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Alphonse Lemerre (2p. 274-296).
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XXIX


Cependant Sombreval tardait… À chaque minute, on croyait le voir apparaître. Mais, chose plus qu’étrange ! toutes les heures de cette longue journée sonnèrent les unes après les autres, sans qu’on vît personne arriver. C’était inexplicable ! Jean Bellet, qui connaissait tous les chemins de la contrée, ne pouvait pas s’être perdu.

Néel ne savait plus que penser de ce retard incompréhensible. Toute la nuit on fut sur pied et dans l’attente. On alla ainsi jusqu’au midi du lendemain. Néel, ivre d’inquiétude sur ce père que la nouvelle du danger que courait Calixte avait pu tuer, essaya de faire reculer l’heure d’un enterrement devenu nécessaire, et il obtint à force d’insistance le répit d’une demi-journée, mais ce fut tout… Passé ce temps, il fallut procéder aux funérailles de cette jeune fille qui n’aurait pas son père derrière son cercueil. Néel y remplaça Sombreval.

Monsieur de Lieusaint, qui devait à Calixte le mariage de sa fille, le vicomte Éphrem et Bernardine assistèrent à cette cérémonie pendant laquelle Néel s’attendait à tout moment à voir surgir tout à coup Sombreval au milieu de cette église où l’on chantait l’Office des Morts sur son enfant, clouée dans sa bière. Tout le temps que cet office dura, — et sa durée fut courte, car on enterra Calixte vers le soir, — Néel, du fond de l’église, ne cessa d’écouter, à travers les chants des prêtres, si dans les chemins circonvoisins le bruit des pas d’un cheval qui aurait dû être lancé à fond de train n’annonçait pas l’arrivée de ce père affolé de douleur, qui n’était pas là pendant qu’on enterrait sa fille !

Plus l’office s’avançait, plus le sentiment de l’attente s’exaspérait en Néel… Ce jour-là, malgré la saison, le temps était sec, l’horizon clair. De la hauteur où le cimetière de Néhou était situé, Néel, quand il y entra, regarda désespérément dans l’espace… mais sur les routes, au loin, il n’aperçut pas venir Sombreval… Toutes les campagnes étaient solitaires… Ceux qui étaient là remarquèrent que les yeux du jeune maître de Néhou allaient tour à tour de cette fosse qu’on remplissait à ces campagnes vides…

À chaque pelletée de terre qui tombait sur le cercueil de Calixte, Néel recevait le double coup de deux angoisses : l’une pour son compte, l’autre pour le compte de Sombreval ; — et, quand la bêche du fossoyeur vint chercher jusque sous ses pieds la dernière pelletée du monticule qu’y avait formé cette terre rejetée de la fosse et qui bientôt l’eut refermée, il sentit que le dernier ressort de l’anxiété se brisait dans son âme, et il éprouva le froid pesant de ces six pieds de gazon interposés à jamais entre Calixte et Sombreval, quand il arriverait… Ainsi Dieu le punit encore, — pensa-t-il, — de son dernier crime, son hypocrisie, en lui bouchant la vue de son enfant avec ces six pieds de terre qui sont le mur de l’éternité !

Mais Néel ne savait point ce qui allait suivre… Il n’imaginait pas que dans sa lutte contre Dieu Sombreval ne fût pas vaincu. Il ne le croyait pas un de ces champions, abominablement invincibles, qui, tombés dans l’enfer, y combattraient encore… Ce qui avait empêché Sombreval d’arriver, et même de partir, était une chose bien simple, comme toujours, car c’est toujours contre des grains de sable que la vie se brise ou se renverse !

Lorsque Jean Bellet, porteur de la lettre dans laquelle Néel apprenait à Sombreval l’état alarmant de sa fille, fut arrivé à sa destination, il se trouva qu’on faisait au séminaire de Coutances une de ces retraites sévères pendant lesquelles rien du dehors ne peut parvenir à ceux qui, dans un but de recueillement, de méditation ou de pénitence, se cloîtrent ainsi pour quelques jours.

