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Alphonse Lemerre (2p. 259-273).
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XXVIII


Calixte avait prophétisé. Le tétanos, qui peut durer neuf jours, l’acheva dans la nuit.

Elle mourut au plus furieux du paroxysme, brisée comme une corde de harpe qui casse sous une tension trop forte. Elle ne recouvra pas la parole. Ses dents, entre lesquelles le docteur Hérault avait essayé d’introduire le levier d’une cuiller d’argent et qui l’y avait faussé, restèrent serrées à entrer les unes dans les autres, et leur grincement en fit éclater l’émail étincelant. Le docteur avoua qu’il n’avait jamais vu de tétanos d’un caractère si exaspéré et si aigu.

Jusqu’au matin, les signes du mal croissant se multiplièrent, et firent des derniers moments de cette douce enfant de dix-neuf ans la plus violente des agonies. À travers ces lignes qui s’étaient déjà déprimées, la tête de mort commença d’apparaître dans ce beau front ! Le nez (ce chef-d’œuvre !) rentra. Une écume sanglante estompa les coins de la bouche contractée, devenue aussi pâle que la joue, et à laquelle rien n’était plus permis de la parole ou du sourire pour ceux-là qui la regardaient, atterrés, mourir ! Un regard même, elle ne l’eut point à leur donner. Ce dernier regard dans lequel le cœur met tant de choses, quand on meurt emmuré dans des organes qui ne fonctionnent plus et n’obéissent plus à la volonté désespérée, ce dernier regard, qui dit avec tant d’angoisse : « Je ne peux parler, ni sourire, ni remuer, ni vous serrer la main, mais je vous vois… et vous, voyez-vous encore comme je vous aime ? » il ne tomba pas de ses yeux dans leurs cœurs ! Ses yeux, ils étaient retournés et ne montraient plus que leur blanc bleuâtre dans leur immobile pâmoison. Morte avant d’être morte, avait-elle eu sous cette couche des organes marbrifiés, dans lesquels elle était prise comme un noyé sous un glaçon qu’il ne peut trouer et qui l’étouffe, une dernière conscience de la vie, de la douleur, — de l’impossible, qui était pour elle de revoir son père, de dire adieu à son père ?…

Mystère impénétrable ! Rien ne transpira plus d’elle à ceux qui la voyaient, expirante et captive dans une telle étreinte, et qui ne pouvaient l’en délivrer ! Passée à l’état de statue rigide, pour qu’elle fût plus statue encore, ses cheveux blonds, la gloire de sa tête, hérissés déjà, mais si beaux, malgré leur tragique hérissement, devinrent entièrement blancs en quelques minutes.

Ah ! le génie de la Douleur, ce grand artiste qui nous sculpte avec un amour si féroce, n’oubliait rien ! Statue effrayante qui craquait dans son marbre et suintait comme les marbres suintent dans les églises par les temps humides. De larges gouttes de sueur glacée roulaient et restaient dans ses tempes creuses… Le docteur, avec cette horrible familiarité des médecins qui abaisse tout, y mit son doigt et dit ce mot pittoresquement terrible :

— Ce sont les salières de la Mort.

C’est quand la dernière de ces gouttes livides fut séchée, qu’il ajouta que, pour le coup, c’était bien fini et qu’elle n’existait plus…

Néel tomba à la renverse. On l’emporta.

Mais, revenu à lui, il rentra dans l’appartement où elle était morte. Il ne voulut pas retourner avec son père et monsieur de Lieusaint à la tourelle de Néhou. Il refusa obstinément de monter avec eux dans le char-à-bancs et il y fit presque impérieusement monter Bernardine. En vain demanda-t-elle comme une grâce à celui qui venait de jurer d’être son mari, de rester avec lui dont la douleur la déchirait. Déjà dur pour elle, Néel la refusa et dit qu’on le laissât tranquille, ce mot qu’on dit quand on a l’enfer dans le cœur.

