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Traités de l’équilibre des liqueurs et de la pesanteur de la masse de l’air/Appendice

Traités de l’équilibre des liqueurs et de la pesanteur de la masse de l’air
Hachette (p. 267-280).

APPENDICE


PRÉFACE[1]


Contenant les raisons qui ont porté à publier ces deux Traitez apres la mort de Monsieur Pascal, et l’histoire des diverses experiences qui y sont expliquées.


Encore que plusieurs personnes intelligentes qui ont leu ces deux Traitez en ayent fait un jugement tres avantageux et que l’on y voye un grand nombre des plus merveilleux effets de la nature expliquez, non par des Conjectures incertaines, mais par des raisons claires, sensibles et demonstratives ; on peut dire neanmoins avec verité, que le nom de Monsieur Pascal fait beaucoup plus d’honneur à ces ouvrages, que ces ouvrages n’en font au nom de Monsieur Pascal.

Ce n’est pas que ces Traitez ne soient achevez en leur genre, ny qu’il soit gueres possible d’y mieux reüssir ; mais c’est que ce genre mesme est tellement au dessous de luy, que ceux qui n’en jugeront que par ces ecrits ne se pourront former qu’une idée tres foible et tres imparfaite de la grandeur de son genie & de la qualité de son esprit.

Car encore qu’il fut autant capable qu’on le peut estre de penetrer dans les secrets de la nature et qu’il y eût des ouvertures admirables, il a voit neanmoins tellement connu depuis plus de dix ans avant sa mort la vanité et le neant de toutes ces sortes de connoissances, et il en avoit conçeu un tel dégoust qu’il avoit peine à souffrir que des personnes d’esprit s’y occupassent et en parlassent serieusement.

Il a toûjours crû depuis ce temps là qu’il n’y avoit que la seule religion qui fut un digne objet de l’esprit de l’homme ; que c’estoit une des preuves de la bassesse où il a esté reduit par le peché, de ce qu’il pouvoit s’attacher avec ardeur à la recherche de ces choses qui ne peuvent de rien contribuer à le rendre heureux ; Et il avoit accoûtumé de dire sur ce sujet Que toutes ces sciences ne le consoleraient point dans le temps de l’affliction ; mais que la science des veritez chrestiennes le consoleroit en tout temps, et de l’affliction, et de l’ignorance de ces sciences[2].

Il croyoit donc que s’il y avoit quelque avantage et quelque engagement par la coutume de s’instruire de ces choses et d’apprendre ce que l’on en peut dire de plus raisonnable et de plus solide, il estoit absolument necessaire d’apprendre à ne les priser que leur juste prix ; et que s’il estoit meilleur de les sçavoir en les estimant peu, que de les ignorer, il valoit beaucoup mieux les ignorer que de les sçavoir en les estimant trop, et en s’y appliquant comme à des choses fort grandes et fort relevées.

C’est pourquoy, encore que ces deux traitez fussent tout prests à imprimer il y a plus de douze ans, comme le sçavent plusieurs personnes qui les ont veus dés ce temps là[3], il n’a jamais neanmoins voulu souffrir qu’on les publiât, tant par l’éloignement qu’il a toûjours eu de se produire, qu’à cause du peu d’estat qu’il faisoit de ces sciences.

Mais il n’est pas étrange que ses amis qui se voyent privez par la mort de l’esperance de plusieurs ouvrages tres considerables ausquels il avoit dessein de s’employer tout entier pour le service de l’Eglise, regardent d’une autre maniere le peu d’écrits qu’il leur a laissez et qu’ainsi ils se soient plus facilement portez à les donner au public.

