Un mâle (Lemonnier)/11

Kistemaeckers (p. 77-82).
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XI



Le jour de la kermesse arriva.

Dès le matin, une fermentation remplit le village. Les cabaretiers s’étaient approvisionnés de bières. Des pains d’épice avaient été étalés par tas à la fenêtre des épiciers. Et toute l’après-midi de la veille, les fours avaient brûlé pour la cuisson des tartes. Devant les portes, le pavé balayé reluisait de propreté. Des rideaux frais, relevés par un nœud de couleur, mettaient leur blancheur sur le noir des vitres. Un tapage de ménagères lavant à grands coups de balais les chambres des maisons traînait dans l’air. Dix heures firent sonner les cloches de la grand’-messe. Alors, les brosses et les seaux furent remisés, les bras rouges enfilèrent les manches des robes, et la gaieté commença.

Des hommes montraient sur le seuil des cabarets leurs faces détendues par une demi-ivresse. Ceux-là étaient en train depuis la sortie de la messe de huit heures. Une odeur de lampées montait de leurs blouses. Quand des groupes passaient sur le chemin, ils cognaient au carreau et les appelaient pour trinquer avec eux. Cela faisait petit à petit des rassemblements.

La chaleur étant très grande, on se mettait à la porte debout devant les tables. On se parlait nez à nez, l’un en face de l’autre, avec des gestes amples. Des affaires se traitaient, la finesse, aiguisée par le genièvre, mettait aux prises les marchands de grains et les marchands de bestiaux, arrivés du matin. On se secouait les mains ; des démonstrations d’amitié rendaient les yeux tendres ; et la tendresse augmentant, on se régalait de tournées réciproques.

Des verres vides encombraient par files inégales les tables poissées d’écume de bière. Quelquefois un mouvement brusque d’un buveur faisait bouger les verres, qui s’entrechoquaient avec des cliquetis. Ce bruit des verres se mêlait à la rumeur des conversations, celles-ci formant un grand bourdonnement sourd qui avait l’air de rouler sous les tables et par moments était dominé par des éclats de voix plus hauts.

Dans l’intérieur des cabarets, une fumée bleue battait les plafonds et de là retombait en nuage sur les gens assis. Des dos s’arrondissaient dans des sarraux indigo, lustrés par les filées de jour qui passaient sous les stores demi-clos. Des coudes nageaient dans de la bière ; sur les faces plus rouges grandissait l’ivresse.

Tout le monde fumait. Des étincelles braséaient au creux des pipes. Çà et là, une allumette éclatait, lueur phosphorescente dans l’obscurité brune. Les bouches rejetaient les bouffées de tabac, bruyamment ; des salives claquaient à terre ; parfois, un hoquet mettait comme une coupetée brusque sur le ronflement de toutes les voix parlant ensemble.

On entendait tinter les verres sur les plateaux portés par les servantes. Celles-ci, la robe troussée, circulaient difficilement, bousculées par l’animation générale. Un juron leur sortait des lèvres alors, tandis que les plateaux chaviraient à moitié dans un large épanchement de liquide. Puis des poussées les prenaient en flanc. Des mains tâtaient leurs gorges, par dessus les plateaux, et elles avaient à se défendre contre des libertés de gestes. L’échauffement des esprits se mêlait d’un peu de lubricité à la vue de cette chair mafflue qui frôlait les tables ; et à chaque verre, l’effervescence s’accroissait. Les torses se tassaient sur les chaises. Il y avait des écrasements d’épaules le long des murs. Des gens avaient l’air de s’être effondrés sous une tapée de coups de poing. Les mains faisaient dans le vide des mouvements vagues. Lentement, la bière assommait cette cohue. Et une odeur de brassin montant des caves où fermentaient les futailles, achevait de griser les cerveaux.

Dans les cours, le brouhaha n’était pas moindre. On criait, on cognait les tables, des rires battaient les feuillages et le bruit s’augmentait autour des jeux de quille, et du roulement des boules et des chamaillis de contestations. À tout instant, la boule partait, frappait la planche d’un coup sec, puis ronflait à ras du sol jusqu’à l’instant où les quilles cognées s’abattaient. Toutes les voix éclataient alors, criant le nombre des quilles abattues. Les joueurs avaient des trognes rouges sur lesquelles les charmilles mettaient un reflet vert clair.

Midi tomba sur la soûlerie.

Des grillements de beurre à la poële sifflèrent dans les maisons. On entendit remuer les vaisselles dans les bahuts, et dans le relent des fumiers chauffés par le soleil, passa une odeur grasse de soupe au lard. Le besoin de manger crispant les estomacs, les cabarets se vidèrent. Les hommes allèrent nourrir leur ivresse d’une tranche de bœuf ; quelques-uns, après avoir mangé, se jetèrent pendant une heure sur des bottes de paille, au fond des hangars. Le soleil cuisait, du reste, allumant une réverbération aveuglante, à ras du pavé. Les toits de chaume, tapés à cru de ce jaune d’or de la lumière de midi, avaient des tons de poisson rissolant à la poële. Des bouffées de chaudière sortaient des maçonneries surchauffées. Et, tout à coup, la gaîté un instant assoupie se réveilla. Cette fois, elle allait durer jusqu’à la nuit. Les cabarets se remplirent de tablées plus compactes alors. Un moutonnement de foule ondula aux abords des endroits où l’on buvait Les pompes à bière gloussèrent sans discontinuer. Et le houblon fut absorbé par baquets.