Péremptoire comme les désespérés, Néel ne trouva de résistance ni dans son père, ni dans monsieur de Lieusaint. Ils le laissèrent faire ce qu’il voulut, et il voulut rester seul au Quesnay. Il pensait à Sombreval qui devait arriver dans la journée, épouvantable perspective ! et il se disait que son devoir était de l’attendre et de lui rendre sa fille morte… Une autre raison encore l’empêchait de partir… Une idée — une idée de feu — s’était emparée de son cerveau et lui brûlait le crâne : c’est que les médecins pouvaient se tromper et que Calixte n’était pas morte !

Il lui avait vu des crises si longues, des états léthargiques si semblables à la mort, que les médecins pouvaient être dupes de ces crises, et il pensait à s’en assurer… Il voulait faire sur elle une expérience qui lui levait, de terreur, les cheveux sur la tête, mais qu’il était décidé à tenter pourtant, car, dans la catastrophe de la mort de sa bien-aimée, qui avait tué toutes les énergies de son âme, il ne demandait plus qu’elle vécût toute une vie, mais seulement quelques heures encore. Ah ! la douleur nous rend modestes ! Elle brise jusqu’aux ambitions de nos désespoirs. Elle finit par nous faire petits de désir, lâches de mendicité avec Dieu. Où nous voulions fougueusement tout, nous ne demandons plus que presque rien… Et c’est inutile ! Dieu, qui a repris la vie, ne la rend point et passe sans nous écouter !

Quand Néel rentra dans l’appartement de la morte, il y trouva priant l’abbé Méautis, cet homme de prière éternelle ! L’abbé, qui avait la pudeur de la mort, avait rejeté le drap du lit sur la face de la trépassée. Mais Néel l’écarta par un mouvement brusque. Le prêtre, qui savait la passion humaine, crut que c’était l’amour, — l’amour toujours assoiffé de voir, — qui faisait lever à Néel le voile étendu, en attendant la pierre du sépulcre, sur cette forme destinée à la tombe, et il frissonna à l’idée de quelque profanation, à force d’amour !

Néel le devina. — Ce n’est pas ce que vous pensez, monsieur le curé, lui dit-il tristement et profondément, — mais il faut que je la voie encore…

Sa voix tremblait. Tout son corps tremblait. Il la regarda et sa main se crispa avant de descendre sur le front placide et froid, le front adoré et mort et désormais sans pensée. Fasciné, il se baissa ardemment vers ce front où il avait si longtemps désiré mettre ses lèvres, mais il se releva aussitôt, et comme s’il se fût rejeté en arrière devant un gouffre :

— Non ! dit-il. Je l’aime trop. Je la profanerais.

L’abbé admira cette noblesse. — Que Dieu vous bénisse, monsieur ! fit-il, attendri. Vous étiez digne d’elle, et elle l’aura vu de là-haut.

— Croyez-vous, — dit Néel, croyez-vous qu’elle y soit dans ce moment ?… Croyez-vous vraiment qu’elle soit morte ? Morte ! tout à fait morte, comme l’a dit ce médecin stupide qui n’a pas pu la sauver ! Elle est glacée… Oui, elle semble morte… Mais je l’ai vue ainsi tant de fois ! Et vous aussi, monsieur le curé, ne l’avez-vous pas vue aussi, une fois, dans cette léthargie qui ressemble tant à la mort qu’on s’y méprend ? Pourquoi n’y serait-elle pas encore ?… Nous la croyons morte… Si elle ne l’était pas ?…

L’abbé avait encore hoché la tête… puis ce hochement de l’incrédulité s’était arrêté pendant que Néel parlait… Ce qu’il disait était possible !