Car dans le regret de la perte qu’ils ont faite, tout ce qui leur reste de luy leur est precieux ; parce qu’il leur renouvelle le souvenir d’une personne qui leur a esté si chere par tant de raisons, et qu’ils y entre-voyent toûjours quelques traits de cette éloquence inimitable avec laquelle il parloit et écrivoit sur les sujets qui en sont capables. Il est vray que la connoissance particuliere qu’ils ont eu de l’esprit de Monsieur Pascal leur y fait découvrir plusieurs choses qui ne seront pas apperceuës par ceux qui ne l’ont pas connu comme eux : on croit neanmoins que toutes les personnes habiles y remarqueront une adresse à mettre les choses dans leur jour qui n’est pas commune, et qu’ils reconnoistront facilement que cette clarté extraordinaire qui paroist dans ces écrits vient de ce qu’il concevoit les choses avec une netteté qui luy estoit propre.

Que s’ils portent cette veüe plus loin, et qu’ils se representent ce que pouvoit produire une lumiere et une penetration d’esprit admirable, jointes à une abondance prodigieuse de pensées rares et solides, et d’expressions vives et suprenantes lors qu’il avoit pour objet, non des speculations peu utiles, comme celles de ces deux Traitez, mais les plus grandes et les plus hautes veritez de nostre religion, ils se pourront former quelque idée de ce qu’eût pu faire M. Pascal, s’il eût vécu plus long temps, dans les ouvrages qu’il s’estoit proposé de faire[4], et dont il n’a laissé que de legers commencemens qui ne laisseront pas d’estre admirez si on les donne jamais au public.

C’est l’usage que l’on doit faire de ceux que l’on donne maintenant ; on ne les doit pas considerer en eux mesmes, ny borner l’idée que l’on doit avoir de celuy qui en est auteur à ce que l’on voit de luy dans ses écrits ; mais en les regardant comme des jeux et des divertissemens de sa jeunesse, et comme des choses qu’il a méprisées luy mesme autant que personne, on doit s’en servir seulement pour concevoir ce qu’on avoit sujet d’attendre de luy dans les matieres serieuses et importantes auxquelles il avoit resolu de travailler pendant le reste de sa vie.

C’est aussi dans ce mesme dessein que je crois devoir dire quelque chose de l’ouverture qu’il avoit pour les Mathematiques, et de la maniere dont il les apprit, parce que c’est une chose aussi rare et aussi étrange qu’on en ait peut estre jamais oüy dire de personne et qu’elle peut beaucoup contribuer à faire connoistre la qualité de son esprit.

Monsieur Pascal n’eut jamais d’autre maistre que Monsieur son pere, qui crut ne pouvoir mieux employer le loisir qu’il s’étoit procuré en quittant sa charge de President en la Cour des Aydes de Clermont, qu’en instruisant luy mesme son fils dont la vivacité luy faisoit concevoir des esperances tres avantageuses. Ce fut la principale raison qui l’obligea de quitter la Province pour s’establir à Paris, dont le sejour luy paraissoit plus favorable pour son dessein. On remarquoit sur tout dans cet enfant une intelligence admirable pour penetrer le fond des choses, et pour discerner les raisons solides de celles qui ne consistent qu’en mots ; de sorte que lors qu’on luy en alleguoit de cette derniere sorte son esprit estoit incapable de se satisfaire, et demeuroit dans une continuelle agitation jusqu’à ce qu’il en eût découvert les veritables raisons. Une fois entr’autres, lorsqu’il n’avoit encore qu’onze ans, quelqu’un, ayant à table sans y penser frappé un plat de fayence avec un cousteau, il prit garde que cela rendoit un grand son, mais qu’aussi tost qu’on mettoit la main dessus ce son s’arrestoit ; Il voulut en mesme temps en sçavoir la cause, et cette experience l’ayant porté à en faire beaucoup d’autres sur les sons, il y remarqua tant de choses qu’il en fit un petit traité qui fut jugé tres ingenieux et très solide[5].

