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Hetzel (p. 226-235).

CHAPITRE V

leçon sur les fourmis dans une fourmilière.


En ce moment, l’orage éclatait avec une violence inconnue aux latitudes tempérées. C’était providentiel que Dick Sand et ses compagnons eussent trouvé ce refuge !

En effet, la pluie ne tombait pas en gouttes distinctes, mais par filets d’eau d’épaisseur variable. C’était, quelquefois, une masse compacte et faisant nappe, comme une cataracte, un Niagara. Qu’on se figure un bassin aérien, contenant toute une mer, et se renversant d’un coup subit. Sous de tels épanchements, le sol se ravine, les plaines se changent en lacs, les ruisseaux en torrents, les rivières débordées inondent de vastes territoires. C’est que, contrairement à ce qui arrive dans les zones tempérées où la violence des orages est en raison inverse de leur durée, en Afrique, si forts qu’ils soient, ils continuent pendant des journées entières. Comment tant d’électricité peut-elle s’être emmagasinée dans les nuages ? comment tant de vapeurs ont-elles pu s’accumuler ? c’est ce qu’il est difficile de comprendre. Il en est ainsi, pourtant, et l’on peut se croire transporté aux époques extraordinaires de la période diluvienne.

Heureusement, la fourmilière, très épaisse de parois, était parfaitement imperméable. Une hutte de castors, de terre bien battue, n’eût pas été plus étanche. Un torrent aurait passé dessus, sans qu’une seule goutte d’eau eût filtré à travers ses pores.

Dès que Dick Sand et ses compagnons eurent pris possession du cône, ils s’occupèrent d’en reconnaître la disposition intérieure. La lanterne fut allumée, et la fourmilière s’éclaira d’une lumière suffisante. Ce cône, qui mesurait douze pieds de hauteur au dedans, avait onze pieds de large, sauf à sa partie supérieure, qui s’arrondissait en forme de pain de sucre. Partout, l’épaisseur des parois était d’un pied environ, et un vide existait entre les étages de cellules qui les tapissaient.

Que l’on s’étonne de la construction de pareils monuments, dus à d’industrieuses phalanges d’insectes, il n’est pas moins vrai qu’il s’en trouve fréquemment à l’intérieur de l’Afrique. Un voyageur hollandais du siècle dernier, Smeathman, a pu occuper avec quatre de ses compagnons le sommet de l’un de ces cônes. Dans le Loundé, Livingstone a observé plusieurs de ces fourmilières, bâties en argile rouge, dont la hauteur atteignait quinze et vingt pieds. Le lieutenant Cameron a maintes fois pris pour un camp ces agglomérations de cônes qui hérissaient la plaine dans le N’yangwé. Il s’est même arrêté au pied de véritables édifices, non plus de vingt pieds, mais de quarante et de cinquante, énormes cônes arrondis, flanqués de clochetons comme le dôme d’une cathédrale, tels qu’en possède l’Afrique méridionale.

À quelle espèce de fourmi était donc due l’édification prodigieuse de ces fourmilières ?

« Au termite belliqueux », avait sans hésité répondu cousin Bénédict, dès qu’il eut reconnu la nature des matériaux employés à leur construction.

Et, en effet, les parois, ainsi qu’on l’a dit, étaient faites d’argile rougeâtre. Si elles eussent été formées d’une terre d’alluvion grise ou noire, il aurait fallu les attribuer au « termes mordax » ou au « termes atrox ». On le voit, ces insectes ont des noms peu rassurants, qui ne pouvaient plaire qu’à un entomologiste renforcé, tel qu’était cousin Bénédict.

La partie centrale du cône, dans laquelle la petite troupe avait d’abord trouvé place et qui formait le vide intérieur, n’eût pas suffi à la contenir ; mais, de larges cavités superposées faisaient autant de cases dans lesquelles une personne de moyenne taille pouvait se blottir. Que l’on imagine une succession de tiroirs ouverts, au fond de ces tiroirs des millions d’alvéoles qu’avaient occupées les termites, et l’on se figurera aisément la disposition intérieure de la fourmilière. En somme, ces tiroirs s’étageaient comme les cadres d’une cabine de bâtiment, et ce fut dans les cadres supérieurs que Mrs. Weldon, le petit Jack, Nan et cousin Bénédict purent se réfugier. À l’étage au-dessous se blottirent Austin, Bat, Actéon. Quant à Dick Sand, Tom et Hercule, ils restèrent à la partie inférieure du cône.