— Ah ! reprit Néel, — car l’amour dans les âmes bien faites développe la pitié, et d’ailleurs il aimait sincèrement Sombreval, — c’est encore moins pour moi que pour lui, — pour ce malheureux homme qui va arriver tout à l’heure, — que je désire qu’elle ne soit pas tout à fait morte !… Et je veux savoir si elle l’est, car, monsieur le curé, nous ne le savons pas ! Vous vous rappelez le terrible moyen que les paysans, dans nos campagnes, emploient pour s’assurer que leurs morts sont bien morts ?…

L’abbé blêmit. Il comprenait ce que Néel allait lui demander…

— Eh bien ! — continua Néel de Néhou, — nous sommes ici tous les deux, Monsieur. Si j’étais seul, je ne pourrais pas… Mais avec vous, je serai moins faible… Voulez-vous que nous l’employions, ce cruel moyen, la dernière ressource et la dernière chance qui nous reste ? Voulez-vous que ce soit nous, nous ses amis, qui lui rendions ce dernier service ?… Nous, du moins, nous n’y mettrons pas que les mains, nous y mettrons nos cœurs !

Devant quoi ce prêtre, qui soignait lui-même sa mère folle et qui vivait tête à tête avec elle, pouvait-il reculer ?… Il fit un geste de consentement à Néel qui prit la barre du foyer et la plongea dans le feu de la cheminée. Elle devait y rougir à blanc… Pendant qu’elle rougissait, ils ne se parlèrent plus. Il semblait que l’idée formidable de la chose qu’ils allaient accomplir transît la parole sur leurs lèvres…

Néel était aussi pâle que Calixte… Quand il eut fini de rougir cette barre dont il aurait mieux aimé sentir les morsures dans sa propre chair que dans la chair où il allait la faire entrer, l’abbé, de ses chastes mains de prêtre, écarta la couverture qui enveloppait les pieds de Calixte, et les découvrit jusqu’aux chevilles, ces pieds charmants, qui avaient alors la blancheur et la mollesse de la ouate.

— Vous rappelez-vous, — dit Néel en les voyant, — le jour où vous disiez qu’ils étaient dignes d’avoir des stigmates ?… Auriez-vous cru que c’était nous qui, un jour, les lui mettrions ?…

Et il approcha le fer rouge de ces pieds qu’il ne voyait qu’à travers ses larmes. Une fumée monta avec un bruit navrant, mais le corps de Calixte resta immobile ; nulle artère ne s’y réveilla, nulle fibre n’y tressaillit. Néel, qui y cherchait la vie avec rage et qui voulait la faire jaillir, par la douleur, des profondeurs d’un engourdissement qui pouvait la recéler encore, brûlait avec un acharnement égaré les beaux pieds insensibles que le feu rongeait, comme il aurait rongé une chair de fleur. Bourreau par tendresse, il s’enivrait de son action mêlée d’horreur et de volonté.

— Assez ! monsieur, lui dit l’abbé ; rien n’a bougé. Ah ! elle est bien morte !

Et ils ramenèrent pieusement la couverture sur ces pauvres pieds, brûlés et saignants. Néel, désenivré, était stupide comme s’il avait commis un meurtre ; il regardait ses mains avec haine : elles lui paraissaient dignes de la hache. Inconséquence du cœur de l’homme ! rien n’eût pu l’empêcher d’accomplir l’action qu’il venait de commettre, et, maintenant qu’elle était commise, cette action n’était plus pour lui qu’une exécrable boucherie de cadavre, parce qu’elle n’avait pas réussi !

— Plus d’espoir ! fit-il.

Et il s’affaissa sur un fauteuil au coin de la cheminée, et il y resta avec cette idée qui lui dévorait la cervelle : « Elle est morte, et Sombreval va venir ! »

Le jour glauque qui se levait et entrait par les fenêtres avait fini par vaincre la clarté jaune et progressivement rétrécie des lampes. Esclave de sa fonction, le curé Méautis s’en était allé dire la messe qu’il disait chaque matin à son église de Néhou.

Néel était donc demeuré seul avec la morte. Les nègres avaient voulu aussi garder leur maîtresse, mais il les avait renvoyés. Il ne voulait partager avec personne sa garde funèbre : il pensait que Sombreval ne tarderait pas ; il était sûr qu’à la nouvelle du danger de la mort de sa fille rien ne pourrait retenir un pareil homme, et qu’il bondirait par-dessus tout, même par-dessus les engagements les plus sacrés, plutôt que de ne pas arriver !