En vain Jean Bellet, qui n’était brin dévot, comme à Néhou disaient les commères, et qui aurait donné à tous les diables, s’ils en avaient voulu, toutes les coutumes des séminaires et des maisons de pénitence, pour faire seulement « tantinet plaisir à monsieur Néel, » insista-t-il pour voir Sombreval, et rudoya-t-il le portier du Séminaire : il n’obtint même pas qu’on remît la lettre à son adresse, et resta-t-il, comme il le dit au vicomte Éphrem, « à tempêter inutilement dans cette sacrée ville où les prêtres sont tout et à s’y manger tout cru… », il fut bien obligé d’attendre la fin de cette retraite, qui eut lieu à trois jours de là, c’est-à-dire le jour même où l’on enterrait Calixte à Néhou.

« Ce jour-là, — conta-t-il au vicomte Éphrem avec le franc-parler que le vicomte souffrait d’un homme qui avait tant roulé avec lui, à travers le monde, depuis qu’il savait atteler un cheval à un brancard, — ce jour-là, quand ils me conduisirent à sa cellule et que j’eus remis la lettre de monsieur Néel à ce renouveau d’abbé Sombreval, je vis bien que si le vieux défroqué voulait refourrer de la casaque de prêtre par-dessus sa vie de péché, il y avait toujours par-dessous un fier homme, car il eut beau devenir pâle comme qui dirait un mort, il n’en poussa pas moins un juron à casser toutes les vitres de leur Séminaire et il n’y ajouta que le mot qui caresse le mieux les oreilles d’un vieux postillon, comme moi, dont les éperons cuisaient les talons depuis trois mortels jours, sur les pavés de Coutances : À cheval ! à cheval ! et ventre à terre !

« Pensez bien que c’était fini, archi-fini, des retraites, des signes de croix, des génuflexions et de toutes leurs cérémonies ! Ah bien oui ! il laissa tout, du coup, et même son tricorne pendu au mur de sa cellule ; et tête nue, comme il était, il traversa les cours du Séminaire, comme un sanglier qui va tout découdre, criant toujours : À cheval ! à cheval !

« Le portier, qui le crut timbré, se mit en travers de son passage, mais pstt ! du plat de la main il étendit à terre le vieux bonhomme, qui tomba comme une quille et que je ne m’amusai pas à ramasser. « V’là pour la lettre que tu n’as pas voulu porter, — lui dis-je, — calotin ! » car leurs portiers ont des calottes ni plus ni moins que des abbés. Monsieur Néel m’avait ordonné de lui amener la meilleure bête de l’écurie. Il l’enfourcha avec sa soutane qu’il déchira en la retroussant et dont il jeta les morceaux au vent ! Je n’étais pas mal monté non plus, mais tout de même, j’eus peine à le suivre, quoique je fusse botté et éperonné… Ah ! lui ! ses genoux et ses talons valaient mes éperons et mes bottes !

« Nous partîmes, raide comme balle ! mais dès que nous fûmes hors de la ville, v’là qu’il se mit la route à dos, prit la ligne droite, piqua par-dessus feuille, bravement ! et je fis comme lui, à cause de monsieur Néel. Qu’est-ce qu’il aurait dit de son vieux Bellet, si je m’en fusse revenu tranquillement par les routes, comme un meunier sur ses sacs ?… Seulement je puis affirmer et certifier que je fêtai là rudement ma cinquantaine de postillon, car il y a cinquante ans que je suis le cul sur la selle, pour votre service, monsieur le vicomte, — et le diable m’emporte si je pourrais recommencer de courir une telle poste, sans crever définitivement mon tambour ! »

