Un mariage sous l’empire/14

Calmann Lévy, éditeur (p. 69-81).


XIV


Un mois s’était déjà écoulé ; Ermance ne se rétablissait point. Son état de langueur était attribué par les médecins à la fatigue qui résulte parfois des bains d’eaux minérales. Son père croyait que l’absence d’Adhémar en était la principale cause, et lui écrivait sans cesse de revenir. Mais les négociations ne se terminaient point ; les prétentions de l’empereur, s’élevant en raison de ses triomphes, rendaient le traité plus difficile, et l’armée restait là comme le plus fort argument en faveur des volontés de Napoléon. Les officiers chargés des dépêches de l’empereur à l’archi-chancelier ou au ministre de la guerre avaient seuls la possibilité de passer quelques jours à Paris après avoir rempli leur mission. Adhémar eut l’idée de solliciter comme une faveur d’être chargé du premier message qui serait envoyé au ministre. Le général Donavel le lui fit obtenir, et il partit pour Paris sans avoir le temps de prévenir sa femme et son beau-père.

La joie de M. Brenneval en le voyant arriver fut expansée.

— Quelle douce surprise pour Ermance ! s’écria-t-il en embrassant son gendre ; la pauvre enfant a tant souffert de son inquiétude pendant que vous vous battiez qu’elle en est encore languissante ; mais votre présence va la ranimer. Allons déjeuner, et partons.

— Oui, partons, répéta M. de Lorency ; j’ai si peu de moments à rester avec vous deux que je n’en veux perdre aucun.

— Que de choses vous avez à nous raconter ! Mais la paix est assurée, n’est-ce pas ? vous allez tous revenir cet hiver, et si l’empereur ne s’entête pas à la guerre d’Espagne, on pourra du moins respirer jusqu’à ce qu’il lui plaise d’aller se faire roi des Grandes-Indes.

— Il est occupé en ce moment, dit-on, d’un projet moins destructeur, reprit Adhémar ; mais nous causerons de cela en allant à Nanteil. Vos chevaux sont mis ; montons en voiture.

Pendant ce court trajet, les questions de M. Brenneval ne cessèrent de croiser celles que lui adressait son gendre sur le séjour qu’Ermance avait fait aux eaux, sur ses occupations depuis son retour à la campagne.

— Ne me parlez point de cette vie des eaux, repondit M. Brenneval, c’est un enfer de plaisirs plus fatigants les uns que les autres : on commence par s’y noyer l’estomac avec une eau fétide au bruit d’une harmonie étourdissante, ensuite on fait de grandes courses à cheval ; puis cinquante visites ; des dîners sur l’herbe, des concerts, des bals, des arrivants, des partants, et par-dessus tout cela des bains d’eau bouillante ; enfin, un train continuel. Je n’y suis resté que huit jours, j’en étais excédé, et ma fille en a été malade.

— Cependant Maizières m’a écrit que c’était un séjour de délices, et par conséquent d’aventures scandaleuses ; car il n’est pas homme à s’amuser de plaisirs innocents.

— Ah ! cela pouvait être divertissant pour les jeunes premiers et les grandes coquettes de la troupe ; mais pour les simples spectateurs, tels que nous, cette agitation sans but était fort insipide ; je crois bien que la duchesse d’Alvano pense autrement : partout où ces dames-là peuvent étaler leur parure et faire de nouvelles conquêtes, elles se trouvent à merveille.

Adhémar laissa passer cette épigramme sans avoir l’air d’y faire attention, mais il revint plusieurs fois sur le nom des hommes qui composaient à Aix la société de madame Donavel et de sa femme.

— Je les connais à peine, repondit M. de Brenneval, et je ne leur ai pas donné le temps de faire connaissance avec moi ; mais vous saurez leurs revers, leurs succès, enfin toute leur vie par Maizières ; il était leur confident à tous, et il avait fort à faire, je vous en réponds ! Vous étiez là-bas occupés plus sérieusement, vous autres de l’armée ; car si vos triomphes sont beaux, ils ont coûté cher. L’affaire d’Esling a été chaude, on affirme qu’il s’en est fallu de peu que le grand capitaine ne fût vaincu ; mais son étoile et la journée de Wagram out fait tourner la chance : le voilà plus puissant que jamais.

— N’est-ce pas la grille du parc que j’aperçois ? s’écria M. de Lorency, sans avoir entendu les derniers mots de M. Brenneval.

