Une nuit de Noël sous la Terreur/III

H. Daragon (p. 47-60).
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III


Ç’avait été à mon tour de trembler. À travers ces propos naïfs, j’avais entrevu le type le plus redoutable des révolutionnaires d’alors — et de tous les temps — le fanatique d’idées, honnête dans sa vie privée, délicat même et sensible. Le chagrin que ce Raillard avait eu de son veuvage l’attestait. Et puis, lorsqu’il s’agit de l’application de leur système d’idées, la vie humaine ne compte pas pour eux. Quant à expliquer par le souvenir de sa femme morte l’espèce de tolérance accordée par celui-ci à la servante de l’abbé François, cette hypothèse était bonne pour des simples d’esprit, comme Mme Poirier. Il était bien plus probable que la maison de Mlle Bouveron — ainsi s’appelait la vieille fille — servait de traquenard. Une surveillance un peu étroite devait suivre les allées et venues de tous les visiteurs. Je tiens à répéter que ni à ce moment, ni depuis, je n’ai admis une seconde que les deux demi-sœurs — c’était leur degré de parenté — eussent la moindre idée d’un pareil rôle. C’était deux loyales et pitoyables créatures. Dieu ait leurs âmes, et puissent-elles avoir reçu là-haut la récompense du Bon Samaritain ! D’ailleurs eussent-elles été des émissaires de la police jacobine, je n’avais pas le choix. Les souffrances aiguës dont ma femme s’était plainte sur le bord de la route s’étaient calmées un moment dans la voiture. L’accueil de Mlle Bouveron qui nous reçut comme si nous avions été réellement envoyés par M. François avait paru lui rendre du courage. Cette veine ne dura pas. Mme de Fleury ne fut pas plutôt assise au coin de l’âtre qu’elle recommença de gémir. Sa réponse à mes questions me convainquit que mon pressentiment ne m’avait pas trompé. C’était un accouchement avant terme qui se préparait, et sans doute cette nuit. J’expliquai mes craintes à notre hôtesse, et je lui demandai l’adresse de M. Couturier. Je m’y rendis en personne. Je voulais voir de mes yeux à qui j’allais confier le soin de mettre au monde mon premier-né, peut-être un fils, l’héritier de mon nom. Je ne trouve pas de mots pour traduire l’émotion qui m’étreignit le cœur quand la porte du médecin se fut ouverte à mon coup de marteau. Je revois la rue montante et blanche de neige, où se dressait ce logis du praticien de province. Je revois un pan de ciel apparu entre les toits, et surtout j’entends l’accent d’une femme de charge, qui ne se montrait pas, sans doute par prudence, et elle répondait à ma demande formulée dans le vocabulaire obligatoire :

— Le citoyen Couturier n’est pas chez lui.

— Mais quand rentrera-t-il ? demandai-je.

— Pas avant demain, reprit la voix. Il est parti cet après-midi pour le Valdahon voir un de ses clients, qui est à la mort. Il le veillera toute la nuit…

— Mais il s’agit d’une malade qui ne peut pas attendre non plus. Ma femme est en mal d’enfant. Combien y a-t-il d’ici au Valdahon ?

— Huit lieues et demie. Ce n’est pas la peine d’essayer. Il faut le cheval du docteur pour aller par des chemins comme ceux-là, et la nuit encore. Et puis, il ne quitterait pas son malade. Il a remis toutes ses visites à demain pour se rendre libre…

— Mais à qui s’adresse-t-on dans les cas pressés ? insistai-je. M. Couturier n’a donc personne pour le suppléer quand il y a urgence et qu’il est absent ? En cas de danger, encore une fois, à qui s’adresse-t-on ?

— Au citoyen Raillard, répondit mon interlocutrice.

La voix s’étouffait pour prononcer ce nom, qui me glaça plus que la bise de cette nuit où j’étais sorti sans manteau. La servante était descendue de quelques marches. La lampe qu’elle élevait par dessus sa tête sculptait ses traits avec un relief qui en accusait l’expression. Visiblement elle était elle-même troublée jusqu’à l’âme à cette seule mention du terroriste.

