Un mâle (Lemonnier)/12

Kistemaeckers (p. 83-90).
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XII



Germaine, pendant ce temps, gagnait le village à petits pas de promenade. La fille du fermier des Oseraies, Célina Malouin, était allée la prendre avec sa mère, après le repas de midi, et elles avaient résolu de faire la route à pied.

Elles marchaient avec des douceurs de flânerie, toutes trois sur le même rang ou à la file, selon la largeur des chemins. Et, quelquefois, Célina et Germaine prenaient les devants, se disant des choses à demi-voix.

Célina avait vingt ans. Elle était petite, sans tournure, les yeux glauques, presque laide ; mais l’âge la rendant amoureuse, elle ne songeait qu’à se marier, rêvant sans cesse au mari qui ne se présentait pas. Un Malouin de leur parenté était droguiste à la ville. Il avait une clientèle, il était garçon. C’était un bel homme. Trente ans environ. Il était venu à la ferme il y avait deux mois. Elle prétendait qu’il l’avait regardée d’un œil très attendri, et même il lui avait pincé la taille en l’appelant par son petit nom, un soir, dans la nuit du vestibule.

Elle vivait de cette possession incertaine depuis deux mois. Son cœur était remué d’une espérance douce qui la berçait et l’irritait. Elle reconnaissait pourtant que le cousin tardait un peu à reparaître. Et tremblante, elle demanda à Germaine si elle ne lui voyait pas un moyen de hâter cette arrivée

Germaine l’écoutait avec un peu de dédain pour sa niaiserie de campagnarde éprise, et de temps en temps, interrogée, lui répondait un mot, puis la laissait dire, finissant par ne plus être touchée que de l’amour qu’il y avait au fond de ses mots. Une langueur la faisait défaillir à de certaines conjectures. Elle avait beau vouloir les rejeter, elles s’obstinaient à remplir son cerveau. Elle sentait par moments comme un brûlement dans la gorge, comme une boule de feu qui montait et descendait, et d’autres fois un flot bouillant qui l’amollissait et la parcourait des pieds à la tête. Cachaprès apparaissait au bout de ces crises, avec ses tentations d’homme fort et résolu, et tandis que Célina lui parlait de son cousin, l’idée qu’elle n’avait qu’à s’abandonner pour goûter enfin la plénitude du bonheur, la gagnait, l’envahissait. Les sourcils tendus, ses yeux vagues errant dans les feuillées, elle songeait à ce garçon étrange, à sa beauté rude, à la douceur de ses paroles. — L’aimait-il après tout ?

Elles avaient pris à travers bois un sentier qui raccourcissait la distance. Une mousse tapissait le pied des arbres d’un velours lustré. À droite et à gauche, des taillis formaient un rideau de verdure qui pâlissait dans la profondeur, petit à petit prenait une transparence d’eau. Et au-dessus de leurs têtes, les branches, en se joignant, étendaient une voussure légère entre les trous de laquelle s’égouttait le soleil. Une fraîcheur montait du sol humide.

Quelquefois, les taillis se rapprochaient au point qu’ils semblaient fermer le sentier. Alors, il fallait écarter les branches, et Germaine sentait une douceur à être caressée par le frôlement des feuillages. Cela mettait un apaisement dans son sang et en même temps chatouillait sa chair au hasard, comme un attouchement. Un gazouillis d’oiseau remplissait les hautes ramures. Des battements d’ailes frissonnaient dans l’ombre. Et cette tendresse des nids en amour s’ajoutait à l’immense allégresse de la terre bourdonnant dans la splendeur d’une après-midi de printemps. Une lasciveté traînait dans l’air ; des végétations s’échappaient des odeurs âcres de sèves fermentées ; un désir de s’étreindre rapprochait les branches, et saisies toutes les deux alors d’un frémissement de tout leur être, demi-suffoquées, Célina et Germaine se taisaient. On entendait parfois la voix de la fermière, distancée, qui leur criait de l’attendre. Elles ralentissaient un peu le pas, sans répondre.

Le sentier débouchait dans les champs. Là, elles ouvrirent leurs parasols, et cette tache brune des alpagas se balançait par dessus les blés déjà hauts, dans la magnificence bleue de l’air. Un souffle léger chassait la poussière à ras du sol, par nuées, qui allaient mourir dans les champs de froment. Elles ouvraient alors la bouche, aspirant cette douceur, ou détendaient un peu les bras.