— Oui, vraiment ; et voici qu’on nous ouvre.

— Si nous traversions le parc à pied ? dit Adhémar. — Je le veux bien ; nous arriverons plutôt, et nous entrerons par le petit salon de musique, où Ermance se tient toute la matinée.

Les gens reçurent l’ordre de monter au pas la colline, et de ne pas entrer par la grande cour.

Une émotion indéfinissable s’empara d’Adhémar.

— Si nous la faisions prévenir ? dit-il. Peut-être…

— Non, non, interrompit M. Brenneval, de semblables surprises ne font jamais de mal. Et d’ailleurs vous n’êtes point de ces maris qu’il est prudent d’annoncer. Tenez, on la voit d’ici ; elle lit près de la fenêtre : approchez-vous doucement.

Alors une ombre subite couvre la page du livre que tient Ermance ; elle veut voir ce qui produit ce changement dans la lumière ; elle se retourne… aperçoit Adhémar et, se croyant frappée d’une vision, elle referme les yeux, et sa tête retombe presque inanimée.

— Elle se trouve mal ! s’écrie Adhémar en se précipitant dans le salon.

Et il transporte Ermance sur un canapé, la serre sur son cœur, l’appelle des plus doux noms, tandis que M. Brenneval rassemble toutes les femmes de la maison pour venir au secours de sa fille. Il se désole, il s’accuse de l’imprudence qu’il a commise, ce qui n’empêche pas Adhémar de la lui reprocher. Enfin quelques gouttes d’éther raniment Ermance, de grosses larmes s’échappent de ses yeux ; elle ne peut parler, mais un sourire plein de reconnaissance exprime à Adhémar combien elle est touchée de son inquiétude.

— Pardonne lui de t’avoir causé cette surprise, dit M. Brenneval ; c’est ma faute. Je ne savais pas que la joie de le revoir pût faire tant de mal.

— Hélas ! ni moi non plus, reprit Adhémar du ton le plus modeste ; mais vous êtes mieux, n’est-ce pas ?

— Oui… bien mieux… répondit Ermance sans pouvoir arrêter ses larmes.

— Comme elle est pâle encore !

— Ah ! je vous ai prévenu que cette maudite fièvre, dont elle a eu de fréquens retours, l’avait un peu changée.

— Puisque les eaux d’Aix-la-Chapelle vous étaient contraires, pourquoi y être restée si longtemps ? reprit M. de Lorency.

À ces mots un profond soupir s’échappa du sein d’Ermance ; elle leva les yeux au ciel, comme pour lui demander la force de soutenir une si cruelle épreuve.

— Tous ces maux-là vont finir : la paix va enfin nous donner quelque répit, et je veux que nous passions un hiver joyeux… Mais embrasse-le donc, ajouta M. Brenneval ; console-le donc un peu d’avoir failli te tuer de saisissement ; il en a lui-même le visage tout bouleversé : allons, n’attristez pas ainsi le peu de moments que vous avez à passer ensemble.

— Vous repartez bientôt ? demanda Ermance d’un air timide.

— Hélas ! oui, reprit Adhémar ; on ne m’a donné que deux jours pour remettre mes dépêches et reprendre celles que je dois rapporter ; mais l’armée reviendra bientôt, et cette fois je n’arriverai pas si mystérieusement, ajouta-t-il en baisant la main d’Ermance.

— On demande à parler à monsieur de Lorency, dit en cet instant un domestique.

— Qui peut me demander ? reprit Adhémar étonné ; personne, excepté le ministre de la guerre, ne me sait ici.

— C’est un des gens de la duchesse d’Alvano, répondit le domestique ; il est porteur d’une lettre qu’il ne veut remettre qu’à monsieur.

— Qu’il attende ! répliqua avec humeur M. de Lorency.

Au nom de la duchesse d’Alvano, Ermance avait retiré sa main, que tenait Adhémar : ce mouvement ne lui avait point échappe.

— Ah ! c’est sans doute par l’impératrice qu’elle aura appris mon arrivée, dit-il d’un air indifférent ; il y avait dans les dépêches une lettre de l’empereur pour elle.

— Quelques douceurs, sans doute, dit M. Brenneval, pour lui faire avaler la coupe d’amertume ; la pauvre femme m’a tout l’air de faire les frais du traité.

— Allez, on vous attend, dit Ermance pénétrée du soin qu’Adhémar prenait de la rassurer.