« Mes amis, dit alors le jeune novice aux deux noirs, le sol commence à s’imprégner. Il faut donc le remblayer en faisant ébouler l’argile de la base ; mais prenons garde à ne pas obstruer le trou par lequel pénètre l’air extérieur. Il ne faut pas risquer d’étouffer dans cette fourmilière !

— Ce n’est qu’une nuit à passer, répondit le vieux Tom.

— Eh bien, tâchons qu’elle nous repose de tant de fatigues ! Voici, depuis dix jours, la première fois que nous n’aurons pas dormi en plein air !

— Dix jours ! répéta Tom.

— D’ailleurs, ajouta Dick Sand, puisque ce cône forme un solide abri, peut-être conviendra-t-il d’y demeurer vingt-quatre heures. Pendant ce temps, j’irai reconnaître le cours d’eau que nous cherchons et qui ne peut être éloigné. Je pense même que, jusqu’au moment où nous aurons construit un radeau, mieux vaudra ne pas quitter cet abri. L’orage ne saurait nous y atteindre. Faisons-nous donc un sol plus résistant et plus sec. »

Les ordres de Dick Sand furent aussitôt exécutés. Hercule fit ébouler avec sa hache le premier étage d’alvéoles, qui se composait d’argile assez friable. Il exhaussa ainsi d’un bon pied la partie intérieure du terrain marécageux sur lequel reposait la fourmilière, et Dick Sand s’assura que l’air pouvait librement pénétrer à l’intérieur du cône à travers l’orifice percé à sa base.

C’était, certes, une heureuse circonstance que la fourmilière eût été abandonnée par les termites. Avec quelques milliers de ces fourmis, elle eût été inhabitable. Mais avait-elle été évacuée depuis longtemps, ou ces voraces névroptères venaient-ils seulement de la quitter ? Il n’était pas superflu de se poser cette question.

Cousin Bénédict se l’était posée tout d’abord, tant il était surpris d’un tel abandon, et il fut bientôt convaincu que l’émigration avait été récente.

En effet, il ne tarda pas à redescendre à la partie inférieure du cône, et là, éclairé par la lanterne, il se mit à fureter les coins les plus secrets de la fourmilière. Il découvrit ainsi ce qu’il appela le « magasin général » des termites, c’est-à-dire l’endroit où ces industrieux insectes entassaient les provisions de la colonie.

C’était une cavité creusée dans la paroi, non loin de la cellule royale, que le travail d’Hercule avait fait disparaître, en même temps que les cellules destinées aux jeunes larves.

Dans ce magasin, cousin Bénédict recueillit une certaine quantité de parcelles de gomme et de sucs de plantes à peine solidifiés, — ce qui prouvait que les termites les avaient nouvellement apportés du dehors.

« Eh bien non, s’écria-t-il, non ! comme s’il eût répondu à quelque contradiction qui lui eût été faite. Non ! cette fourmilière n’a pas été abandonnée depuis longtemps !

— Qui vous dit le contraire, monsieur Bénédict ? répondit Dick Sand. Récemment ou non, l’important pour nous est que les termites l’aient quittée, puisque nous devions y prendre leur place !

— L’important, répondit cousin Bénédict, serait de savoir pour quelles raisons ils l’ont quittée ! Hier, ce matin même, ces sagaces névroptères l’habitaient encore, puisque voilà des sucs liquides, et ce soir…

— Mais qu’en voulez-vous conclure, monsieur Bénédict ? demanda Dick Sand.

— Qu’un pressentiment secret a dû les inviter à abandonner la fourmilière. Non seulement aucun de ces termites n’est resté dans les cellules, mais ils ont poussé le soin jusqu’à emporter les jeunes larves dont je ne puis trouver une seule ! Eh bien, je répète que tout cela ne s’est pas fait sans motif, et que ces perspicaces insectes prévoyaient quelque danger prochain !