Cette étrange inclination qu’il avoit pour les choses de raisonnement causa une juste défiance à Monsieur son pere qui estoit un des habiles hommes de France dans les Mathematiques, que s’il luy donnoit quelque entrée dans la Geometrie, il ne s’y portât plus qu’il ne voudroit et que cela ne l’empeschast d’apprendre les langues. Il se resolut donc de luy en oster autant qu’il pourroit toutes sortes de connaissances : il serra tous les livres qui en traittoient, et il s’abstenoit mesme d’en parler en sa presence avec ses amis ; mais ces precautions ne firent qu’exciter la curiosité de son fils, de sorte qu’il conjuroit souvent son pere de luy apprendre les Mathematiques, et ne le pouvant obtenir, il le pria au moins de luy dire ce que c’estoit cette science. Monsieur le President Pascal luy répondit en que c’estoit une science qui enseignoit le moyen de faire des figures justes, et de trouver les proportions qu’elles ont entre elles ; et en mesme temps luy deffendit d’en parler et d’y penser davantage ; mais c’estoit commander une chose impossible à un esprit tel que celuy de son fils. Aussi sur cette simple ouverture il se mit incontinent à réver à ses heures de recreation et estant seul dans une salle ou il avoit accoûtumé de se divertir, il prenoit du charbon et faisoit des figures sur les carreaux cherchant les moyens, par exemple, de faire un cercle parfaitement rond, un triangle dont les costez et les angles fussent égaux, et autres choses semblables. Il trouvoit tout cela facilement, ensuite il cherchoit les proportions des figures entr’elles. Mais comme le soin que Monsieur son pere avoit eu de luy cacher toutes ces choses avoit esté si grand qu’il n’en sçavoit pas mesme les noms, il fut contraint de se faire luy mesme des definitions. Il appeloit un cercle, un rond ; une ligne, une barre ; et ainsi des autres. Après ces definitions, il se fit des axiomes ; et enfin il fit des demonstrations parfaites ; et comme l’on va de l’un à l’autre dans cette science, il poussa ses recherches si avant, qu’il en vint jusqu’à la 32. proposition du premier livre d’Euclide.

Comme il en estoit là dessus, Monsieur son pere entra par hazard dans le lieu ou il estoit, et le trouva si fort appliqué qu’il fut long temps sans s’appercevoir de sa venüe. On ne peut dire lequel fut le plus surpris, ou du fils de voir son pere, à cause de la deffense expresse qu’il luy avoit faite, ou du pere de voir son fils au milieu de toutes ces figures. Mais la surprise du pere fut bien plus grande lors que luy ayant demandé ce qu’il faisoit, il luy dit qu’il cherchoit telle chose qui estoit justement la 32. proposition du premier livre d’Euclide. Il luy demanda ensuite ce qui l’avoit fait penser a cela, et il respondit que c’estoit qu’il avoit trouvé telle autre chose ; et ainsi en retrogradant, et s’expliquant toûjours par les noms de barre et de rond, il en vint jusqu’aux definitions et aux axiomes qu’il s’estoit formez.