Et il passa dans la salle où il croyait trouver l’émissaire de madame d’Alvano ; mais cet homme, présumant qu’on le ferait attendre davantage, se promenait dans l’avenue.

Pendant ce temps, Ermance, ne voyant point revenir son mari, pria son père de l’aider à retourner dans sa chambre, car elle avait de la peine à se soutenir.

En rentrant dans le salon ; Adhémar s’inquiéta de n’y plus trouver Ermance. M. Brenneval lui dit qu’il l’avait engagée à prendre un peu de repos pour se remettre de son trouble et être en état de dîner avec eux. Cela était vrai ; mais Adhémar ne se faisait pas d’illusion sur le motif qui avait déterminé Ermance à s’éloigner de lui en ce moment où elle le supposait occupé d’une autre, et, s’il n’avait été retenu par la crainte de lui en apprendre plus qu’elle n’en savait sur sa liaison avec Euphrasie, il n’aurait pas manqué d’aller sur-le-champ s’accuser d’une faute qui avait perdu tout son charme ; mais jamais une minute de confiance, d’épanchement n’avait rompu entre eux ce qu’un de nos auteurs appelle la glace des arrières-pensées ; et, lorsqu’une intimité quelconque peut s’établir sur cette glace, elle devient presque impossible à rompre : les actions sont calculées sur les devoirs, les plaisirs sur les convenances ; pourvu que la conversation n’arrive pas à la pensée dominante, elle ne tarit point ; et l’on passe dans le monde pour s’aimer, parce qu’on se voit souvent et qu’on ne se dispute jamais.

Les orgueilleux sont plus sujets que d’autres à cette infirmité de l’âme, et, lorsqu’il s’y joint un malaise de conscience, la cure en est encore plus difficile. Le billet qu’Adhémar venait de recevoir était rempli des plus tendres reproches sur le mystère de son arrivée ; la duchesse d’Alvano le suppliait de ne pas repartir sans venir la voir ; il était bien décidé à ne pas céder à cette prière, mais il n’y avait pas moyen de faire valoir ce sacrifice sans indiscrétion, et Adhémar garda sur ce billet un silence délateur.

L’arrivée de madame de Cernan et de M. de Maizières vint ajouter à la contrainte qu’il s’imposait. M. Brenneval, présumant que son gendre n’aurait pas le temps d’aller voir sa tante et son ami, leur avait envoyé un exprès pour les engager à venir dîner avec lui ; vivement contrarié de cette bonne attention, il fallut qu’Adhémar en parût enchanté. C’était la première fois qu’il voyait troubler le petit comité de famille avec regret

Le récit des principaux faits de la campagne de Wagram, de celui des événements de Paris, fournit à la conversation pendant la promenade qui précéda le dîner. Un voisin de campagne, que M. Brenneval ne se soutenait pas d’avoir invité quelques jours auparavant, un vaudevilliste qui venait quand il lui plaisait, attendaient tous deux dans le salon lorsque le maître de la maison et ses amis y rentrèrent. Chacun leur fit un accueil proportionné au cas qu’il en faisait. M. de Lorency fut avec eux poli et distrait, M. Brenneval sans façon, M. de Maizières d’une familiarité insolente ; quant à madame de Cernan, elle ne prit garde ni à l’un ni à l’autre.

La cloche annonça que le dîner était servi. M. de Lorency, craignant qu’Ermance ne fût encore trop souffrante pour sortir de sa chambre, se levait pour aller la voir lorsqu’elle entra dans le salon.

— J’allais vous chercher, dit Adhémar, et, si je n’avais craint de vous causer une nouvelle surprise, je serais allé savoir plus tôt comment vous vous trouvez ; mais j’ai été si malheureux dans mon apparition…

— Ah ! la voilà donc cette chère Ermance ! s’écria madame de Cernan en allant embrasser sa nièce. Comme elle est jolie dans ce négligé, et que sa pâleur lui va bien ! C’est Leroi qui a fait cette robe n’est-ce pas ? et mademoiselle Minette cette guimpe charmante ? Ah ! je reconnais bien là leur bon goût et le vôtre. Madame de V… n’aurait jamais rien choisi de pareil. Ces femmes-là ont peur du simple comme nous du commun. Il faut absolument que je me donne une dentelle comme celle-ci.

— Je l’ai rapportée de Bruxelles, répondit Ermance, et si vous désirez un fichu semblable, je me charge de vous le commander.

