Une nuit de Noël sous la Terreur/V

H. Daragon (p. 75-92).
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V


Le simple prêtre de province qu’avait été le curé de Morteau ne s’était guère douté, en achetant cette « Naissance du Christ » d’un confrère besogneux, comme j’ai su depuis, qu’il suspendait au mur de sa chambre une image de piété destinée à s’associer à un drame moral comme celui que je traversais, et capable en même temps de rendre de la force à l’humble servante qui en avait hérité. Tout bon chrétien que je suis devenu, je ne crois pas à cette action directe des morts sur les vivants à laquelle la dévotion de cette âme primitive faisait appel. De l’entendre exprimer cette foi si profonde me fut cependant un réconfort. J’en avais besoin dans la démarche que j’osais entreprendre. Je ne réalisai mon insensée témérité qu’à l’instant où je me trouvai introduit dans le cabinet de travail du redoutable partisan dont j’allais implorer l’aide médicale. Mais était-il encore un médecin, un pitoyable guérisseur de la misère humaine, le dur personnage qui se tenait là dans le silence de la nuit, assis à une table encombrée de dossiers ? Voilà de nouveau un détail que j’ai su depuis : Les Jacobins avaient organisé leur police secrète en un petit nombre de circonscriptions auxquelles présidaient les plus sûrs de leurs adeptes. Ces inquisiteurs inconnus, et qui, pour la plupart, n’exerçaient aucune fonction apparente, ont été les vrais dictateurs de ces terribles années. Un Danton, un Saint-Just, un Robespierre pliaient devant eux. De sa chambre de Morteau, Raillard avait de la sorte sous sa surveillance toute la Franche-Comté. Il venait sans doute de recevoir un document qui satisfaisait sa haine furieuse contre les ennemis de la Révolution, car une joie sauvage éclairait son front lorsqu’il se retourna pour me dévisager. Par quel mystère une physionomie comme celle-là, si intelligente et si fière, pouvait-elle s’associer à cette besogne de haine et de sang ? Comment ces yeux d’où émanait une telle ardeur d’enthousiasme se consacraient-ils, sans en verser des larmes de remords, à des enquêtes d’ignoble mouchardise ? Mon intuition ne m’avait pas trompé. Raillard n’était ni un jouisseur comme l’immonde Danton, ni un envieux comme le sinistre Robespierre, ni un bas coquin comme ce drôle de Fouquier-Tinville. Il était de bonne foi dans sa criminelle aberration. Il croyait vraiment régénérer la France en la purifiant de ce qu’il considérait comme l’élément empoisonné de la vie nationale. Faire guillotiner un aristocrate, c’était pour lui une opération légitime, pareille à celles qu’il avait si souvent exécutées dans sa profession première : l’amputation d’un membre gangrené. C’était sa mission en ce monde, sa pensée fixe que cette monstrueuse mutilation du pays, où il voyait un redressement. Il m’accueillit, en effet, du ton de quelqu’un qui n’a pas assez de temps pour une tâche de conscience.

— Je suis occupé, citoyen, me dit-il, très occupé. Je travaille pour la patrie. Si tu as quelque chose à me communiquer qui puisse servir la nation, fais vite…

— Ma femme est mourante, lui répondis-je, simplement, et le docteur Couturier est absent. On m’a envoyé chez vous…

— Qui, on ? répliqua-t-il, d’une voix dure.

Cet appel à son métier lui était odieux. Le « vous » que j’avais employé par habitude ne lui déplaisait pas moins.

— Et toi-même ? continua-t-il. Qui es-tu ?

Mon regard ne se troubla pas sous le sien. Pourtant ses prunelles étaient terribles à soutenir. La perspicacité de l’homme habitué au diagnostic s’y devinait, mise au service du fanatisme le plus passionné. Mais je venais de revoir mentalement la scène de tout à l’heure : ma femme à l’agonie sur ce grabat que dominait le tableau de la « Naissance du Christ », avec sa muette éloquence, la Bouveron tremblante à la seule idée de ma visite chez le bourreau de son maître. Manquer de sang-froid, c’était trahir Henriette et mon hôtesse. Ce fut donc avec le calme le plus absolu que je sortis de ma poche le chiffon de papier qui me faisait Suisse et que je débitai mon histoire. Raillard m’écoutait en m’enveloppant, en me perçant toujours de ses formidables prunelles. Leur éclat bleu faisait penser à la dureté coupante de l’acier. Quand j’eus fini, il me demanda, non moins brusquement :

— Tu es arrivé à Morteau ce soir ? Et où as-tu couché hier ?

— Près de Besançon, répondis-je. Je ne sais pas le nom de l’endroit.

J’étais arrivé par la direction opposée.

— Et avant ?

— À Besançon.

— À quelle auberge ?

En me posant ces questions, sa main s’était avancée vers la table. Je compris que ses soupçons étaient déjà éveillés. Un des papiers épars devant lui contenait peut-être l’indication de notre départ et notre signalement. La grossesse avancée de ma compagne la désignait trop. Je ne connaissais le nom d’aucun hôtel à Besançon. J’étais perdu cependant si je me troublais. Je répondis :

— À l’hôtel de la Poste.

Quel soulagement lorsque Raillard me répondit à son tour :

— Et ici, où es-tu descendu ?