— Ils prévoyaient que nous allions envahir leur demeure ! répondit Hercule en riant.

— Vraiment ! répliqua cousin Bénédict, que cette réponse du brave noir choqua sensiblement. Vous croyez-vous donc si vigoureux que vous soyez un danger pour ces courageux insectes ? Quelques milliers de ces névroptères auraient vite fait de vous réduire à l’état de squelette, s’ils vous rencontraient mort sur leur chemin !

— Mort, sans doute ! répondit Hercule, qui ne voulait pas se rendre ; mais vivant, j’en écraserais bien des masses !

— Vous en écraseriez cent mille, cinq cent mille, un million ! répliqua cousin Bénédict en s’animant, mais non pas un milliard, et un milliard vous dévorerait, vivant ou mort, jusqu’à la dernière parcelle ! »

Pendant cette discussion, qui était moins oiseuse qu’on eût pu le croire, Dick Sand réfléchissait à cette observation qu’avait faite cousin Bénédict. Nul doute que le savant ne connût assez les mœurs des termites pour ne point se tromper. S’il affirmait qu’un secret instinct les avait avertis de quitter récemment la fourmilière, c’est qu’en vérité il y avait peut-être péril à y demeurer.

Cependant, comme il ne pouvait être question d’abandonner cet abri au moment où l’orage se déchaînait avec une intensité sans égale, Dick Sand ne chercha pas davantage l’explication de ce qui paraissait être assez inexplicable, et il se contenta de répondre :

« Eh bien, monsieur Bénédict, si les termites ont laissé leurs provisions dans cette fourmilière, n’oublions pas que nous avons apporté les nôtres, et soupons. Demain, lorsque l’orage aura cessé, nous aviserons à prendre un parti. »

On s’occupa alors de préparer le repas du soir, car si grande qu’eut été la fatigue, elle n’avait pu altérer l’appétit de ces vigoureux marcheurs. Au contraire, et les conserves, qui devaient leur suffire pendant deux jours encore, furent bien accueillies. Le biscuit n’avait pas été atteint par l’humidité, et, pendant quelques minutes, on put l’entendre craquer sous les dents solides de Dick Sand et de ses compagnons. Entre les mâchoires d’Hercule, c’était comme le grain sous la meule du meunier. Il ne croquait pas, il broyait.

Seule, Mrs. Weldon mangea à peine, et encore parce que Dick Sand l’en pria bien. Il lui semblait que cette courageuse femme était plus préoccupée, plus sombre qu’elle ne l’avait été jusqu’alors. Cependant, son petit Jack était moins souffrant, l’accès de fièvre n’était pas revenu, et, en ce moment, il reposait sous les yeux de sa mère dans une alvéole bien rembourrée de vêtements. Dick Sand ne savait que penser.

Il est inutile de dire que cousin Bénédict fit honneur au repas, non qu’il donnât aucune attention ni à la qualité, ni à la quantité des comestibles qu’il dévorait, mais parce qu’il avait trouvé l’occasion favorable de faire un cours d’entomologie sur les termites. Ah ! s’il avait pu trouver un termite, un seul, dans la fourmilière abandonnée ! Mais rien !

« Ces admirables insectes, dit-il, sans se préoccuper de savoir si on l’écoutait, ces admirables insectes appartiennent à l’ordre merveilleux des névroptères, dont les antennes sont plus longues que la tête, les mandibules très distinctes, les ailes inférieures la plupart du temps égales aux supérieures. Cinq tribus constituent cet ordre : les Panorpartes, les Myrmiléoniens, les Hémérobins, les Termitines et les Perlides. Inutile d’ajouter que les insectes dont nous occupons, indûment peut-être, la demeure, sont des Termitines. »

En ce moment, Dick Sand écoutait très attentivement cousin Bénédict. La rencontre de ces termites avait-elle éveillé en lui la pensée qu’il était peut-être sur le continent africain sans savoir par quelle fatalité il avait pu y arriver ? Le jeune novice était très anxieux de s’en rendre compte.

Le savant, monté sur son dada favori, continuait à chevaucher de plus belle.

