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Un pari de milliardaires, et autres nouvelles/Un pari de milliardaires (v2)/Chapitre 10

Traduction par François de Gaïl.
Société du Mercure de France (p. 29-31).
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Le dîner fut des plus brillants et comportait quatorze convives : le duc et la duchesse de Shoreditch ; leur fille, lady Anne-Graçe-Eleonore-Celeste de Bohun ; le comte et la comtesse de Newgate ; le vicomte Cheapside ; lord et lady Blatherskite. D’autres invités moins « gratin ». Enfin, le ministre, sa femme et sa fille, et une amie de sa fille nommée Partia Laugham, délicieuse jeune fille de vingt-deux ans dont je tombai amoureux en moins de deux minutes ; je dois avouer que je lui inspirai la même passion (c’était d’ailleurs visible à l’œil nu).

Pendant que tout le monde était réuni au salon et échangeait des salamalecks en attendant le dîner, un domestique annonça : Mr Lloyd Hastings.

Après avoir salué le maître et la maîtresse de maison, Hastings m’aperçut et vint droit à moi en me tendant la main, mais il s’arrêta net au moment de serrer la mienne et me dit d’un air très embarrassé :

— Je vous demande pardon, Monsieur, je croyais vous connaître.

— Mais vous me connaissez parfaitement, vieil ami.

— Non, que je sache. Seriez-vous par hasard le… le… ?

— Le phénomène au fameux gilet ! Vous l’avez dit, n’ayez peur de m’appeler par mon surnom ; j’y suis habitué.

— Quelle bonne surprise, par exemple ! J’ai bien vu deux ou trois fois votre nom agrémenté de ce surnom, mais il ne pouvait pas me venir à l’esprit que vous étiez ce Henry Adams auquel on faisait allusion. Il y a à peine six mois, vous étiez commis chez Blake Hopkins à San-Francisco, et travailliez des heures supplémentaires la nuit pour m’aider à mettre en ordre et vérifier la comptabilité de la Gould Curry Extension. Vous voilà maintenant à Londres, un colossal millionnaire et une grande célébrité ? — C’est à se demander si nous sommes en plein conte des Mille et une Nuits. Mon cher, je crois rêver ; ne vous étonnez pas s’il me faut quelques instants pour revenir de ma stupéfaction.

— Je suis aussi ébahi que vous, Lloyd, et n’y comprends plus rien moi-même.

— J’en reste tout « baba », mon cher ; et dire qu’il y a juste trois mois aujourd’hui nous dînions ensemble à la gargote des mineurs !

— Vous vous trompez, c’était au What Cheer.

— Ah oui, parfaitement ; au What Cheer ; nous nous sommes rencontrés là à deux heures du matin ; nous avons pris une côtelette et du café pour nous remettre d’un labeur pénible de six heures passées sur les comptes de l’Extension ; j’avais même essayé de vous persuader de me suivre à Londres, en vous promettant d’obtenir votre congé et de subvenir aux frais du voyage ; je vous garantissais une part des bénéfices si notre affaire réussissait. Vous m’avez envoyé promener, me prédisant que je ferais un fiasco complet et alléguant que vous ne vouliez pas courir le risque de lâcher la proie pour l’ombre.

Et maintenant, nous voici pourtant ici ! C’est à n’y pas croire. Dites-moi ce qui vous a amené à Londres, et quelle circonstance vous a si brillamment mis le pied à l’étrier ?