Monsieur Pascal le pere fut tellement épouvanté de la grandeur et de la force du genie de son fils qu’il le quitta sans luy pouvoir dire un mot, et il alla sur l’heure chez Monsieur le Pailleur son amy intime, qui estoit aussi tres habile dans les Mathematiques. Lors qu’il y fut arrivé, il y demeura immobile, comme un homme transporté. Monsieur le Pailleur voyant cela, et s’appercevant mesme qu’il versoit quelques larmes, en fut tout effrayé, et le pria de ne luy pas celer plus longtemps la cause de son déplaisir. Je ne pleure pas, luy dit Monsieur Pascal, d’affliction, mais de joye : Vous sçavez les soins que j’ay pris pour oster a mon fils la connoissance de la Geometrie, de peur de le détourner de ses autres estudes ; cependant voyez ce qu’il a fait. Sur cela il luy conta tout ce que je viens de dire, et luy dit tout ce que son fils avoit trouvé de luy mesme. Monsieur le Pailleur n’en fut pas moins surpris que le pere mesme, et luy dit qu’il ne trouvoit pas juste de captiver plus long temps cet esprit et de luy cacher ces sciences ; qu’il falloit luy laisser voir les livres qui en traittoient sans le contraindre davantage. Monsieur Pascal se laissa vaincre à ces raisons, et donna les élemens d’Euclide à son fils qui n’avoit encore que douze ans. Jamais enfant ne leut un Roman avec plus d’avidité et plus de facilité qu’il leût ce livre, lors qu’on le luy eût mis entre les mains, Il le vit et l’entendit tout seul, sans avoir jamais eu besoin d’aucune explication, et il y entra d’abord si avant qu’il se trouvoit délors regulierement aux conferences qui se faisoient toutes les semaines, ou tous les plus habiles gens de Paris s’assembloient pour y porter leurs ouvrages, ou pour examiner ceux des autres. Le jeune Monsieur Pascal y tint délors sa place aussi bien qu’aucun autre, soit pour l’examen, soit pour la production. Il y portoit aussi souvent que personne des choses nouvelles, et il est arrivé quelquefois qu’il a découvert des fautes dans des propositions qu’on examinoit dont les autres ne s’estoient point apperceus. Cependant il n’employoit à l’estude de la Geometrie que ses heures de recreation, aprenant alors les langues que son pere luy monstroit. Mais comme il trouvoit dans ces sciences la verité qu’il aymoit en tout avec une extréme passion, il y avançoit tellement pour peu qu’il s’y occupât qu’à l’âge de seize ans il fit un Traité des Coniques qui passa au jugement des plus habiles pour un des plus grands efforts d’esprit qu’on se puisse imaginer. Aussi Monsieur Descartes qui estoit en Hollande depuis long temps, l’ayant leu, et ayant oüy dire qu’il avoit esté fait par un enfant agé de seize ans, ayma mieux croire que Monsieur Pascal le pere en estoit le veritable auteur, et qu’il vouloit se dépoüiller de la gloire qui luy appartenoit legitimement pour la faire passer à son fils, que de se persuader, qu’un enfant de cet âge fut capable d’un ouvrage de cette force, faisant voir par cet éloignement qu’il témoigna de croire une chose qui estoit tres veritable, qu’elle estoit en effet incroyable et prodigieuse[6].

A l’âge de dix-neuf ans il inventa cette machine d’Arithmetique qui a esté estimée une des plus extraordinaires choses qu’on ait jamais veuë. Et ensuite a l’âge de vingt-trois ans ayant veu l’experience de Toricelli, il en inventa et en fit un tres grand nombre d’autres nouvelles. Et comme ce sont celles dont il a composé les deux Traitez de L’Equilibre des liqueurs, et de la Pesanteur de L’air, et qui en sont le sujet, il est necessaire d’en faire icy l’histoire plus exactement, et de reprendre la chose de plus haut.


HISTOIRE DES EXPERIENCES DU VUIDE


Galilée est celuy qui a remarqué le premier que les Pompes aspirantes ne pouvoient élever l’eau plus haut que 32. ou 33. pieds, et que le reste du tuyau s’il estoit plus haut demeuroit apparemment vuide[7]. Il en avoit seulement tiré cette conséquence que la nature n’a horreur du vuide que jusqu’à un certain point, et que l’effort qu’elle fait pour l’éviter est finy, et peut estre surmonté, sans se détromper encore de la fausseté du principe mesme. Ensuite en l’an 1643. Toricelli Mathematicien du duc de Florence et successeur de Galilée trouva qu’un tuyau de verre de quatre pieds ouvert seulement par un bout et fermé par l’autre, estant remply de vif argent, l’ouverture en estant bouchée avec le doigt ou autrement, et le tuyau disposé perpendiculairement a l’horison, l’ouverture bouchée estant vers le bas, et plongée deux ou trois doigt dans d’autre vif argent contenu en un vaisseau moitié plein de vif argent, et l’autre moitié d’eau ; si on le débouche (l’ouverture demeurant enfoncée dans le vif argent du vaisseau) le vif argent du tuyau descend en partie, laissant au haut du tuyau un espace vuide en apparence, le bas du mesme tuyau demeurant plein du mesme vif argent jusqu’à une certaine hauteur : et si on hausse un peu le tuyau, jusqu’à ce que son ouverture qui trempoit auparavant dans le vif argent du vaisseau, sortant de ce vif argent, arrive à la region de l’eau, le vif argent du tuyau monte jusqu’en haut avec l’eau, et ces deux liqueurs se broüillent dans le tuyau, mais enfin tout le vif argent tombe, et le tuyau se trouve tout plein d’eau.

