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Un pari de milliardaires, et autres nouvelles/Un pari de milliardaires (v2)/Chapitre 11

Traduction par François de Gaïl.
Société du Mercure de France (p. 31-34).

— Oh ! le simple fait du hasard. C’est un long roman à vous raconter, presque un problème. Je vous mettrai au courant de tout cela, mais pas maintenant.

— Quand donc ?

— À la fin du mois.

— Comment, il me faudra encore attendre plus de quinze jours ? C’est une dure épreuve pour ma curiosité. Voyons, promettez-moi votre récit pour dans huit jours.

— Impossible. Vous verrez pourquoi. Mais à propos, comment vont vos affaires ?

Sa physionomie changea en un clin d’œil et il me dit avec un profond soupir :

— Vous étiez un vrai prophète, Hal, un vrai prophète. Si seulement je n’étais pas venu ici ! J’aime mieux me taire à ce sujet, voyez-vous.

— Au contraire, confiez-moi votre déception. Venez chez moi ce soir, après cette réception, et racontez-moi ce qui vous arrive.

— Vraiment ? Vous croyez ? et ce disant ses yeux se remplirent de larmes.

— Oui, je veux que vous ne me cachiez rien.

— Ah ! merci. Je trouve donc encore une âme compatissante, un cœur généreux qui s’intéresse à mes affaires ! Je devrais vous remercier à genoux.

Il saisit ma main et la pressa fortement.

Il paraissait tout réconforté et décidé à être très gai pendant le dîner ; ce dernier se fit attendre. Il arriva ce qui est inévitable avec ce déplorable et navrant système anglais qui fait passer avant tout la question de préséance ; on ne dîna pas pour ne pas enfreindra le protocole. Les Anglais d’ailleurs prennent toujours la précaution de manger chez eux lorsqu’ils sont invités à dîner, car ils se méfient du tour ; ils devraient bien avertir les étrangers qui donnent en plein dans le panneau.

Naturellement, ce dîner manqué ne fut une surprise pour aucun de nous, qui connaissions ces louables habitudes anglaises ; mais Hastings, qui n’était pas initié à ce genre de facétie, trouva la plaisanterie de fort mauvais goût.

Nous offrîmes nos bras aux charmantes invitées pour nous diriger vers la salle à manger : là, les discussions commencèrent. Le duc de Shoreditch réclama pour lui la préséance et la présidence de la table, alléguant sa qualité de délégué du roi ; il devait avoir le pas sur un ministre qui ne représente, somme toute, que la nation.

Je ne cédai pas, bien décidé à maintenir mes droits : dans tous les journaux mondains, je prenais rang avant les ducs, à l’exception de ceux de la famille royale. J’avais donc le pas aujourd’hui sur le duc de Shoreditch et je m’empressai de le faire observer.

La discussion dura tant et si bien qu’il fut impossible de trancher la question ; nous avions d’ailleurs tous deux usé d’arguments probants ; lui, essayant d’invoquer à tort sa naissance et sa descendance directe de Guillaume le Conquérant, moi, me déclarant très proche parent d’Adam (comme mon nom l’attestait) ; lui, somme toute, n’appartenait qu’à une branche collatérale très récente.

En fin de compte, nous remontâmes au salon sans avoir dîné, avec le même cérémonial que tout à l’heure : là, un lunch debout nous attendait ; nous pûmes attraper des sardines et quelques fraises, et les manger sans nous occuper cette fois de l’étiquette et de la préséance ; en pareil cas le procédé employé est bien simple : pour couper court aux tergiversations, les deux invités du plus haut rang jettent en l’air un shilling ; celui qui gagne a droit à la fraise, l’autre prend le shilling ; les deux suivants font la même chose ; les autres les imitent jusqu’à extinction.

On apporta ensuite des tables et nous entamâmes tous une partie de cribbage : la mise était de 50 centimes. Les Anglais ne considèrent pas le jeu comme un simple amusement ; il faut qu’ils gagnent ou perdent quelque chose (peu importe quoi), sans cela ils ne toucheraient jamais une carte.