Il écoutait tous les bruits qui pouvaient lui annoncer l’arrivée de Sombreval, dans le silence de cette maison où le silence avait toujours eu tant d’empire, et où celui qui régnait à cette heure était le silence de la mort, mais il n’entendait que le gémissement, sur l’étang, du vent d’ouest, qui n’avait plus sa furie des jours précédents, mais dont résonnait toujours la basse continue…

Dans une de ses dernières rafales, ce vent avait fait virer sur leurs gonds les persiennes qui s’étaient fermées, en claquant ; et comme il commençait de se calmer, Néel ne les avait pas rouvertes et retournées contre le mur… Il aurait pu, en entr’ouvrant la fenêtre, les pousser et les rattacher. Il ne le fit point… Il resta dans l’ombre, projetée à l’intérieur par ces persiennes, qui convenait mieux à ses pensées. Il y a tant d’harmonies entre la douleur et la nuit !

Cependant, au bout d’un certain temps passé en ces demi-ténèbres, il crut distinguer dans le vestibule le bruit d’un bâton et d’un pas rapide. Il crut que c’était Sombreval ! Il se leva pour aller au-devant, — plus en proie à la douleur qu’il allait voir qu’à la sienne, avec laquelle il était déjà horriblement familiarisé. Mais ce n’était pas Sombreval encore ! La porte de la chambre s’ouvrit, et il reconnut la Malgaigne.

Elle avait les vêtements noirs qu’elle revêtait toujours depuis qu’elle avait dit à Sombreval qu’elle portait « le deuil de son âme ». En venant contre le vent, sans doute, la cape de son mantelet gaufré s’était rabattue et laissait voir son visage épuisé et blanc comme la craie, et les larges prunelles de ses yeux qui, de bleues étaient devenues grises, et de grises sans couleur, tant elles étaient pâles ! et dans lesquelles, pour toute lumière, l’égarement mettait son rayon renversé !

Elle s’arrêta sur le seuil une minute, plus majestueuse et plus solennelle que jamais.

— La Malgaigne ! fit Néel étonné, car il savait quelle idée l’empêchait d’entrer au Quesnay.

— Vère ! reprit-elle, la Malgaigne ! la Malgaigne, qui avait bien juré à Dieu et à ses Saints que jamais elle ne mettrait le pied au Quesnay tout le temps que Sombreval y serait, mais il n’y est plus… et son enfant en est partie ! La colère du Seigneur qui vient de frapper ici, — dit-elle en montrant le lit de Calixte, — m’a délivrée de mon serment… Elle a dû mourir ce matin, vers cinq heures, car c’est à cette heure-là que j’ai vu son âme au pied de mon lit et qu’elle m’a fait signe de me lever et de la suivre… Je me suis levée. J’ai mis ma jupe et mon mantelet et je me suis dit : Il faut vouloir la volonté des morts et y aller… et je suis venue aussi vite que j’ai pu avec mes vieilles jambes, car j’ai fait mon temps et je me coucherai aussi bientôt comme elle, pour ne plus me relever !

— Quoi ! vous l’avez vue ? — dit Néel.

— Jusqu’à l’aube, — répondit-elle. Elle a marché devant moi dans les chemins, — de Taillepied ici, — comme marchent les morts, sans faire de bruit, de ce pas mort qu’ils ont, les morts… Il faisait un restant de nuit claire. La lune, une lune du matin, était rongée et allait disparaître, pas plus grande qu’une pièce de six-blancs… Je l’ai suivie, sans mot lui dire, car il ne faut pas parler aux morts : et pourquoi leur parlerait-on, puisqu’ils sont des Âmes et qu’ils voient nos âmes !…