C’est là la premiere experience qui a esté faite sur cette matiere, qui est devenue depuis si celebre par les suites qu’elle a euë, et que l’on a toujours appellée l’experience du Vuide.

[8] Ce fut le R. P. Mersenne, Minime de Paris, qui en eût le premier la connoissance en France ; on la luy manda d’Italie en l’année 1644. et ayant esté par son moyen divulguée et renduë fameuse dans toute la France avec l’admiration de tous les sçavans, Monsieur Pascal l’apprit de Monsieur Petit, Intendant des Fortifications et tres habile dans ces sortes de sciences, qui l’avoit apprise du P. Mersenne mesme ; et l’ayant faite ensemble a Roüen en l’année 1646. de la mesme sorte qu’elle avoit esté faite en Italie, ils trouverent de point en point ce qui avoit esté mandé de ce païs là.

Depuis Monsieur Pascal ayant reïteré plusieurs fois cette mesme experience, et s’en estant entierement asseuré, il en tira plusieurs consequences pour la preuve desquelles il fit plusieurs nouvelles experiences en presence des personnes les plus considerables de la ville de Rouën où il estoit alors, Monsieur son pere y faisant la fonction d’Intendant de Justice et des Finances. Et entr’autres il en fit une avec un tuyau de verre de quarante six pieds de haut, ouvert par un bout, et scellé hermetiquement par l’autre, qu’il remplit d’eau ou plûtost de vin rouge pour estre plus visible et l’ayant fait élever en cet estat en bouchant l’ouverture, et poser perpendiculairement à l’horison, l’ouverture en bas estant dans un vaisseau plein d’eau et enfoncée dedans environ d’un pied ; en la débouchant le vin du tuyau descendoit jusqu’à la hauteur d’environ trente-deux pieds depuis la surface de l’eau du vaisseau, à laquelle il demeuroit suspendu, laissant au haut du tuyau un espace de treize pieds vuide en apparence : et en inclinant le tuyau, comme alors la hauteur du vin du tuyau devenoit moindre par cette inclination, le vin remontoit jusqu’à ce qu’il vinst jusqu’à la hauteur de 32. pieds : et enfin en l’inclinant jusqu’à la hauteur de trente-deux pieds, il le remplissoit entièrement en resuçant ainsi autant d’eau qu’il avoit rejetté de vin ; en sorte qu’on le voyoit plein de vin depuis le haut jusqu’à treize pieds prés du bas, et remply d’eau dans les treize pieds inférieurs parce que l’eau est plus pesante que le vin.

Il y fit encore un grand nombre de toutes sortes d’experiences avec des Siphons, Seringues, Soufflets et toutes sortes de tuyaux, de toutes longueurs, grosseurs et figures, chargez de differentes liqueurs comme vif argent, eau, vin, huile, air, etc.

Il les fit imprimer en l’année 1647 ; et en fit un petit livret qu’il envoya par toute la France, et ensuite dans les pays étrangers, comme en Suede, en Holande, en Pologne, en Allemagne, en Italie et de tous les costez, ce qui rendit ces experiences celebres parmy tous les sçavants de l’Europe.

Cette mesme année 1647. Monsieur Pascal fut averty d’une pensée qu’avoit euë Toricelli que l’air estoit pesant, et que la pesanteur pouvoit estre la cause de tous les effets qu’on avoit jusqu’à lors attribuez à l’horreur du vuide. Il trouva cette pensée tout à fait belle ; mais comme ce n’estoit qu’une simple conjecture, et dont on n’avoit aucune preuve, pour en connoistre ou la verité ou la fausseté, il fit plusieurs experiences ; l’une des plus considerables fut celle du vuide dans le vuide, qu’il fit avec deux tuyaux l’un dans l’autre vers la fin de l’année 1647. comme on le peut juger par ce qui en est dit dans le récit de l’Expérience du Puy de Domme (pag. 170[9]), qui fut imprimé en 1648. Il n’en est pas neanmoins parlé dans les deux Traitez que l’on publie maintenant, parce que l’effet en est tout pareil à celuy de l’Experience qui est rapportée dans le Traité de la Pesanteur de l’Air chap. 6, pag. 105[10], qui ne differe de l’autre qu’en ce que l’une se fait avec un simple tuyau, et l’autre avec deux tuyaux l’un dans l’autre.