La plaine brûlait comme une fournaise, et cette chaleur brusque avait empourpré leurs joues d’une large rougeur. Elles s’avançaient l’une après l’autre, un peu lasses, ayant dans l’œil un aveuglement de lumière. Au loin, l’horizon pulvérulent avait des blancheurs de craie.

Germaine, à la mode des campagnes, portait une robe de soie noire sur laquelle retombait un léger paletot également en soie. Elle avait relevé d’une main la traîne de sa robe. Un jupon blanc, raide d’empois, battait à chaque pas le talon de sa bottine. Tandis qu elle marchait, le soleil lustrait son corsage, étroitement bridé aux rondeurs fermes de sa gorge. Un chapeau de paille, très garni de fleurs, la coiffait. Célina avait une robe de soie grise qui tranchait sur la toilette noire de la fille du fermier Hulotte.

Et tout d’une fois, la musique du bal leur arriva, avec le bourdonnement assoupi des voix. Alors une gaîté les prit. Elles allongèrent le pas, et au bout d’un petit temps se trouvèrent sur la place, mêlées à la foule.

Des connaissances les appelaient par leurs petits noms. Elles étaient très entourées. Des fils de fermiers leur demandaient des danses « pour tout-à-l’heure ». Et elles passaient au milieu des groupes, riant d’être poursuivies dès leur arrivée.

Le fermier Champigny, debout devant sa porte, les vit venir de loin. Il alla à elles et les obligea à entrer à la ferme.

— Une petite tarte avec un verre de quelque chose, ça n’est pas de refus, disait-il en les poussant devant lui.

Au même moment, arrivèrent la fermière et leur fille Zoé. Elles avaient fait un tour de bal et elles rentraient prendre leur café.

— Tout de même ! n’faut pas se laisser tomber, disait la mère Champigny, grosse petite femme rieuse. On a besoin de jambes donc, pour danser. Est-il pas vrai, Germaine et Célina !

Elle les complimentait, les trouvait superbes toutes deux, les regardait avec admiration, la tête sur le côté, en battant ses mains l’une dans l’autre, puis parlait de sa Zoé qui allait avoir dix-neuf ans, un bel âge. Et Zoé, ayant entraîné un peu Célina et Germaine, leur raconta qu’elle avait dansé deux fois avec le fils des Mortier, vous savez bien, le fermier du Grand-Champ, à deux lieues de là. Il était étudiant en médecine, mais il était revenu pour les vacances. Et ils avaient bien ri, à un moment, quand la foule, qui était grande au bal, les avait collés l’un contre l’autre sans pouvoir bouger.

Puis on entra dans la chambre du rez-de-chaussée, qui était la chambre où les Champigny recevaient leur monde. Il y avait une belle toile cirée sur la table, et sur la toile une énorme tarte au riz, avec une belle croûte couleur safran. La fermière plongea son couteau dans la tarte, en fit des quartiers, et chacun tira le morceau qui lui convenait le mieux. Une grosse fille de ferme entra alors, en disant : « Bonjour, tout le monde, » la face largement fendue d’un rire, et mit sur la table une cafetière du bec de laquelle s’échappait une fumée brune, exhalant une odeur de chicorée.

— Encore une tasse ! Encore un morceau de tarte ! répétait à tout bout de champ la fermière.

— Non, merci. Ça ne se peut pas. Je suis toute enflée déjà, disait la femme du fermier Malouin.

— Si fait ! Tout de même.

— Alors une petite tasse, pour vous faire honneur. C’est ça. Merci.

Et elle continuait auprès de Célina et de Germaine.

— C’est-y qu’elle est mauvaise, la tarte, que vous n’en mangiez point ? Hé ! fermier, astique donc les demoiselles ! Ah ! si c’étions pas de vieilles gens comme nous, mais d’beaux gâs !

— Pour ça, oui, disait Célina en riant.

— Allez ! allez ! c’est l’âge ! Et Zoé qu’en dira autant bientôt ! Elle sera comme toutes les filles ! Voyons ! Une petite tasse ! une seule !

