal où nous sommes également forcés d’assister, sache que tu trouveras cette obligation que tu déplorais hier, plus agréable que tu ne penses. Viens payer ma tante la visite qu’elle souhaite. Tu sais comme elle est bonne, puisque tu n’as pas oublié le collége. Tu trouveras auprès d’elle un dédommagement fort doux à ce sacrifice, et pour cette fois, la surprise ne te mettra pas en fuite. Ce devoir une fois rempli, nous donnera une longue liberté.

Viens à neuf heures ; ma tante sera seule. Quand l’heure du bal approche, les femmes sont à leur miroir, et les hommes ont le temps de se reconnaître. À ce soir, et à toujours…

Ernest Tarenger. »

Paris, ce… février 1810.

Ce billet, que Camille parcourut plusieurs fois, ne l’arracha point à sa préoccupation. L’idée d’inspirer un sentiment tendre sans le partager, lui était revenue souvent en peu d’heures. Il ne songeait pas avec tranquillité au moment de se trouver en face de madame de Sévalle. Pénétré des égards qu’il lui devait, il se faisait tous les raisonnemens imaginables pour ne pas laisser paraître son injustice, et presque son ingratitude, envers cette belle personne. Il était aussi ingénieux à cacher sa haine qu’on l’est d’ordinaire à découvrir son amour à la femme qu’on adore ; tandis qu’il maudissait dans son cœur cette fâcheuse visite, chacun occupait diversement les heures qui coulaient rapides pour tous.

Georgina, lasse d’avance d’un bal qu’elle eût donné cette fois pour le sommeil tranquille qui l’avait fuie toute la nuit, ne regardait qu’à peine les cartons, les corbeilles et les écrins que Sophie ouvrait devant elle.

Madame Nilys contemplait au contraire avec complaisance les vêtemens légers qui devaient embellir sa Georgina, et laissait échapper des mots qui atteignaient à peine l’oreille distraite de la jeune veuve.

— Si j’avais une fille à marier, je ne la mettrais pas sous des ailes si brillantes. Cette petite Denneterre est encore nulle pour le monde. Ses poupées pleurent de son absence. On lui offrira plutôt des bonbons, que la main pour danser ; et d’autres réflexions de ce genre.

Mais l’orgueil des mères ! poursuivait-elle sans un retour sur celui des tantes ; ah ! qu’il y lisait couramment et le traduisait bien, notre La Fontaine, quand il mettait au bec du triste oiseau :

Mes petits sont mignons,
Beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons.

— Que parlez-vous d’oiseau ? ma tante, dit languissamment madame de Sévalle. Où trouvez-vous la moindre similitude ? Nérestine est charmante, et sa mère, qui l’est encore, n’a qu’un tort à mes yeux, c’est d’avoir la migraine, et de m’empêcher de l’avoir aussi ; car il me semble que j’en souffrirais de bien bon cœur !

Madame Nilys, sans répondre, souriait d’avance à la visite de Camille, qui avait présentement une part dans ses sollicitudes ; et elle rentra chez elle satisfaite du choix qu’avait fait enfin Georgina, de l’ensemble de parure qu’elle aimait le mieux à lui voir.

Et l’heure insensiblement arriva où il fallut se résoudre à devenir la plus belle femme de Paris ; madame de Sévalle avait pour cela si peu de chose à faire, qu’elle s’y prit le plus tard possible, ce qui impatientait Ernest ; car il voyait avec inquiétude cette indolence sur l’un des intérêts les plus puissans d’une femme.

— Elle le hait donc bien, pensait-il, puisqu’elle ne songe pas même à briller devant lui ; lui ! qu’elle croit déjà frappé jusqu’au délire. Est-ce que ma sœur vaudrait mieux que son sexe ? est-ce qu’elle tremblerait de rendre malheureux un homme qu’elle ne saurait aimer ? Chère et aimable sœur ! ce serait là de quoi t’adorer en effet ; car on assure que de toutes les vertus des femmes, celle-là est la plus rare.

— Quelle vertu ? demanda le vieux commandant qui le voyait marcher avec agitation dans le salon où ils étaient alors tout seuls.

— Ah ! pardon, dit Ernest en s’arrêtant devant lui, mais je ne saurais contenir les mouvemens d’impatience dont je suis tourmenté.

— Je l’observe, répliqua son vieux ami. Je ne vais pas beaucoup au-devant des confidences, mais si vous le pouvez, tranquillisez-moi, et soulagez-vous en parlant. N’y a-t-il pas ici quelque amour, quelque projet d’hymen ? J’ai cru l’entrevoir. Vous savez que je les aime, et que je les devine. Cela me désennuie de ne plus me battre. Je me suis occupé tellement dans ma vie des mariages des autres, que j’ai oublié de me marier moi-même. Je recherche ces fêtes avec passion, et comme il est trop tard maintenant pour réparer l’oubli qui me concerne, je ne connais pas de plus grand plaisir que de me trouver mêlé dans ces scènes bruyantes qui me consolent du célibat. Elles étourdissent mes regrets, et me rendent, sans contredit, plus gai que si j’étais en ménage :

Car ma femme aujourd’hui ne serait pas jeune, et me rappellerait à chaque instant que je ne le suis plus.

On n’assiste qu’une fois à sa noce, tandis que l’on peut présider toute la vie à celles des autres. Il y en a d’uniques ! et comme philosophe ou curieux, j’ai placé là le centre de mes observations.

Il est vrai, continua-t-il à lui-même, en voyant qu’Ernest rêvait sans lui répondre, il est vrai que je n’ai pas le bonheur le plus complet qui attend l’homme à sa naissance, et le résigne peut-être plus doucement à mourir, c’est d’être père ; et je ne le suis pas !

Le regard vague et comme désert qui suivit cette réflexion mélancolique toucha Ernest. Elle ouvrit son cœur à la confiance plus que toutes les autres, qui n’étaient en effet peut-être qu’un peu de bruit pour endormir un regret.

Il serra sa main avec l’affection d’un fils, lui découvrit ce qu’il appelait le plus important de ses secrets, et l’œil terne du vieux célibataire se ralluma. Il demanda son rôle dans ce plan un peu tortueux. Ernest, enfin, n’eut point de peine à faire passer dans l’âme vacante de son vieux ami, toute la chaleur qui animait la sienne.

Il est bien vrai que le moyen qu’offrit M. de Nairac parut singulièrement vulgaire et usé, car Ernest était friand de gloire autant que d’amitié ; mais il n’avait pas le temps d’être inventif. Les délicats sont malheureux, dit-il. Et la ruse un peu classique d’un magicien, jeté comme une vieille tradition au milieu d’un bal, leur donna néanmoins assez d’espérance pour les rendre fort contens d’eux-mêmes.

Ce fut donc dans l’intention de faire le tapageur, que le commandant promit d’assister au bal, et sortit pour se mettre en état d’y paraître.



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