Elle marchait sans se retourner, car elle sentait bien que je la suivais… Il ventait dru… J’avais peine à tenir mon mantelet sur mes épaules, mais sa robe, à elle, ne remuait pas et tombait droitement et juste sur ses pieds, comme si l’air avait été tranquille par ce temps à décorner les bœufs… Il n’y a qu’à l’aube, quand le ciel a commencé de blanchir, qu’elle est devenue moins distincte…

Nous entrions dans le creux du chemin qui passe le long du cimetière… Tout à coup, elle s’est interrompue d’aller et elle s’est assise sur la barre du grand échalier, comme si elle attendait que je l’eusse rejointe… Mais plus je marchais vers elle, moins je la voyais… Et je me suis dit : V’là le jour : elle ne pourra pas aller plus loin… Alors, elle a tendu son bras du côté du Quesnay dans l’espace, et sa face a pâli et a diminué comme la lune avait fait avant elle, et elle s’est évanie… Mais ce qui s’est évani d’elle, le dernier, c’est sa main qui montrait dans le vide le Quesnay.

À ce moment, j’ai ouï, de loin, chanter les coqs des fermes, et j’ai achevé ma route toute seule… J’n’ai rencontré âme qui vive, pas même dans la cour aux Herpin, et j’ai trouvé la porte du perron ouverte. Les gens à Sombreval sont venus à moi, mais ils m’ont laissée passer. Ils m’ont prise pour l’ensevelisseuse… Et c’est vrai ! Je viens pour l’ensevelir. Personne que moi, la vieille mère à Jean Sombreval, ne touchera à sa fille, puisque lui n’est pas là pour l’ensevelir de ses propres mains !

Néel, dans le dévorement de sa douleur, n’avait pas pensé à l’ensevelissement de la morte. Il prit la main de la vieille Hantée, et la conduisant au lit de Calixte :

— Ô notre mère à tous, lui dit-il, ensevelissez-la. Vous avez raison : il n’y a que l’amour maternel qui puisse toucher à ce corps de vierge. Ce n’est pas l’autre amour !

Et, comme on s’arracherait le cœur, il s’arracha de cette chambre et il envoya la négresse Ismène aider à la Malgaigne dans le pieux devoir qu’elle allait remplir.

Quand elles eurent fini, il vint reprendre son poste de dévouement auprès de cette morte, cousue dans son suaire, et près de laquelle la Malgaigne avait allumé ce cierge funèbre que, dans le langage populaire, on appelle la chandelle des morts. Il ne dit pas à l’octogénaire de s’en aller, et elle resta. Elle ne se mit point à genoux, mais elle s’assit sur ses talons comme elle le faisait à l’église, et elle se tint immobile au bord du lit, momie qui gardait un cadavre !

D’abord Néel crut qu’elle priait, et il respecta sa prière ; mais son nom, qu’il crut saisir, mêlé à ces paroles inintelligibles comme elle avait l’habitude de s’en adresser à elle-même, le tira de l’accablement qui avait suivi tant d’émotions et le rappela au sentiment de la seule réalité qu’il y eût pour lui dans le monde : la prédiction qu’elle lui avait faite et répétée sans se démentir jamais, cette prédiction de mort qui lui avait aidé à subir ce mariage, imposé par Calixte expirante, dont, au fond de son âme, il avait horreur, car, dans notre premier amour, lorsque notre âme n’a pas encore perdu sa fleur de noblesse, nous avons horreur de l’infidélité !

— Ah ! grande Malgaigne, — lui fit-il à voix basse, vous l’aviez bien dit qu’elle mourrait. Eh bien ! à présent, c’est mon tour !…

Elle le regarda de ses grands yeux pâles et baissa la tête en signe d’assentiment.

— Vère, dit-elle.

— Et bientôt ? dit Néel, les yeux étincelants de la joie des désespérés.

Elle éleva en l’air trois doigts de sa longue main blanche, dont le fil mouillé de la fileuse qui y avait tant passé pendant sa longue vie avait lubrifié le pouce et l’index :

— Dans trois mois ! fit-elle.

— Oh ! dit Néel, qui avait soif de mourir, trois mois, c’est trop long !