« Or, ces termitines, dit-il, sont caractérisées par quatre articles aux tarses, des mandibules cornées et d’une vigueur remarquable. Il y a le genre mantispe, le genre raphidie, le genre termite, souvent connus sous le nom de fourmis blanches, dans lequel on compte le termite fatal, le termite à corselet jaune, le termite lucifuge, le mordant, le destructeur…

— Et ceux qui ont construit cette fourmilière ?... demanda Dick Sand.

— Ce sont les belliqueux ! répondit cousin Bénédict, qui prononça ce nom comme il eût fait des Macédoniens ou autre peuple antique, brave à la guerre. Oui ! des belliqueux et de toute taille ! Entre Hercule et un nain, la différence serait moindre qu’entre le plus grand de ces insectes et le plus petit. S’il y a parmi eux des ouvriers longs de cinq millimètres, des soldats longs de dix, des mâles et des femelles longs de vingt, on y rencontre aussi une espèce bien autrement curieuse, des « sirafous », longs d’un demi-pouce, qui ont des tenailles pour mandibules, et une tête plus grosse que le corps, comme des requins ! Ce sont les requins des insectes, et entre des sirafous et un requin aux prises, je parierais pour les sirafous !

— Et où observe-t-on plus communément ces sirafous ? demanda alors Dick Sand.

— En Afrique, répondit cousin Bénédict, dans les provinces centrales et méridionales. L’Afrique est, par excellence, le pays des fourmis. Il faut lire ce qu’en dit Livingstone dans les dernières notes rapportées par Stanley ! Plus heureux que moi, le docteur a pu assister à une bataille homérique, livrée entre une armée de fourmis noires et une armée de fourmis rouges. Celles-ci, qu’on appelle « drivers », et que les indigènes nomment sirafous, furent victorieuses. Les autres, les « tchoungous », prirent la fuite, emportant leurs œufs et leurs jeunes, non sans s’être courageusement défendues. Jamais, au dire de Livingstone, jamais l’humeur batailleuse n’a été portée plus loin, ni chez l’homme, ni chez la bête ! Avec leur tenace mandibule qui arrache le morceau, ces sirafous font reculer l’homme le plus brave. Les plus gros animaux eux-mêmes, lions, éléphants, fuient devant elles. Rien ne les arrête, ni arbres qu’elles escaladent jusqu’à la cime, ni ruisseaux qu’elles franchissent en se faisant un pont suspendu de leurs propres corps accrochés les uns aux autres ! Et nombreuses ! Un autre voyageur africain, Du Chaillu, a vu défiler pendant douze heures une colonne de ces fourmis, qui pourtant ne s’attardaient pas en route ! Pourquoi s’étonner, d’ailleurs, à la vue de tant de myriades ? La fécondité des insectes est surprenante, et pour en revenir à nos termites belliqueux, on a constaté qu’une femelle pondait jusqu’à soixante mille œufs par jour ! Aussi ces névroptères fournissent-ils aux indigènes une nourriture succulente. Des fourmis grillées, mes amis, je ne sais rien de meilleur au monde !

— En avez-vous donc mangé, monsieur Bénédict ? demanda Hercule.

— Jamais, répondit le savant professeur, mais j’en mangerai.

Le savant, monté sur son dada favori… (Page 230.)

— Où ?

— Ici.

— Ici, nous ne sommes pas en Afrique ! dit assez vivement Tom.

— Non… Non !… répondit cousin Bénédict, et cependant, jusqu’ici, ces termites belliqueux et leurs villages de fourmilières n’ont été observés que sur le continent africain. Ah ! voilà bien les voyageurs ! Ils ne savent pas voir ! Ah ! tant mieux, après tout. J’ai déjà découvert une tsé-tsé en Amérique ! À cette gloire, je joindrai celle d’avoir signalé les termites belliqueux sur le même continent ! Quelle matière à un mémoire qui fera sensation dans l’Europe savante, et peut-être à quelque in-folio avec planches et gravures hors texte !… »

« Je sais tout, mon pauvre Dick. » (Page 235.)

Il était évident que la vérité ne s’était pas fait jour dans le cerveau du cousin Bénédict. Le pauvre homme et tous ses compagnons, Dick Sand et Tom exceptés, se croyaient et devaient se croire là où ils n’étaient pas ! Il fallait d’autres éventualités, des faits plus graves encore que certaines curiosités scientifiques, pour les détromper !