Le seuil des portes était occupé par les vieilles femmes, en cornettes propres. Elles étaient assises, leurs mains repliées sur les genoux, et regardaient passer la joie dans le chemin. Le plaisir d’être encore de ce monde, après tant de kermesses dont elles avaient eu leur part, mettait une détente sur leurs faces boucanées, éraflées d’une infinité de raies. Leurs rides souriaient. Et elles demeuraient là, réjouies, remplies du temps passé.

Le village, à présent, débordait dans la rue. Des bandes de filles, au nombre de six et de dix, passaient bras dessus bras dessous, occupant la largeur du pavé. Leurs robes bleues, vertes, blanches, à pois rouges et jonquille, faisaient dans la lumière comme des trous de couleur. Et elles s’avançaient, marchant lentement et se balançant sur leurs hanches. La pommade donnait à leurs chevelures des brillants de plaques de métal. Des collerettes montaient en tuyaux dans leurs cous bruns. Les niaises baissaient les yeux, étourdies de leur luxe de toilette, et les autres hardiment jetaient de leurs lèvres rouges des volées de sourires aux garçons qui se poussaient du coude sur leur passage.

Une grosse concupiscence s’allumait dans la foule. Celle-ci s’écoulait le long des maisons, d’un mouvement continu qui traînait sur le pavé, avec un frottement monotone, et un peu plus loin gagnait la campagne, enfilait les sentiers, se débandait derrière les haies. Des marchandes avaient installé des tables contre le mur de l’église. C’était une invitation qui arrêtait les hommes, les filles et les enfants, les retenait devant les étalages avec des regards de convoitise. Il y avait là, sur des nappes à carreaux rouges et blancs, des bocaux de pains aux amandes, de boules en sucre, de gimblettes et de macarons. Des paquets de saucissons pendaient, plaqués de rondelles de graisse Des pains d’épices s’amoncelaient, avec leurs croûtes luisantes. Et sur les assiettes séchaient des tartes à la confiture de pruneaux, saupoudrées de sucre et de poussière. On voyait, en outre, des cigares, des pipes, des poupées à tête de cire, des mirlitons, des trompettes en bois, et, dans un carton spécial, des boucles d’oreille, des broches, des anneaux, toute une joaillerie de pacotille, émaillée de pierres rouges, jaunes et vertes, auxquelles le soleil arrachait des flambées. En face des marchandes, de l’autre côté de la place, des êtres noirs, patibulaires, avaient installé des tirs. Une chandelle étant la cible, il fallait la souffler avec la chasse de vent que faisait le coup en partant.

Il y avait en cet endroit une oscillation de monde planté sur les deux jambes, bouche béante. Des hommes à la file attendaient le moment de tirer. L’amorce posée, on prenait les fusils, on épaulait, les pieds distants, les coudes relevés, puis la capsule éclatait. Ce pétardement sec, qui ne finissait pas, s’ajoutait aux appels rauques des marchandes. Et tout à coup un orgue de barbarie fit son apparition au milieu des groupes.

Le musicien tournait la manivelle, les yeux perdus devant lui, hébété par la route qu’il avait faite, et de temps en temps d’une secousse des épaules remontait la bricole qui lui labourait la nuque. L’orgue, étant sonore, s’entendait de loin. Des ribambelles arrivaient en courant pour être plus près de la musique, et celle-ci grinçait avec des fioritures de flûtes piaulant sur une basse de tambourin roulant constamment.

La gaîté à présent s’augmentait de tout ce qui était bruit, lumière, spectacle, prétexte à crier et à rire. Des rondes s’épanchaient sur la place, déhanchées, les bras dessinant des oves au-dessus de la tête des danseuses. Cela cessait, recommençait ailleurs, avec des entraînements irrésistibles, en attendant que le bal ouvrît ses portes à l’estaminet du Soleil. Et une sueur montait de cette vaste flânerie sous un soleil brûlant. Les dos bouillaient ; les chemises collaient à la peau ; l’eau, par filets, ruisselait le long des tempes. On voyait les femmes cambrer leurs reins pour décoller de la chair leurs robes mouillées.

À trois heures, une poussée se produisit du côté du Soleil. On montait deux marches. Elles étaient assaillies d’un flot qui se tassait, se poussait, au milieu des indignations des filles froissées et des éclats de rire des garçons bourrant à coups de poing les rangs devant eux. Le flot se brisait dans la salle, allait s’abattre sur les bancs qui garnissaient les quatre murs, ou bien incontinent se mettait à tournoyer avec un élan effréné.

Deux clarinettes, un fifre et un tambour étaient installés dans la cage des musiciens, en surplomb sur la salle, et le fifre, d’un mouvement continu de la tête, battait la mesure, dirigeait son orchestre. La gaîté éparse à travers le village sembla alors se concentrer dans cette large salle du Soleil, qui tremblait, secouée par l’immense trépignement de tous les couples lancés à travers une danse endiablée.