Un mariage sous l’empire/3

Calmann Lévy, éditeur (p. 8-13).


III


Pendant qu’on disposait ainsi du sort d’Adhémar, il était à cinquante lieues de Paris, auprès d’une vieille tante infirme qui avait désiré le voir avant de mourir ; c’était pour remplir ce triste devoir qu’il avait obtenu un mois de congé. Peu de jours avant la mort de la vieille duchesse de L…, M. de Lorency reçut une lettre de son général qui le rappelait à Paris pour une affaire importante dont la décision ne pouvait se différer. Quelques mots soulignés auraient dû lui faire deviner de quoi il s’agissait ; mais dominé par le triste spectacle qu’il avait sous les yeux, Adhémar ne chercha point à expliquer ce qu’il y avait d’obscur dans certaines phrases du général. Il régnait dans cette lettre un ton de plaisanterie trop peu en harmonie avec sa disposition, et il ne fit que la parcourir, s’arrêtant à la seule chose essentielle qu’il y trouvât, l’ordre de revenir le plus tôt possible à Paris.

La duchesse de L… avait une fille mariée en Angleterre, qui héritait de sa fortune ; et elle ne légua à son neveu que sa bibliothèque, en souvenir des bons soins qu’elle en avait reçus. Quand le général Donavel vit arriver chez lui M. de Lorency en habit de deuil, il craignit un moment qu’un riche héritage ne rendît son aide de camp moins soumis aux désirs de l’empereur ; mais ayant appris qu’il était tout aussi pauvre qu’avant la mort de sa vieille parente, le général lui fit part du projet qu’on formait de lui faire épouser mademoiselle Brenneval.

La fierté de M. de Lorency s’offensa d’abord de la manière dont on disposait de lui sans le consulter, et il protesta de toute sa force contre cet acte de tyrannie.

— Que l’empereur décide à son gré de ma vie, dit-il, c’est son droit, et je n’ai jamais murmuré toutes les fois qu’il lui a plu d’en user ; mais, pour mon bonheur, je le supplie de m’en laisser l’arbitre. Qu’il distribue les filles de ses parvenus aux officiers de sa garde, à ses chambellans, ses ministres, il ne manquera pas de gens empressés de s’enrichir par ordre. Je ferais peut-être comme eux si j’étais né aussi pauvre, mais j’ai une plus noble ambition, et le désir de me faire distinguer à l’armée, d’acquérir et de mériter un beau grade, de m’assurer ainsi une existence indépendante est le seul que je forme pour être heureux. Vous souriez !… Ces sentiments sont-ils donc si déraisonnables qu’ils vous fassent pitié ?

— Déraisonnables ! reprit vivement le général, non vraiment, je les trouve d’autant meilleurs qu’ils sont les miens, et que si les circonstances n’étaient pas souvent plus forte qu’eux, j’aurais toujours agi d’après leur influence. Mais s’il est raisonnable de dédaigner la faveur, mon ami, il est encore plus raisonnable d’éviter la disgrâce. L’empereur veut sincèrement le bonheur et l’élévation des officiers de son armée ; sa politique lui fait chercher les moyens de rapprocher les partis que toute sa puissance n’est point encore parvenue à concilier, et il pense avec raison qu’unir les grands noms aux grandes fortunes, ceux qui ont tout perdu à ceux qui ont tout gagné à la Révolution, c’est éteindre les haines et former une nouvelle caste plus en rapport avec la nouvelle cour.

— Cela peut être fort bien imaginé, et la vieille noblesse de France est assez pauvre pour seconder ce projet ; mais si l’empereur se plaît à marier ainsi ceux à qui de semblables unions conviennent, je pense qu’il trouve fort simple que d’autres ne s’y soumettent point.

— Oh ! mon Dieu ! reprit le général, il ne les contraint pas à lui obéir sur ce point, et il ne leur adresse pas même le moindre reproche sur leur résistance, car il leur tourne le dos dès qu’il les aperçoit.

— Pendant quelques jours peut-être, reprit Adhémar, les refus donnent toujours un peu d’humeur ; mais il a l’esprit trop juste… et puis tant de graves intérêts l’occupent…

— Ah ! mon ami, vous connaissez bien mal ce qu’on appelle un grand homme, si vous ne savez pas ce qu’il est pour les petites choses. L’empereur pardonne tous les jours des torts, des perfidies, des ingratitudes qui nous révolteraient, et la moindre résistance à ce qu’il croit une volonté louable l’offense plus qu’un crime. Nous avons plusieurs exemples de sa rancune en ce genre, et je vous engage à ne la point braver.

— Ce serait une injustice criante ! dit Adhémar.

— Oui, s’il vous destituait, s’il sévissait contre vous ; mais il se contente de ne rien faire pour ceux qui ne font pas ce qu’il désire, et cela seul est la mort d’une destinée qui pouvait devenir une des plus brillantes.