. . . . . Il y avait à peu près une heure que Calixte était enterrée… Les gens de l’enterrement s’en étaient retournés, se dispersant le long des haies… La cloche, dans sa tour, avait cessé de balancer sa sonnerie éplorée. Le silence replanait dans les airs et reprenait possession des campagnes. Seules, de cette foule qui venait de s’y presser, deux personnes étaient restées dans le cimetière abandonné. L’une, c’était Néel, décidé à rester là, sur cette tombe, jusqu’à la venue de Sombreval, et l’autre, c’était la Malgaigne, qui, elle aussi, était fidèle et qui gardait la fille à son Jeannotin, prévoyant quelle douleur immense bouleverserait cette âme qu’elle connaissait pour l’avoir tenue dans ses mains, toute petite, et qui par sa violence lui avait si vite échappé ! Ils ne disaient rien, concentrés tous deux dans la même pensée. Ils ne priaient pas. Il leur aurait été impossible de prier ! Ils attendaient, non plus comme ils avaient attendu déjà. Ils n’attendaient plus pour une heure fixe… Il n’y avait plus d’heure fixe pour eux à ce cadran dont l’aiguille indifférente pouvait marquer toutes les heures, sans qu’on lui dît de s’arrêter. Hélas ! ce n’est pas sur les mondes détruits que le temps dort immobile, mais sur nos cœurs ! Calixte était enterrée. Tout était fini.

Maintenant il était sûr que Sombreval arriverait trop tard ! Il arriverait pour se casser la tête contre cette tombe : mais il attendait pourtant qu’il arrivât, n’importe à quelle heure, car il devait venir, ou bien donc, c’est qu’il était mort ! Et Jean Bellet reviendrait dire, au moins, de quelle mort il aurait péri !!! La Malgaigne avait sur la tombe fraîche de Calixte la même attitude qu’auprès du lit sur lequel elle l’avait ensevelie.

Néel, tantôt à genoux, tantôt debout, s’agitait, et comme s’il n’y avait eu là qu’une tombe parmi toutes ces tombes, il marchait indifféremment sur les autres… De temps en temps il tirait sa montre d’une main convulsive, puis regardait le ciel où la lumière commençait de baisser, — un ciel pâle où s’élevait une lune pâle, derrière l’if centenaire, planté au portail de l’église dont il noircissait les vitraux. L’oreille tendue vers le bruit espéré des fers d’un cheval, qu’il cherchait à percevoir dans le lointain, il n’entendait pas les autres bruits du fond de cette préoccupation d’une espèce de bruit entre tous, et il ne prit pas garde aux pas d’un homme, qui, par la force de sa course, eût devancé un cheval au galop.

C’était Sombreval !

Le malheureux venait d’arriver au Quesnay où ses nègres lui avaient appris que sa fille était enterrée, et alors, sans vouloir entendre rien de plus, il s’était précipité à pied, d’une course forcenée, vers le cimetière de Néhou.

Quand il y tomba, car il faut se servir, pour dire la furie de son arrivée, du mot qu’on emploie pour la foudre et pour le boulet, Néel avait le dos tourné à l’entrée du cimetière, mais un cri ! un cri comme il n’en pouvait sortir que d’une seule poitrine, le fit se retourner brusquement, et il vit…

Ah ! ce qu’il vit n’était plus un homme ! — n’était plus Sombreval ! mais un gigantesque et formidable amas de vêtements déchirés, de sang et de boue, au-dessus duquel une tête aux longs cheveux gris soulevés par le vent et par la course, — cette course effrénée qui durait depuis Coutances à travers les fossés, les halliers et les fondrières, — se dressait, furieuse de douleur ! On aurait pu s’étonner que cette tête déchevelée, qui couronnait les épaules de cette haute stature, ne fût pas restée, comme celle d’Absalon, accrochée aux branches d’un des arbres sous lesquels elle avait passé.

