Une raillerie de l’amour/11


L’ENTRETIEN


Oh ! si le cœur repris aux pensers de jeunesse,
Comme s’il espérait, hélas ! qu’elle renaisse,
S’arrête, se relève avant de défaillir,
Et s’oublie un seul jour à rêver sans vieillir…
Joseph Delorme.


XI.


— Ernest, il s’agit d’amour, dit madame Nilys en faisant entrer son neveu chez elle, vous oubliez trop les convenances ; il me semble que je devais être la première instruite.

— C’est un amour sans conséquence, ma tante, puisqu’il est repoussé par celle qui l’inspire.

— Comment ! un jeune homme malheureux, véritablement épris, vous appelez cela un amour sans conséquence ? Savez-vous qu’à mon tour je ne vous reconnais plus ? Je ne vous ai pas appris, je crois, à vous railler d’une inclination pure et vraie ; elle est digne au moins de l’intérêt des âmes tendres.

— Vous allez me gronder aussi, répondit Ernest, enchanté de la douce compassion qu’il excitait en faveur de son ami ; eh bien ! ma tante, je veux vous faire juge dans cette affaire, et vous forcer à en rire comme moi : c’est un roman.

— J’écoute, dit madame Nilys en s’arrangeant dans sa bergère, et oubliant que minuit avait sonné.

— Vous savez qu’après sa visite de ce matin, ma sœur a laissé parler toute son âme contre lui. Je me persuade d’abord que cette haine est partagée. La rapidité de sa fuite, le trouble que je remarque en lui, tout sert à me le faire croire. Il m’écrit presque aussitôt pour s’excuser de cette brusque disparition ; afin de lui sauver, ainsi qu’à Georgina, la contrainte de quelques visites bien froides, je me rends chez lui en toute hâte. Je cherchais des phrases pour rompre notre position fausse et gênante, quand il m’ouvre son cœur avec cette confiance, cette loyauté, cet abandon de l’amour qui rend si simple, si crédule ! et je demeure muet et confondu.

— Enfin ? Ernest.

— Enfin, je lui réponds par un éclat de rire bruyant comme le clairon d’une armée, qui l’étonne et le déconcerte ; il pâlit, ma gaîté redouble, il me presse, m’étouffe, m’assassine de questions ; alors, ma foi, je me crois obligé de lui découvrir qu’il est dans une direction dangereuse, qu’il doit rétrograder, s’il ne veut devenir la risée de tous nos jeunes gens, et ce qui est bien pis, de toutes nos femmes à la mode, dont il a captivé déjà l’intérêt et l’amour-propre.

— Ah ! je le sais ! mais il paraît qu’il n’y répond pas ainsi que madame Denneterre se le persuade. Elle raconte alors à son neveu la visite de madame Denneterre, ses projets sur Camille, et l’obligation que sa nièce a contractée de conduire Nérestine au bal, afin de ne point perdre cette brillante occasion d’attirer les vœux du jeune colonel. À sa manière d’en parler, continue-t-elle, j’ai cru ce mariage presque sûr ; mais je vois que votre ami n’est pas un étourdi qui donne son cœur pour une gavotte ; et comment l’avez-vous laissé ?

— Chez lui, tout seul et dans l’accablement. Quand il m’a vu sortir, il m’a jeté un long regard terne et douloureux, en me pressant la main d’une façon assez alarmante.

— Et vous n’êtes pas resté avec lui ?

— Pourquoi faire ?

— Quelle froideur ! mon neveu ; il fallait au moins me l’amener, me le présenter, comme il l’avait demandé ce matin ; il est clair à présent qu’il voulait m’intéresser à son amour. Vous ne savez pas que ceci est plus sérieux qu’il ne paraît. Un grand amour et une grande haine peuvent amener d’étranges événemens.

— Je ne vois pas la nécessité d’y expoma sœur. Elle ne trouvera jamais, il est vrai, un parti qui lui convienne mieux dans vos principes et les miens, ma tante ; mais tout à part qu’il soit des autres hommes, par un caractère honorable, des actions d’éclat et une figure à faire tourner toutes les têtes, nous ne pouvons ouvrir les yeux par force à quelqu’un qui veut les fermer ; je me ferais un crime d’en tourmenter ma sœur.

— Mon Dieu ! Ernest, ce n’est point par la force que je veux m’y prendre, vous savez si tel est mon caractère. N’est-il pas d’autre moyen d’éclairer ? N’est-ce pas d’ailleurs un devoir d’arracher la haine d’un cœur naturellement bon ; et faut-il qu’une femme se livre à cette vilaine passion ? Au reste, ne vous en mêlez plus. Amenez-moi cet intéressant jeune homme, et laissez-moi l’espoir de le consoler. Surtout, Ernest, ajouta-t-elle avec l’accent de la prière, promettez-moi de ne plus rire de votre ami ; je le prends sous ma protection, j’en suis folle pour ma nièce ; et peut-être l’aimera-t-elle un jour pour moi.

— Ah ! ma tante ! répondit Ernest en lui baisant la main, et paraissant ne céder qu’avec effort, vous me chargez là d’un rapprochement qui aura peut-être des suites fâcheuses ; mais, je vous obéirai, je tâcherai même de ne pas rire de ce pauvre Camille, … qui était pourtant bien récréatif dans son idéalité allemande, pauvre apôtre de Goethe, et surtout dans son espoir, consterné, morne comme un flambeau que je venais d’éteindre.

Il ferma la porte avec bruit, déclamant ainsi tout haut le long du corridor, afin que Georgina fût bien convaincue que sa gaîté ne l’avait pas abandonné.



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