C’était s’engager à l’offrir, et madame de Cernan avait un penchant décidé pour ce qu’elle appelait les présents de l’amitié. Ermance lui savait si bon gré d’avoir distrait son embarras par des questions frivoles, qu’elle lui aurait donné tout ce qu’elle aurait voulu.

On se mit à table. Chacun, préoccupé de soi, ne s’aperçut point de l’expression singulière qui animait le visage de madame de Lorency. C’était un mélange de désespoir et de joie, qui donnait à ses regards quelque chose de tendre et d’égaré. Adhémar seul cherchait l’explication de ce mystère, et croyait le trouver dans l’émotion qu’il éprouvait lui-même. Cette femme, qu’il avait épousée avec indifférence, lui apparaissait aujourd’hui sous un tout autre aspect. À cette beauté froide, qu’il admirait à peine, avait succédé le charme d’une mélancolie profonde ; la sotte importance de la jeune pensionnaire avait fait place au maintien noble et modeste d’une personne distinguée ; et celle qu’il soupçonnait de n’avoir point d’âme révélait à chaque instant la sienne par ses efforts à surmonter tous les mouvements d’une extrême sensibilité. À tant de séductions se joignait la plus grande de toutes, un secret.

C’est ce terrible secret qui rendait Ermance si intéressante, même aux yeux des gens qui enviaient le plus sa fortune et sa beauté. On devinait qu’à travers ce bonheur apparent il existait un mal inguérissable qui empoisonnait tous les moments d’une vie brillante ; et, sans connaître la cause de ce chagrin vengeur, l’envie s’en contentait, et la bonté de quelques ames d’élite en éprouvait une douce sympathie.

Si l’on pouvait noter en partition la conversation d’un dîner dont les mets délicats et les vins exquis animent la gaieté, et même les discussions sérieuses, ce serait un morceau d’ensemble digne d’être comparé aux chefs-d’œuvre de Rossini. Les solos éloquents, les traits gracieux, les imitations ingénieuses et le tutti bruyant, tout s’y trouve. Madame de Cernan, professeur dans l’art d’alimenter et (comme on le dirait aujourd’hui) d’activer la conversation, entama le sujet si fécond des caquets de la cour et de l’armée.

— Savez-vous bien, dit-elle à son neveu, que nous avons eu ici la peur que tout ne fût perdu ? Votre bataille d’Esling, malgré vos beaux bulletins, avait jeté l’alarme. Le discours du maréchal Lannes en mourant, ses imprécations contre le démon guerrier de l’empereur, et, plus que tout, ses prédictions funestes, avaient inspiré à la cour une véritable terreur.

— Pour moi, dit très-haut M. Robergeon, j’avais trop de confiance dans l’étoile de l’empereur pour douter un moment du succès de la campagne ! On aura beau dire, c’est le plus grand homme de tous les siècles !

Il faut savoir que M. Robergeon, ancien commissaire des guerres à la retraite, et jouissant d’une pension due à la munificence de l’empereur, n’avait qu’une idée, celle de conserver cette pension à tout prix. Employé autrefois par le général Moreau, il ne manquait pas une occasion d’en médire, car il s’imaginait que la police tenait registre de ses moindres paroles : aussi, quel que fût l’avis des gens qu’il entendait discuter sur le mérite ou les fautes de l’empereur, il ne manquait jamais de les interrompre par sa phrase accoutumée : « Pour moi, messieurs, je le regarde comme le plus grand homme de tous les siècles, et je ne crains pas de le dire. » Enfin, M. Robergeon était un modèle d’esprit de conservation. On ne causait pas un quart d’heure avec lui sans ressentir la gêne d’un tiers importun qui ne permettait pas à la pensée de s’exprimer librement, qui la contraignait au point de la rendre absurde : ce tiers, c’était la maudite pension, qu’une imprudence, un mot pouvait anéantir. Cette espèce de Seïdes pensionnés se reconnaissait alors à leur ardeur à vanter les fautes ou les revers du maître. Calmes sur les triomphes mérités, ils s’exaltaient sur ce que les plus grands admirateurs de l’empereur n’osaient défendre ; et, malgré tant d’exagération dans leur dévouement, on ne les confondait jamais avec ceux dont la sincère admiration n’était point aveugle, avec ces braves officiers qui disaient en le suivant au champ d’honneur : « Le petit caporal en fait furieusement tuer, mais aussi comme il traite bien ceux qui restent ! »

Après avoir jeté un regard dédaigneux sur M. Robergeon, madame de Cernan continua :

— Est-il vrai qu’au milieu de tous ces désastres, l’empereur ait commencé un roman dont l’héroïne est polonaise ?