Mais c’est que Sombreval, plus fort qu’Absalon, avait, par la traction des muscles de son terrible cou, arraché violemment de son crâne et laissé aux branches des arbres, heurtés de sa tête nue, les longs et durs cheveux qui s’y étaient entortillés. Sa tête ravagée portait, à bien des places, la trace saignante de cet horrible arrachement. La soutane en lambeaux de Sombreval ne venait plus qu’aux genoux…

Tout ce détail affreux entra, d’un seul jet, dans les yeux de Néel, et lui fit l’effet d’une folie. Oui, il pensa que Sombreval était devenu fou, physiologiquement fou. Et il le crut bien davantage quand, au lieu de lui tendre les bras comme à un fils qu’il retrouvait sur la tombe de Calixte, Sombreval sauta sur lui comme une bête fauve, et, l’enlevant dans ses bras, le jeta, terrassé, sur les tombes voisines :

— Va-t’en ! — lui cria-t-il — et sois maudit, lâche meurtrier de mon enfant ! Tu disais l’aimer, et je te l’avais confiée, et tu l’as laissé prendre pour la mettre ici vivante ! Vivante ! vivante ! car c’est impossible qu’elle soit morte pendant l’absence de son père ! Oh ! elle m’aimait tant qu’elle aurait attendu que je fusse arrivé pour mourir ! Ah ! imbéciles et menteurs que vous êtes tous, elle n’était pas morte ! Son amour pour moi aurait retenu sa vie au bord du néant… Elle n’eût pas voulu me faire cette peine de mourir hors des bras de son père ! Vous l’avez stupidement enterrée dans une de ses crises, — dans une de ces léthargies comme elle en avait !

Ô mon enfant ! ô mon enfant ! Ils t’auront enterrée vivante ! Ô horreur ! horreur ! Sera-t-il temps encore ? Pourrai-je te sauver ? Vis-tu encore là-dessous ? M’attends-tu ? Me voici, mon enfant. Ne meurs pas encore ! oh ! ne meurs pas encore ! Tâche de respirer encore un moment, ma fillette, sous ce poids étouffant que je vais t’ôter de dessus ta chère poitrine, moi ! Calixte, mon enfant, entends-moi ! Je viens pour te sauver !

Et croulant à genoux, il plongea ses robustes mains dans la terre fraîchement remuée de la tombe de son enfant, et de ses ongles qu’il enfonça avec rage, il rejeta cette terre autour de lui, par poignées énormes et rapides.

Mais il s’arrêta désespéré… Le travail n’allait pas assez vite au gré du désir qui l’incendiait… Comme un chien qui cherche un terrier, il mordait déjà de ses dents cette terre ennemie qui était entre lui et sa fille et qui lui résistait… Tout à coup, en relevant la tête, il avisa une bêche, — la bêche que le fossoyeur laissait d’habitude plantée à côté de la dernière tombe, car nous mourons si vite, les uns après les autres, qu’il est inutile de l’emporter !

— Ah ! fit-il en se jetant sur l’outil qui allait abréger sa besogne, et touché pour la première fois de la bonté d’un de ces hasards qui font croire à la Providence, il ajouta :

— Y aurait-il un Dieu, à la fin ?

Et avec l’action surhumaine du sentiment surhumain qui le transportait, il se mit à recreuser la tombe fermée de sa Calixte. La bêche, maniée par ses fortes mains, dont les forces étaient décuplées par les torrents de volonté qu’y envoyait son cœur, emportait, à chaque coup qu’il enfonçait dans le sol, des masses de gazon et de pierres, et semblait un instrument miraculeux ! La fosse se refaisait et grandissait, mais c’était encore trop lent pour l’âme de feu de ce père, dévoré du désir de revoir son enfant et de la sauver !

Aussi se tourna-t-il vers Néel, ce Néel qu’il venait d’insulter et de maudire, mais qui n’avait pas répondu à son atroce ingratitude, par respect pour une si grande douleur :

— Néel, dit-il ardemment et humblement suppliant, je te pardonne tout, si je la trouve vivante encore ! Ô mon fils ! aide-moi à la sauver !