Le général ajouta beaucoup d’autres raisons sans pouvoir déterminer M. de Lorency à se conformer au désir de l’empereur ; mais lorsqu’il vint à raconter comment le consentement de M. Brenneval avait été obtenu par l’intervention de madame Campan, et qu’il vanta particulièrement le zèle qu’avait mis la duchesse d’Alvano à conduire cette affaire, Adhémar changea tout à coup de résolution, et parut céder aux conseils de son ami ; puis, craignant de lui laisser apercevoir le dépit qui l’animait, il le quitta en le laissant maître de répondre comme il le jugerait convenable à l’empereur, et en s’engageant d’avance à tout ce que son amitié déciderait pour lui.

Le lendemain matin, le général Donavel, ne voyant point arriver Adhémar à l’heure où il avait coutume de venir, se rendit chez lui ; il fut frappé de la pâleur qui couvrait son visage.

— J’ai deviné que vous étiez souffrant, dit-il, et je viens vous apporter de quoi guérir bien des maux.

— Je ne suis point malade, répondit Adhémar en s’efforçant de sourire ; mais si je l’étais, une aussi bonne visite me rendrait la santé.

Et il serra la main du général avec affection.

— Je vous crois, car la vue d’un véritable ami fait toujours du bien ; mais cette fois l’empereur a voulu que je fusse encore mieux accueilli, car voilà ce qu’il m’a chargé de vous remettre.

— Un brevet de chef d’escadron ! s’écria M. de Lorency en lisant le papier que lui donnait le général, et il embrassa son ami ; voilà une récompense que j’accepte avec joie, car je pense l’avoir bien gagnée ! ajoute-t-il en portant sa main sur la cicatrice qui sillonne sa joue.

— Oui, vraiment, on ne pouvait pas moins payer votre conduite à l’affaire de Friedland et le coup de sabre qui a failli vous défigurer. Mais, grâce au ciel, vous n’en êtes que mieux, et je suis certain que mademoiselle Brenneval sera de mon avis ; d’ailleurs, un coup de sabre n’a jamais déparé un beau visage.

— C’est donc bien décidé, rien ne peut ôter cette idée de mariage de la tête de l’empereur ? dit Adhémar en soupirant.

— Vous m’aviez autorisé à répondre de votre soumission, et je n’ai pas cru vous nuire en affirmant que vous épouseriez sans peine une personne charmante qui vous apporte deux millions de dot… sans compter les héritages ; car vous saurez que j’ai voulu connaître positivement à quel sacrifice on vous condamnait. J’avais peur de vous voir reculer devant une de ces figures d’héritières qui mettent le courage de nos plus braves officiers à une si grande épreuve ; et, avant de parler à l’empereur, je suis allé hier soir à l’Opéra, dans la loge de la duchesse d’Alvano, où je savais trouver Brenneval et sa fille…

— Avec la duchesse d’Alvano ? et depuis quand se connaissent-elles ! interrompit Adhémar d’un air fort troublé.

— Mais je ne sais ! toutes deux, quoique d’un âge différent, ont été élevées chez madame Campan ; et madame d’Alvano ayant traité l’affaire avec la maîtresse de pension, celle-ci les aura mises en rapport, j’imagine.

— Eh ! ma tante a-t-elle été au moins consultée dans cette singulière négociation ?

— La comtesse de Cernan ? Elle a été la première à remercier l’empereur d’avoir pensé à vous pour une alliance si profitable. Vous ignorez donc qu’elle fait depuis six mois une cour assidue, dans l’espoir d’être nommée dame du palais ? faveur qu’elle aurait peut-être obtenue depuis longtemps, si elle avait paru la dédaigner. Mais lors des nominations on n’a point pensé à elle, et je crois qu’on réparera cet oubli le jour de votre mariage ; ce que je puis vous affirmer, c’est qu’elle est ravie de vous voir retrouver la fortune que vous auriez dû posséder, et qu’elle vous estime fort heureux de la tenir de la main d’une jolie femme ; car vous serez frappé comme nous de la beauté de votre future.

— Je crains de l’admirer froidement, reprit Adhémar ; et pourtant je suis charmé qu’elle soit jolie ; elle en sera plus calme, la conscience de sa beauté la rendra indulgente pour ma maussaderie ; et puis elle aimera la parure, et elle pourra faire crever d’envie les plus belles femmes de la cour : cela me suffit.

La rage concentrée qui dictait ces mots trahissait assez le sentiment qui remplissait l’âme d’Adhémar ; mais le général n’avait pas envie de pénétrer la cause d’un dépit auquel il sentait bien devoir toute la soumission de son jeune ami : la résistance d’Adhémar l’aurait perdu dans l’esprit de l’empereur. Le général lui-même se serait vu accusé de manquer de zèle, de crédit sur ceux qu’il commandait, et il bénissait le motif quelconque qui soumettait la volonté de son aide de camp, heureux de penser qu’il évitait par là ce qu’à la cour on appelait une bourrasque. Il est à remarquer que la plupart des généraux qu’une batterie de canons ne faisait point broncher reculaient devant l’idée d’avoir à subir un moment d’humeur de la part du maître. Rien peut-être ne donne plus l’idée de la puissance de Napoléon : on bravait mille morts pour obtenir de lui le moindre éloge ; on était sans courage pour lui déplaire.