— Pardon, ma chère tante, répondit en souriant Adhémar, mais voilà une question fort indiscrète.

— Eh bien, si tu crains de te compromettre, j’y répondrai pour toi, dit Ferdinand. On disait hier, chez M. de T…, qu’avant de répudier sa femme pour fonder sa dynastie, il fallait bien savoir s’il était capable de perpétuer sa race, et la belle madame *** a été choisie pour lever les doutes à cet égard. Il paraît que le succès a couronné l’épreuve, et que l’enfant né sous la tente nous en promet un qui naîtra sur le trône.

— Quel beau jour ce sera pour la France ! s’écria M. RObergeon.

— Et quelle belle occasion de faire des couplets ! dit M. Brenneval en s’adressant à M. Fonteny.

— Des couplets ! reprit M. de Maizières ; dites donc des odes, des hymnes, sans compter les comédies, les vaudevilles d’appartement. Croyez-moi, monsieur Fonteny, faites le vôtre d’avance, ce sera de l’or en portefeuille ; car, il faut être juste, à cette cour les flatteries sont bien payées.

— Je ne saurais chanter le malheur de notre bonne Joséphine, répondit M. Fonteny ; j’ai trop souvent chanté sa gloire comme femme du plus grand souverain de la terre ; j’ai trop répété de fois qu’elle seule pouvait le rendre heureux.

— Beau scrupule ! dit Ferdinand. Pourquoi voulez-vous être plus fidèle que son mari ?

— C’est donc une chose décidée que ce divorce ? demanda madame de Cernan.

— On n’en doute pas à l’armée, répondit Adhémar, et chacun le blâme ou le justifie en raison de ses intérêts.

— La raison d’État l’exige, reprit M. Robergeon, et, d’un autre côté, je ne vois pas pourquoi l’empereur serait plus tenu qu’un autre mari à garder une femme qu’il sait fort bien l’avoir trompé.

Ici Ermance fit un mouvement involontaire. Craignant qu’il n’eût été remarqué :

— Cependant elle l’aime, dit-elle avec l’accent de la pitié.

— Ce qui ne l’a point empêchée de faire pour d’autres ce qu’un mari ne pardonne jamais. Je le demande à monsieur le colonel, ajouta M. Robergeon d’un air confiant ; madame est fort belle, fort aimable ; mais si elle…

— En vérité, mon cher Robergeon, interrompit M. Brenneval, pour trouver des autorités, vous faites des suppositions inimaginables. Il est convenu que toute action impériale est à l’abri du blâme. Mais ne vous pressez pas tant de prendre des conclusions avant que l’affaire ne soit plaidée. L’impératrice n’était pas plus coupable l’année dernière qu’aujourd’hui, et je parie bien que vous ne déclamiez pas alors contre la clémence de son royal époux.

— C’est possible ; mais, vous avez beau dire, c’est un grand homme, répétait Robergeon sans se déconcerter.

— Ce grand homme, reprit Ferdinand, a, dit-on, vu mourir son meilleur ami d’un œil sec.

— C’est une atroce calomnie ! s’écria Adhémar. J’étais là quand l’empereur fit poser à terre le brancard sur lequel on transportait le maréchal ; je l’ai vu se précipiter à genoux, serrer dans ses bras son ami couvert de sang ; je l’ai entendu lui dire en pleurant : « Lannes, me reconnais-tu ? — Oui, sire, répondit le maréchal ; vous perdez votre meilleur ami. — Non, tu vivras ! s’écriait l’empereur. N’est-ce pas, Larrey, que vous me répondez de ses jours ? » Et en l’entendant parler ainsi, en le voyant pénétré d’une douleur si vraie, les blessés, dont les brancards suivaient celui du maréchal, essayèrent de se soulever, et se mirent à crier : Vive l’empereur !

En faisant ce récit, les yeux d’Adhémar trahirent une vive émotion, et chacun la partagea. Il se fit un moment de silence ; Adhémar en profita pour se récrier contre la manie si commune en France de refuser toute espèce de qualités aux gens qu’on n’aime point.