Et il lui tendit la bêche qu’il tenait et que ses fiévreuses mains avaient faite brûlante… Et pour la seconde fois, retombant à genoux, il se reprit avec ses ongles à déchirer la terre et à vider la fosse remplie, pendant que Néel, magnétisé par le désir de cet homme, — Néel, ne croyant pas à l’efficacité de ce qu’il faisait, mais magnétisé, creusa avec la bêche comme lui creusait avec les mains, et tous les deux, en peu de secondes, arrivèrent aux planches du cercueil…

Alors, — le croiriez-vous jamais ? on entendit un hurlement de joie, et le père infortuné qui le poussait se précipita dans la tombe ouverte… Néel l’y vit saisir le cercueil aux jointures, en arracher les clous et les planches qui éclatèrent et se rompirent dans ses effrayantes mains irrésistibles, et sortir, comme un Dieu, de cette tombe à laquelle il avait pris sa proie, ayant sur son cœur le cadavre de sa Calixte, endormie dans la mort !

— Oh ! — disait-il riant et pleurant à la fois. — Je t’ai, mon enfant ! Je t’ai ! Je te rapporte à la lumière et la vie va la suivre…

Et la tenant embrassée dans un de ses bras, comme une mère tient un enfant qui ne sait pas marcher encore, — de l’autre main il déchira sur le haut de la poitrine de ce pauvre cadavre le voile funèbre, ausculta le cœur, tâta le front, interrogea toutes les artères, approcha sa lèvre paternelle de cette bouche froide pour y surprendre cette dernière vapeur de la vie qu’on y cherche avec un miroir, et il ne pleurait plus ! Il ne riait plus ! Il était froid… Il était médecin !

Mais quand l’homme de science, qui croyait à l’évanouissement, fut certain, — certain que la mort était là, avec ses infaillibles marques qui font dégoût jusqu’à l’amour, — le père, que l’homme de science tenait en doute, reprit dans son autre bras et serra, avec les deux, sur son cœur, cette enfant qui était bien morte, et avec les dernières avidités de la tendresse, qui sait que même cette dépouille insensible, ce visage qui bleuit, cette forme reconnaissable encore, tout à l’heure elle ne l’aura plus ! il la couvrit de ces baisers fous qui sont les derniers, — de ces baisers qui, si le corps ne sent plus rien, doivent atteindre l’âme — où qu’elle soit — au fond de l’enfer ou du ciel !!

Néel et la Malgaigne regardaient Sombreval en silence, — saisis par ce spectacle inouï d’un père qui venait de déterrer sa fille pour lui prodiguer les baisers qui avaient manqué à son agonie… Sombreval labourait convulsivement de son front, de ses lèvres, de son visage tout entier, le cadavre qu’il tenait et levait dans ses bras. Il plongeait sa tête désolée au giron de cette chère fille morte, — avec la furie du sentiment qui sait son impuissance, et c’est ainsi qu’il étouffait ces cris involontaires qui nous sortent de la poitrine, dans les grandes peines, sans que nous ayons la conscience de les avoir poussés ! Puis, fauché par la douleur, il s’affaissa à mi-corps dans les hautes herbes du cimetière, et peut-être cette grande organisation aurait-elle éclaté sous l’avalanche des tortures que Dieu faisait tomber dans son cerveau et dans son cœur, quand, subitement, des pleurs qui se mirent à couler la sauvèrent… Et lui, que la Malgaigne n’avait jamais vu pleurer étant enfant, fondit en larmes et pleura comme une femme, avec des sanglots qui semblaient des ruptures de son cœur, et le secouèrent, cet homme de bronze, comme la tempête secoue un vaisseau, doublé de cuivre, qu’elle va briser.

— Il a les deux douleurs, — pensa Néel, plus touché des pleurs de cet homme que de ses cris, — car il était père et mère tout ensemble de son enfant !