Il était alors neuf heures du soir. Cousin Bénédict avait longtemps parlé. S’aperçut-il que ses auditeurs, accotés dans leurs alvéoles, s’étaient endormis peu à peu pendant son cours d’entomologie ? Non, sans doute. Il professait pour lui. Dick Sand ne l’interrogeait plus et restait immobile, bien qu’il ne dormît pas. Quant à Hercule, il avait résisté plus longtemps que les autres ; mais la fatigue finit bientôt par fermer ses yeux, et avec ses yeux ses oreilles.

Cousin Bénédict, pendant quelque temps encore, continua à disserter. Cependant, le sommeil eut enfin raison de lui, et il remonta jusqu’à la cavité supérieure du cône, dans laquelle il avait déjà élu domicile.

Un profond silence se fit alors dans l’intérieur de la fourmilière, pendant que l’orage emplissait l’espace de fracas et de feux. Rien ne semblait indiquer que le cataclysme fût près de sa fin.

La lanterne avait été éteinte. L’intérieur du cône était plongé dans une obscurité absolue.

Tous dormaient, sans doute. Dick Sand seul ne cherchait pas dans le sommeil ce repos qui lui eût été si nécessaire, cependant. Sa pensée l’absorbait. Il songeait à ses compagnons, qu’il voulait à tout prix sauver. L’échouement du Pilgrim n’avait pas marqué la fin de leurs cruelles épreuves, et de bien autrement terribles les menaçaient, s’ils tombaient entre les mains des indigènes.

Et comment éviter ce danger, le pire de tous, pendant ce retour à la côte ? Bien évidemment, Harris et Negoro ne les avaient point amenés à cent milles dans l’intérieur de l’Angola sans un dessein secret de s’emparer d’eux ! Mais que méditait donc ce misérable Portugais ? À qui en voulait sa haine ? Le jeune novice se répétait que lui seul l’avait encourue, et alors il passait en revue tous les incidents qui avaient signalé la traversée du Pilgrim, la rencontre de l’épave et des noirs, la poursuite de la baleine, la disparition du capitaine Hull et de son équipage !

Dick Sand se retrouvait alors, à quinze ans, chargé du commandement d’un navire, auquel la boussole et le loch allaient bientôt manquer par la criminelle manœuvre de Negoro. Il se revoyait faisant acte d’autorité vis-à-vis de l’insolent cuisinier, le menaçant de l’envoyer aux fers ou de lui faire sauter la tête d’un coup de revolver ! Ah ! pourquoi sa main avait-elle hésité ! Le cadavre de Negoro aurait été jeté par-dessus le bord, et tant de catastrophes ne se seraient pas produites !

Tel était le cours des pensées du jeune novice. Puis, elles s’arrêtaient un instant sur le naufrage qui avait terminé la traversée du Pilgrim. Le traître Harris apparaissait alors, et cette province de l’Amérique méridionale se transformait peu à peu. La Bolivie devenait l’Angola terrible, avec son fiévreux climat, ses bêtes fauves, ses indigènes plus cruels encore ! La petite troupe pourrait-elle y échapper pendant son retour à la côte ? Cette rivière, que Dick Sand recherchait, qu’il espérait rencontrer, les conduirait-elle au littoral avec plus de sécurité, avec moins de fatigues ? Il n’en voulait pas douter, car il savait bien qu’une marche de cent milles dans cette inhospitalière contrée, au milieu de dangers incessants, n’était plus possible !

« Heureusement, se disait-il, mistress Weldon, tous ignorent la gravité de la situation ! Le vieux Tom et moi, nous sommes seuls à savoir que Negoro nous a jetés à la côte d’Afrique, et qu’Harris nous a entraînés dans les profondeurs de l’Angola ! »

Dick Sand en était là de ses accablantes pensées, lorsqu’il sentit comme un souffle passer sur son front. Une main s’appuya sur son épaule, et une voix émue murmura ces mots à son oreille :

« Je sais tout, mon pauvre Dick, mais Dieu peut encore nous sauver ! Que sa volonté soit faite ! »