Les assiettes se tendaient alors et des nouveaux quartiers de tarte épaississaient l’estomac. Puis on parla des veaux, des porcs, de la récolte. L’odeur des fumiers entrait par les fenêtres ouvertes, avec le beuglement des vaches dans l’étable. Et dehors, le village en liesse criait, battait l’air de vivats.

On sortit. Les Champigny les accompagnaient.

Le meunier Izard était malheureusement sur le pas de sa porte. Il fallut entrer chez lui comme on était entré chez les Champigny. Il était seul à la maison, mais ce n’était pas une raison ; il allait envoyer le domestique prévenir ses filles, qui étaient chez les Ronflette.

Izard était veuf. Tout en parlant, il leur ouvrait les portes de son salon, tendu d’un papier de velours gaufré d’or. Une glace à moulures dorées était posée sur la cheminée. Des fauteuils en velours recouverts de housses blanches entouraient une table à pied tourné, recouverte d’une plaque de marbre. Un tapis étendait sur le parquet sa laine moëlleuse à rosaces rouges.

Le meunier les laissa seuls un instant, contemplant cette opulence, et l’instant d’après reparut, trois bouteilles de vin dans les bras.

Les femmes se récrièrent ; elles avaient pris du café, des liqueurs ; le vin leur tournerait l’estomac, pour sûr.

— Bon ! Un petit verre de trop, ça ne fait rien en temps de kermesse, répondait Izard. Et puis, vous allez avoir de la compagnie. J’ai fait appeler mes neveux.

Il clignait de l’œil du côté des jeunes filles.

Trois bouteilles se vidèrent. Des assiettes garnies de bonbons passaient de main en main, constamment. On entendait le bruit sec des dents croquant les pâtes sèches. Champigny dégustait le vin, en faisant claquer sa langue contre son palais. Le meunier le regardait alors d’un air goguenard, secouant la tête et disant : Hein ? hein ? avec satisfaction.

Un bruit de pieds remplit le corridor et presqu’aussitôt la porte s’ouvrit. C’étaient les filles du meunier qui rentraient avec leurs cousins, ceux-ci aux nombre de trois. Deux d’entre eux étaient meuniers au moulin de leur père, et le troisième était commis de l’Enregistrement, à la ville.

On fit les présentations.

Germaine et Célina se levèrent, échangèrent des poignées de main avec les arrivants ; et tout le monde se plaça autour de la table, sur des chaises en canne qu’il fallut aller prendre dans la chambre voisine. Izard sortait à tout bout de champ, rentrait avec des bouteilles sous le bras ; les garçons de leur côté s’occupaient de faire boire les femmes, et les bouchons claquaient coup sur coup, tirés des goulots avec fracas.

Les trois neveux rentraient du bal, ils s’étaient amusés. Ils racontaient que la fille du marchand Herbeaux était tombée au milieu d’un quadrille, entraînant son cavalier ; les autres danseurs avaient culbuté sur le couple échoué ; cela avait fait un large tassement très comique. Ils donnaient à entendre qu’il s’était alors passé des choses, et ils souriaient sans rien préciser. Le commis, au contraire, dédaignait ces vulgaires gaîtés. À la ville, on avait mieux que des dondons. Les filles, d’ailleurs, ne savaient pas valser au village. Et il affectait des airs blasés, en homme qui a pris sa part de plaisirs plus délicats.

Germaine écoutait, distraite. Une impatience la gagnait. Ces longues lampées sur place l’étourdissaient ; un feu rougissait ses pommettes.

Champigny donna le signal du départ.

— Y a de la jeunesse. Faut ben qu’elle s’amuse !

Et toute la bande alors se leva. Il ne resta à la maison que le vieux Izard, un peu souffrant d’un rhumatisme. Une animation régnait parmi les hommes. Ils avaient la voix haute et le regard hardi, avec douceur. Le commis arquait sa personne sur le côté pour parler à Germaine. Et Célina, Zoé, les deux filles Izard, suivaient, riant, se moquant des paysannes en robes bleues et vertes, qui passaient, la tête chargée de « potagers en plein rapport ». C’était Irma, l’aînée des Izard, qui avait trouvé le mot. Elle avait été en pension à Givet, et elle en avait rapporté le goût de la moquerie.


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