Et Néel, qui souffrait tant aussi de la mort de Calixte, était comme jaloux de cette douleur qui se repaissait de ce cadavre, dont il ne pouvait pas demander la moitié. Il n’osait troubler ce père en ces caresses suprêmes, en ces impartageables baisers que seul au monde il avait le droit de donner au corps virginal de sa Calixte !

Lui aussi, Néel, un désir le mordait au cœur : c’était d’aller soulever la tête de Calixte morte, pendante sur l’épaule de son père comme un lis dont la tige est cassée : mais il restait avec la morsure de son désir, enviant à Sombreval ce fardeau si léger, si cruel et si doux, sous lequel il se tenait écrasé, semblable à la figure colossale du Génie en deuil de la Paternité qu’on aurait sculptée sur une tombe ; immobile, dans une rigidité de marbre, pleurant de longues larmes pesantes et silencieuses, dans ce pauvre cimetière de campagne tranquille, qui n’avait jamais vu de pareilles larmes ; sous ce ciel, opale de pureté, dans lequel la lune montait avec un balancement qui ressemblait à de la vie, et où le dernier oiseau de la soirée chantait pour endormir son petit.

Scène d’un calme auguste, mais cruel, plus cruel que toutes les frénésies qui l’avaient précédée… Ce fut ce moment dans la douleur de Sombreval que la Malgaigne, qui était restée sur ses talons, invisible à cet homme pour qui tout avait disparu, excepté cette tombe, d’où il venait arracher sa fille, choisit pour intervenir, — maternelle à son Jeanotin jusqu’à la dernière heure. Elle se leva lentement de la tombe qu’elle n’avait pas quittée pendant que Sombreval et Néel avaient vidé celle de Calixte ; puis, s’avançant vers Sombreval, toujours immobile dans la fixité du désespoir, elle lui posa doucement la main sur l’épaule où il n’avait rien…

Abîmé, perdu, anéanti dans la sensation du corps de sa Calixte, il ne sentit pas la main qui se posait sur son autre épaule. Il ne bougea point… Il ne se retourna pas.

— Jean, — lui dit-elle d’une voix puissamment douce, — tu vois à présent qu’elle est morte, mais tu ne vois pas qu’elle est au ciel… Ah ! si tu n’avais pas perdu la foi, malheureux homme, tu le verrais, et ta douleur serait moins amère ! Ô mon pauvre Jeanotin ! maintenant que tu l’as embrassé, ce corps qui fut tout pour toi, et que Dieu qui a fait l’âme aussi, et qui veut qu’on aime l’âme de son enfant, t’a ôté des bras et des lèvres, replace-la respectueusement dans cette tombe que tu as violée et qu’elle y dorme jusqu’au jour du jugement, dans la paix du Seigneur !

Mais jamais la flamme tombant au sein d’une poudrière ne fit explosion plus instantanée et plus violente que les paroles de la Malgaigne sur l’âme soulevée de Sombreval.

— Tais-toi, la Malgaigne, tête renversée ! lui cria-t-il, redevenu terrible. Ne me parle plus de ton Seigneur ! Sa paix ? qu’il me la mette au cœur, s’il le peut, ce monstre chimérique auquel tu crois, folle ! Ah ! je l’en défie ! Non, Calixte ne rentrera pas dans cette tombe d’où je l’ai tirée ! Non, je ne veux pas que la terre bénie de ton Dieu soit sur elle !

Et il se leva de toute sa hauteur, et ses deux bras se croisèrent par-dessus le suaire de sa fille qu’il étreignit contre lui, menaçant et farouche… Les tigresses croisent ainsi leurs griffes sur leurs petits, quand elles croient qu’on va les leur enlever.

— Pauvre insensé ! — dit la Malgaigne, — que veux-tu faire de ce cadavre qui ne sera même plus un cadavre demain ?

