Une nuit de Noël sous la Terreur/IV

H. Daragon (p. 61-74).
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IV


C’est à ce moment, et dans l’intervalle d’une de ces crises de douleur aiguë, durant lesquelles mon ignorance et mon impuissance me désespéraient, qu’une idée abominable traversa ma pensée. Je n’étais pas très croyant à cette époque. Comme la plupart des hommes de ma classe, j’avais été touché par l’esprit de scepticisme émané de Voltaire et de l’Encyclopédie. Je comprends aujourd’hui que j’ai subi là une de ces tentations, comme l’éternel ennemi — l’antiquus hostis — dont parlent les Pères, nous en inflige aux heures décisives de notre existence. J’avais posé mes pistolets sur une table, quand j’étais revenu de mon inutile visite chez M. Couturier. Comme je m’accoudais pour prendre ma tête dans mes mains — le geste instinctif du désespoir — un de mes coudes heurta une des crosses. J’eus un sursaut soudain de tout mon être. J’avais oublié que ces armes étaient là, et chargées. Arrivé à l’extrémité du malheur, il y a toujours un moyen sûr de s’en affranchir. J’avais à ma portée de quoi faire taire cette plainte de bête blessée que poussait ma pauvre Henriette et qui dénonçait ses intolérables souffrances ; de quoi faire taire aussi la plainte de mon cœur, cœur d’amoureux, cœur de Français, car cette agonie de ma jeune femme, dans cette maison inconnue, à quelques lieues de la frontière, après cette fuite du foyer ancestral, qu’était-ce, sinon un épisode de l’immense désastre public ? Malgré tout — la nature a de ces énergies qui défient les craintes les plus justifiées — malgré tout un enfant pouvait naître. Pour quel sort ? Destiné à quelles misères ? Avec cette rapidité dans le raisonnement qui nous fait, à de certaines minutes, apercevoir d’un seul coup d’œil, tout le passé et tout l’avenir, je vis cet enfant, si c’était un garçon, grandir dans l’exil, revenir dans son pays chargé du poids inutile d’un grand nom, sans fortune pour le soutenir, étranger à la France issue de la Révolution — un émigré à l’intérieur ! Si c’était une fille les difficultés ne seraient pas moindres. Que deviendrait-elle ? Comment l’élever ? Où ? Pour quel mariage ?… J’avais pris un des pistolets, puis l’autre… Une petite pression sur une des gâchettes, et cet enfant ne naissait pas, et sa mère cessait de souffrir. Une seconde pression sur la seconde gâchette et le malheureux homme qui avait fait la folie de se marier en pleine Terreur, se reposait lui aussi, pour jamais. Je dis tout haut :

— Oui, cela vaut mieux.

Une horrible volonté s’exprimait dans ce cri. Il faut que cette confession soit écrite, et je l’écris avec horreur, avec remords. Cette heure a été vraie. Je l’ai vécue. Durant cette nuit du 24 au 25 décembre 1793, il y a eu un instant où j’ai été un assassin et un suicide. J’ai résolu de tuer ma femme et avec elle le fruit de notre mariage. J’ai résolu de me tuer. J’ai armé mes pistolets pour cela. J’en ai vérifié la charge et la pierre. Voilà pourquoi, mon fils, je veux que vous gardiez toujours auprès de vous ce tableau de piété dont Dieu s’est servi pour me sauver du plus hideux, du plus inexpiable des crimes…