— Cette injustice, ajouta-t-il, redouble en raison des services que l’on reçoit, et je ne serais pas étonné qu’elle fût la première cause de cette soif de conquêtes que l’on reproche à l’empereur. Convenez que si la guerre occupait moins les esprits, ils passeraient tout leur temps à faire des chansons contre lui. Déjà l’on discute sa gloire, bientôt on la niera. Que nous restera-t-il alors ?

— Vrais propos de soldat, dit M. de Maizières ; mais quand on entend un Lorency en parler de la sorte, on ne peut s’empêcher de reconnaître à ce Bonaparte au moins une grande connaissance des hommes et un grand talent pour se les concilier. On dit qu’après avoir tout sacrifié à la gloire, il entreprend la conquête des sages, qu’il va tourner aux principes, à la morale, et que la plupart des dames du palais vont être obligées de se retirer ou de se convertir.

— Au fait, dit madame de Cernan, si la nouvelle impératrice est jeune, l’empereur ne se souciera peut-être point de la confier à l’expérience de quelques-unes de ces dames : une jeune âme est si vite pervertie ! Croyez-vous que la duchesse d’Alvano reste ?

— Certainement, elle restera, reprit Ferdinand, au risque de se faire prude ou dévote, selon ce qui conviendra mieux.

En ce moment Adhémar se trouva partagé entre la crainte de paraître prendre trop vivement le parti de la duchesse et la faiblesse d’abandonner à la médisance de ses amis une femme connue pour l’avoir aimé. Dans cet embarras, le sentiment généreux devait l’emporter : il reproche à Ferdinand sa sévérité pour une personne qui l’a toujours traité avec bienveillance, et finit par l’accuser de manquer de franchise avec elle. On devine avec quelle attention Ermance écoutait ce débat.

— Que veux-tu, répond Ferdinand, j’ai changé : je ne la trouve plus si agréable qu’il y a un an ; elle a pris je ne sais quel ton d’assurance pour dire des lieux communs qui m’est insupportable, et puis des airs de cour qui trahissent la bourgeoise… Mais, toi aussi, tu as changé ; conviens que tu ne la trouves plus si belle ?

— Non, vraiment, je n’en conviendrai pas ; tout ce que je puis faire pour toi, ajouta M. de Lorency en souriant, c’est de convenir que, tout en rendant justice à sa beauté, j’en connais de préférables. Le regard qui suivit ces mots fit rougir Ermance de plaisir et de honte.

— N’avais-je pas raison ? dit Ferdinand en lui donnant la main pour rentrer dans le salon ; le voilà maintenant amoureux de sa femme. N’allez pas vous laisser attendrir ; traitez-le indignement, renvoyez-le à sa duchesse ; qu’il reparte désespéré… Mais vous n’aurez jamais ce courage. J’ai envie de me charger de le tourmenter pour vous. Si je lui parlais de l’amour d’Adrien ?…

— Ah ! mon Dieu ! s’écria Ermance d’un air terrifié.

— Cela ne ferait pas mal, je vous assure ; un peu de jalousie achèverait de bouleverser sa tête, et vous auriez le plaisir de le voir complètement fou : cela amuse tant les femmes.

— Par grâce, ne lui parlez point de moi, dit Ermance d’un ton suppliant.

— Cela dépendra de sa conduite, reprit M. de Maizières ; nous sommes une société d’envieux qui ne demandons qu’à tourmenter son bonheur. À votre premier signe de mécontentement, nous déploierons tous nos moyens, et nous vous vengerons d’une manière éclatante.

— Si vous en étiez capable, je me brouillerais avec vous.

— Eh bien, prouvez-nous qu’il vous rend heureuse, sinon votre tristesse lui coûtera cher.

— Comment ne serait-on pas heureuse de l’aimer ? dit Ermance en s’efforçant de sourire.

Adhémar s’approchait d’eux comme elle finissait ces mots ; il espérait pouvoir dire à Ermance quelque chose qui détruisît l’impression produite par le billet de madame d’Alvano. On ne lui en laissa pas la possibilité ; le reste de la soirée ne lui promettait pas plus de loisir. La pluie tombait par torrents. M. Brenneval exigea de madame de Cernan de ne pas se mettre en route par un si mauvais temps. Il fut convenu que tous passeraient la nuit au château, et que, pour remplacer les plaisirs de la promenade, on jouerait au wisth en écoutant les chansons de M. Fonteny. Ainsi les petits intérêts du monde sont toujours ennemis des intérêts de cœur.