— Le citoyen Raillard n’exerce plus depuis trois ans, continua-t-elle, mais il est convenu avec mon maître que dans les circonstances urgentes on peut envoyer chez lui… Si vous attendez jusqu’à demain, le docteur Couturier sera revenu vers neuf heures…

Jusqu’à demain ? Attendre jusqu’à demain ? Le pouvais-je ? Et si je ne le pouvais pas, que devenir ? Laisserai-je ma femme, ma chère femme, mourir peut-être devant moi, et avec elle l’enfant, notre enfant, sans avoir appelé le seul médecin qu’il y eût à cette heure dans cette ville ? Et l’appeler, c’était ce faux passeport montré à ses yeux d’inquisiteur, c’était des questions posées auxquelles il faudrait répondre ! Au moindre soupçon c’était l’arrestation, et c’était la mort, pour moi certainement, pour Mme de Fleury sans doute, et sans doute pour les deux humbles demi-sœurs dont l’une nous avait recueillis gisant sur la neige, dont l’autre nous logeait maintenant.

Dévoré par cette inquiétude, de quelle course hâtive je redescendis vers le boulevard où habitait Mlle Bouveron et avec quelle angoisse je vis s’avancer la vieille fille au-devant de moi sur le pas de la porte, et déjà elle m’interrogeait :

— Madame vient d’être bien mal, disait-elle. C’est pour cette nuit, j’en suis sûre. Vous n’amenez pas M. Couturier ?

Et quand je lui eus expliqué le résultat de ma visite.

— M. Raillard ? s’écria-t-elle en joignant ses mains avec un geste d’horreur.

Elle répéta :

— M. Raillard ?… C’est lui qui a fait arrêter et guillotiner M. François… Ah ! monsieur, s’il sait seulement que vous êtes ici, vous et madame, vous êtes morts !

C’est sur ce cri de détresse que j’entrai dans la chambre où Henriette, couchée à présent dans un lit, me montra un visage où je lus l’agonie. Ses traits comme décomposés, son teint livide, la fixité hagarde de son regard, le clignotement de ses paupières, ses doigts crispés sur la couverture annonçait l’imminence d’une de ces crises nerveuses dont s’accompagnent si souvent les accouchements prématurés. Elle me reconnut et me fit signe qu’elle ne pouvait pas parler. Son souffle était court, sa mâchoire contractée. Elle eut la force de prendre ma main, qu’elle mit sur sa poitrine. Je sentais aux pulsations de son cœur, comme à la chaleur de ses doigts, que la fièvre la brûlait. Ma présence pourtant lui fit du bien. Les secousses dont ses membres étaient agités s’arrêtèrent pour quelques instants. Elle respira plus régulièrement, et elle se retourna vers le mur, comme si elle allait essayer de dormir. Après dix minutes de ce faux sommeil, de nouveaux phénomènes se manifestèrent qui ne pouvaient plus laisser cette espérance d’une attente jusqu’au lendemain. Les convulsions reprenaient plus violentes. Elles se calmèrent encore, pour revenir plus fortes chaque fois. La bonne Bouveron allait et venait entre sa cuisine et la chambre, me proposant tour à tour tous les remèdes que lui suggérait son expérience de commère de village. Son épouvante augmentait la mienne, à cause d’un très petit détail mais trop significatif : évidemment elle croyait que ma femme allait mourir, et elle continuait à ne pas même prononcer le nom de Raillard. C’était donc que, le connaissant, elle considérait comme inutile un appel à la pitié du révolutionnaire. Que pouvait-il arriver pourtant si je m’adressais à lui ? Qu’il me fit arrêter sur-le-champ comme suspect, que ma femme agonisât, toute seule. Notre situation était bien terrible. Séparés, elle serait pire. Non, je ne devais pas courir ce risque plus effrayant que tout le reste, et je répétais mon cri devant la rencontre avec Mme Poirier :

— Que faire ? que faire ?…