— L’arracher à cette terre que je hais et l’emporter avec moi ! dit-il avec l’ardente résolution des âmes passionnées. Tant qu’il y aura un atome de mon enfant, ce sera encore mon enfant, et je l’adorerai !

— Ô mon enfant ! continua-t-il, faisant le mouvement de la bercer sur sa poitrine et lui parlant comme si elle avait pu l’entendre, — tu t’en viendras avec moi ! Je ne te laisserai pas à leur Dieu. Tu ne seras qu’à moi, à moi qui t’ai faite avec mon sang, avec ma vie, avec mon esprit, avec tout mon être ! Leur Dieu ! leur Créateur ! C’est moi qui suis ton seul père… Je n’y croyais pas, à leur Dieu, mais parce que tu y croyais, j’ai fait comme si j’y croyais. J’ai menti ! C’est pour toi que je leur ai joué cette comédie dont tous ils ont été la dupe, tant je la jouais bien parce que je la jouais pour toi ! J’aurais vieilli et je serais mort portant le fardeau de l’hypocrisie sur mon âme ! J’aurais mis sous tes pieds adorés, comme j’y avais mis mon cœur, cette tête qui ne croit plus et qui n’a jamais pu croire, depuis que je suis sorti de cette vie de prêtre dans laquelle, étant jeune, j’ai tant étouffé !

Et je serais mort à leur faire croire à tous que j’étais un saint, et pour te faire moins pleurer ma fillette !… Mais tu es morte et je repousse avec horreur cette comédie, qui n’avait de sens que parce que je la jouais pour toi ! Et je redeviens ce que j’étais ! Je redeviens le Sombreval qui n’a jamais eu d’autre Dieu que toi !

— Jeanotin ! Jeanotin ! s’écria la Malgaigne, qui se pendit aux bras qui tenaient Calixte embrassée, — rends ta fille à la terre du bon Dieu !

— Le bon Dieu ! — fit-il avec un rire sauvage, — où est-il, le bon Dieu ?… Est-ce celui-là qui met dans nos cœurs l’amour des enfants pour nous les prendre, quand nous les avons élevés…, quand de notre chair qu’ils étaient, ils sont devenus notre vie, le bonheur, la gloire de notre vie ! Le bon Dieu ! Ah ! je le méprisais déjà comme une idée fausse, mais, s’il pouvait exister, — à présent je le haïrais comme un bourreau !… »

Et il repoussa, en la secouant, l’octogénaire, et la fit tomber.

— Ah ! — dit-elle en fermant ses yeux blancs, — il faut que le Sort s’accomplisse.

Et elle n’insista plus.

Mais Néel :

— Ô monsieur Sombreval, lui dit-il, ayez pitié de nous tous ! Posez votre enfant dans ces bras qui auraient tant voulu l’y recevoir vivante et je la replacerai moi-même dans son cercueil.

— Non ! fit-il, obstiné comme le malheur qui le frappait. Je me suis séparé d’elle pour la faire vivre… Elle est morte. Nous ne nous séparerons plus !

Et, la tenant toujours sur son épaule, comme un moissonneur tient sa gerbe, il sortit du cimetière avec une rapidité sinistre… Un éclair passa dans la tête de Néel ! Il sentit que le malheureux allait mourir ! Il le suivit, emporté par cet éclair, mais il ne put atteindre, même en courant, cet homme qu’une idée entraînait. Il le vit du sommet de la butte Saint-Jean qui dévalait le long de la butte ; et les ténèbres qui commençaient de fluer dans les airs faisaient le suaire de Calixte plus blanc à travers les ombres du crépuscule.

— Ah ! il va à l’étang ! dit Néel, qui se rappela la prédiction de la Malgaigne et qui se précipita épouvanté sur la pente.