Je m’étais levé, cette résolution prise. Car elle était prise. Je m’étais dit : — Dans un quart d’heure j’agirai. Je la tuerai et je me tuerai ensuite. Une espèce de tranquillité que je n’hésite plus à qualifier de diabolique avait succédé en moi à l’atroce agitation de tout à l’heure. La malade aussi traversait des moments moins agités. Elle avait cessé de gémir. Je pris la misérable chandelle qui éclairait cette scène de désespoir afin de revoir ces traits si chers, une dernière fois. Comme je m’approchais du lit, la lumière porta sur une toile suspendue dans l’alcôve, qui avait été celle du prêtre-martyr. Cette toile était cette « Nativité » que je vous lègue. Comment expliquer, sinon par une faveur providentielle, que je n’y eusse prêté aucune attention jusqu’alors, et que, tout d’un coup, à cette place, j’aie regardé cette peinture et que j’en sois demeuré si profondément saisi ? J’ai dit que je n’avais pas gardé intacte la foi de mes premières années. Pourtant je l’avais eue, et très fervente. Sans doute j’avais aussi subi, à mon insu, l’influence de la piété de celle que je me préparais à assassiner par excès d’amour… Mais à quoi bon tenter d’expliquer un de ces retournements intimes de l’âme, aussi mystérieux qu’ils sont irréductibles ? Entre le sujet traité par cette toile et l’épreuve que je traversais dans cet instant même, il y avait une analogie trop frappante pour que je ne la sentisse pas : « Et Marie enfanta son Fils premier-né. Elle l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie ». Je lus à mi-voix ces mots écrits sur le cadre. Et je me mis à songer L’enfant dont la venue prochaine arrachait à ma femme ces gémissements, c’était, lui aussi, un premier-né. Nous aussi, ses parents, nous étions errants, sans place où nous reposer, obligés de nous contenter d’un asile de hasard. Je regardai de plus près la toile. Le peintre avait voulu qu’en levant les yeux, Joseph et Marie puissent reconnaître au-dessus du berceau de leur fils l’instrument de son futur supplice. La singulière idée qu’il avait eue de dessiner ainsi une croix sur le mur par l’ombre portée des barreaux n’aurait peut-être intéressé dans d’autres circonstances que ma curiosité. Remué comme j’étais dans les fibres les plus secrètes de ma personne, l’enseignement de ce symbole se révéla soudain à moi avec une force souveraine… Combien de temps passai-je ainsi à contempler tour à tour ce groupe des parents, le Sauveur endormi, la silhouette de cette croix auprès de ce sommeil ? Je n’en sais rien. À les regarder ? Non. À écouter une voix échappée d’une bouche invisible et qui me disait :

— « Ecce homo ». Voilà l’homme. Auprès de toutes les naissances, il y a une menace, puisqu’auprès de toutes il y a une certitude de mort et que nous ne venons au monde dans la douleur que pour en sortir dans la douleur. Cette menace, ces parents l’acceptent. Ils sont agenouillés. Ils prient. Cet enfant l’accepte. Il dort. Les uns et les autres acceptent la vie, avec ce qu’elle a d’inconnu et de redoutable, et pour ceux qui la donnent, et pour celui qui la reçoit. Cette mère sera crucifiée dans la chair de son fils. Elle le sait et elle ne se révolte pas. Cet époux sera crucifié dans le cœur de son épouse. Il le sait et il ne se révolte pas. Cet enfant connaîtra les tortures de la plus cruelle agonie, la sueur de sang, l’abandon des amis, la trahison de Judas et son baiser, l’outrage de tout un peuple, les soufflets, les crachats, les clous dans ses pieds, dans ses mains, l’éponge de fiel, le coup de lance. Son martyre est là, prédit sur ce mur par ce jeu de lumière et d’ombre qui dessine cette croix. Il le sait et il ne se révolte pas… Et toi !… Ah ! lâche, lâche !…

En rédigeant ces phrases à la distance de tant d’années, je me rends bien compte que je leur donne une précision qu’elles n’ont certes pas eue. Je suis très sûr cependant qu’elles expriment les pensées qui s’agitèrent en moi tandis que je regardais le tableau d’abord, et revenu auprès du lit de ma femme, je m’abandonnai à une méditation dont je sortis pour dire à mon hôtesse, brusquement :

— Où habite M. Raillard ? Je veux aller le chercher.

— Vous voulez aller chercher M. Raillard ? répéta la Bouveron, épouvantée. Oh ! mon bon monsieur, ne faites pas cela ! Nous sommes morts tous les trois s’il sait que vous êtes ici, madame et vous, et que je vous cache…

— Où habite-t-il ? insistai-je. Ne voyez-vous pas que ma femme va mourir s’il ne vient pas de médecin ? Vous avez été si bonne pour nous, continuai-je, que je ne veux pas vous avoir mise en danger… Je dirai que je suis entré chez vous en vous menaçant… Et si je suis arrêté, vous trouverez là de quoi vous récompenser. J’avais tiré de ma poche un des sachets où étaient cousus mes diamants. La bonne femme esquissa un geste de refus. À cette seconde, un cri plus aigu d’Henriette déchira l’air.

— Je vais vous indiquer la maison de M. Raillard…, dit la vieille fille. Si vous ne revenez pas, je ferai ce que je pourrai pour madame. C’est la nuit de Noël…

Et elle aussi regardant du côté du tableau, elle ajouta, naïvement :

— La bonne Mère et M. François nous protégeront