Il y avait donc un hôtel de la Poste à Besançon, comme je l’avais imaginé à tout hasard. Fort de ce succès, j’osai nommer la Bouveron, en racontant un roman tout mêlé de vérité : que ma chaise avait cassé à un moment de la route, que j’étais monté dans la voiture de Mme Poirier, que cette femme nous avait déposés chez sa demi-sœur. Tout cela n’était pas bien vraisemblable, mais quelque chose était plus invraisemblable encore : l’audace de ma présence volontaire chez le chef de la police secrète des Jacobins si je mentais. Raillard avait froncé les sourcils et son visage était devenu comme noir quand j’avais mentionné mon hôtesse. Il chercha une feuille parmi des centaines d’autres, qu’il lut tout bas, en me regardant par intervalles pour comparer les détails donnés par son correspondant. Était-ce une circulaire dénonçant mon départ de Fleury ? Le signalement se trouvait, sans doute, avoir été mal fait, et mon passage par Besançon contredisait les autres indications. L’instinct de défense qui se développe chez nous, à notre insu, dans les heures de danger, m’avait fait deviner le piège tendu par cette question si simple sur mon itinéraire. Ce même instinct m’avertit que le Jacobin hésitait et qu’une impression forte le déterminerait dans un sens ou dans l’autre.

— Tu vérifieras ce que je t’ai dit demain, repris-je, sur le même ton que lui, rude et brutal, et en employant le tutoiement civique qu’il avait adopté avec moi. Pour le moment, pense que chaque minute de retard peut coûter la vie à une femme…

Et je commençai de lui rapporter les symptômes que j’avais observés, avec d’autant plus d’insistance que dès les premiers mots je vis distinctement le médecin se réveiller en lui. On n’a pas impunément exercé un métier toute sa vie durant. Au fur et à mesure de mes indications, ce métier revenait, remontait en lui des profondeurs de ses anciennes habitudes. Il allait s’établir une lutte entre le politicien sectaire qu’il était devenu et le physiologiste de jadis. C’était sur la malade qu’il m’interrogeait maintenant, sur son âge, son tempérament, ses habitudes, ses antécédents, la date de notre mariage. Je remarquai que, peu à peu, sa physionomie changeait d’expression. Elle s’humanisait et se détendait. Quand, enfin, il me dit : « Hé bien, allons. Il n’y a, en effet, pas de temps à perdre » il avait oublié, s’il l’avait reçue, la note qui lui annonçait la disparition du ci-devant duc de Fleury avec sa femme enceinte de plusieurs mois. J’avais souvent constaté cette sorte de dualité dans les quelques Révolutionnaires que j’avais approchés. J’avais discerné chez tous des réapparitions de leur personnalité d’avant 89. Jamais comme chez Raillard. Quand une demi-heure plus tard, il s’assit au chevet de ma femme pour se rendre compte de son état, le Jacobin avait disparu totalement. Il ne restait plus que le praticien. On eût dit qu’il avait oublié de la manière la plus complète dans quelle maison il était et le rôle qu’il avait joué dans l’arrestation de M. François. Il s’adressait à la Bouveron pour lui demander du linge, un bassin, de l’eau chaude, comme si elle eût été une religieuse de l’hôpital dans une salle de chirurgie. Il ne remarquait même pas qu’elle ne lui répondait point, et qu’en lui tendant les objets, les doigts de la servante du curé guillotiné frémissaient d’horreur.

— Je redoute tout si l’éclampsie éclate, m’avait-il dit. Il faut provoquer la délivrance. J’ai eu raison d’emporter une boîte d’instruments.

Il pouvait être minuit quand il m’avait tenu ce discours, tout en introduisant, avec cette énergie délicate qui caractérise les vrais médecins, un coin de mouchoir entre les dents de la patiente, « afin d’éviter » m’avait-il dit encore, « les morsures de la langue ». Quel souper réveillon, que le morceau de pain noir et le bol de café apportés pour soutenir nos forces, à l’accoucheur et à moi, par la pauvre Bouveron ! À dix heures du matin le travail durait encore. L’accoucheur m’avait ordonné de me tenir dans une pièce voisine, pour que mon émotion, qui était atroce, n’eût son contre-coup ni sur lui ni sur la malade. Dieu ! la dure nuit que je passai là ! Enfin, un dernier cri de ma pauvre femme, suivi d’un silence, m’avertit que le suprême effort avait eu lieu. J’entendis presque aussitôt la voix de Raillard m’interpeller. Il avait cessé de me tutoyer depuis qu’il n’était plus vis-à-vis de moi qu’un médecin.

— Un garçon ! s’écria-t-il. Vous avez un gros garçon ! Est-il vivant, ce petit crapaud !… Tu m’as coûté bien du mal, morveux, mais tu feras un gaillard robuste…

Ses bras ensanglantés me tendaient mon fils aîné, et il ajoutait, en nettoyant ce lambeau de chair où palpitait déjà un homme :

— Et la mère aussi vivra pour le nourrir. Elle vivra… J’en réponds… Mais j’ai eu bien peur

Et ce coupeur de têtes avait un sourire de triomphe ému pour proclamer cette victoire sur la mort. Ô inexplicables contradictions du cœur de l’homme !…