Il l’apercevait alors sur la route, tout près de ce bord redoutable, sans parapet, — et presque au niveau de l’étang. Il courut, la vue fixe sur le suaire de Calixte, tache blanche dans un milieu toujours plus sombre et qui brillait encore quand l’épaule sur laquelle il flottait et l’homme de cette épaule ne se voyaient plus. Tout à coup la tache blanche disparut…

Haletant, le cœur palpitant, Néel redoubla de vitesse, mais quand il arriva à l’étang… plus rien ! Où étaient-ils ? Ses yeux de dix-huit ans, ses yeux de chasseur, embrassèrent, étreignirent l’étendue liquide et verdâtre, trop épaisse pour réfléchir la lune, mais que la lune faisait miroiter… Ce n’était plus alors la lune blanche du commencement de la soirée. Elle avait jauni en montant dans le ciel, qui s’était foncé de bleu… Soucieuse, elle envoyait ses longs rayons obliques au fil de cet étang qu’elle faisait briller à certaines places, comme un monstrueux poisson vert, écaillé d’argent. Le vague bruissement de l’Elavare arrivait de loin jusque dans les saussayes… et à la pointe de ce vaste cône d’eau, on en apercevait la fumée…

Incertain, dépisté, Néel se tenait sur le bord de l’étang, plus sinistre encore de nuit que de jour et qui conseillait le suicide. Il allait s’y jeter à tout hasard, quand à vingt brassées du rivage, il crut voir traîner le suaire de Calixte. Attiré par cette indication certaine, Néel n’hésita plus : il se jeta dans l’étang et se dirigea vers le corps de sa bien-aimée, et il eut le bonheur, l’amer bonheur, de le prendre dans ses bras, ce corps qu’il n’y avait pris qu’une fois, et on se le rappelle, — pour si peu de temps ! et de le ramener au rivage.

Puis il replongea et chercha Sombreval… mais en vain ! Plus pesant que Calixte, il était sans doute descendu profondément en ces vases sans fond où il s’était perdu, et Néel ne le retrouva point… Après des efforts furieux et inutiles, Néel se retira de cette eau presque limoneuse dont il avait eu tant de peine à scier la surface avec ses jeunes bras, et reprenant Calixte et la portant, comme il n’y avait qu’un moment la portait son père, il remonta vers le cimetière de Néhou.

Quand il l’atteignit, la nuit était tout à fait venue. La lune descendant de l’autre côté du zénith n’éclairait plus qu’à moitié le clocher dont la base trempait dans l’obscurité. Le vieux if noir semblait plus noir et la chouette ululait dans le creux de son tronc fendu par le temps… C’était une heure solennelle. Néel porta Calixte vers sa tombe ouverte, et tout d’abord il ne vit pas la Malgaigne, mais, une seconde après, il l’aperçut gisant à moitié relevée sur l’herbe où l’avait renversée Sombreval.

— Mère, — lui dit-il, — la voici, elle ! que je rapporte à sa tombe, mais lui ! je n’ai pu l’empêcher de périr…

— Vère ! fit-elle. Il faut que les sorts s’accomplissent. Il a péri par l’eau… n’est-ce pas ? comme je l’avais vu…

— Oui, dit Néel, — dans l’étang de son Quesnay où vous l’aviez vu le jour de la barque, enfoncé avec cette enfant que j’en ai arrachée : saint amour qui, du moins, dormira dans une terre chrétienne !

Et après lui avoir donné sur son front humide et glacé ce premier et dernier baiser qu’il n’avait pas osé lui donner, quand, morte, elle était tiède encore, il la descendit dans la fosse, la replaça dans son cercueil dont il rejoignit pieusement les planches… puis avec la bêche du fossoyeur il fit retomber la terre sur l’amour de sa vie.

— Tous les sorts sont accomplis, grande Malgaigne ! — dit-il, — excepté un !

Elle ne répondit pas. Il se baissa. Elle était morte. La rosée l’avait-elle glacée ? Ou les émotions de cette soirée avaient-elles rompu le dernier fil qui rattachait à la vie sa longue vieillesse ? Mais le fait est qu’elle n’existait plus…