Mais cette experience ne le satisfaisant pas encore entierement, il medita dés la fin de cette mesme année 1647. l’experience celebre qui fut faite en 1648. au haut et au bas d’une montagne d’Auvergne appellée le Puy de Domme dont il fit imprimer la Relation qu’il envoya aussi de toute parts.

Le succés de cette Experience qu’il reïtera depuis plusieurs fois, au haut et au bas de plusieurs tours comme celles de Nostre-Dame de Paris, de S. Jacques de la Boucherie, etc., au grenier et à la cave d’une maison, y remarquant toûjours la mesme proportion, le confirma tout à fait dans la pensée de Toricelli de la Pesanteur de l’Air, et luy donna lieu ensuite d’en tirer plusieurs consequences tres belles et très utiles, et de faire encore plusieurs autres experiences qu’il mit dans un grand Traité qu’il composa en ce temps là, où il expliquoit à fond toute cette matiere, et où il resolvoit toutes les objections que l’on faisoit contre luy. Mais ce Traité a esté perdu ; ou plûtost comme il aimoit fort la brieveté, il l’a reduit luy mesme en ces deux petits Traitez, que l’on donne maintenant, dont l’un est intitulé, De l’Equilibre des Liqueurs, et l’autre, De la pesanteur de la masse de l’Air.

Il est seulement resté de cet autre plus long écrit quelques Fragments qui se verront à la fin de ce livre[11] ; et on y a joint aussi la Relation de l’Experience du Puy de Domme dont nous venons de parler.

Ce fut incontinent apres ce temps là que des estudes plus serieuses ausquelles Monsieur Pascal se donna tout entier le dégousterent tellement des Mathematiques et de la Physique qu’il les abandonna absolument. Car quoy qu’il ait fait depuis un Traité de la Roulette sous le nom d’Ettonville, cela n’est pas contraire à ce que je dis, parce qu’il trouva tout ce qu’il contient comme par hazard, et sans s’y appliquer et qu’il ne l’écrivit que pour le faire servir à un dessein entierement éloigné des Mathematiques et de toutes les sciences curieuses comme on le pourra dire quelque jour[12].

Mais quoy que depuis l’année 1647. jusqu’à sa mort, il se soit passé prés de quinze ans, on peut dire neanmoins qu’il n’a vécu que fort peu de temps depuis, ses maladies et ses incommoditez continuelles luy ayant à peine laissé deux ou trois ans d’intervale, non d’une santé parfaite, car il n’en a jamais eu, mais d’une langueur plus supportable, et dans laquelle il n’estoit pas entierement incapable de travailler.

C’est dans ce petit espace de temps qu’il a écrit tout ce qu’on a de luy, tant ce qui a paru sous d’autres noms[13] que ce que l’on a trouvé dans ses papiers, qui ne consiste presque qu’en un amas de pensées détachées pour un grand ouvrage qu’il meditoit, lesquelles il produisoit dans les petits intervales de loisir que luy laissoient ses autres occupations, ou dans les entretiens qu’il en avoit avec ses amis. Mais quoy que ces pensées ne soient rien en comparaison de ce qu’il eût fait s’il eust travaillé tout de bon à ces ouvrages, on s’asseure neanmoins que si le public les voit jamais, il ne se tiendra pas peu obligé a ceux qui ont pris le soin du les recüeillir, et de les conserver[14], et qu’il demeurera persuadé que ces Fragments, tout informes qu’ils sont, ne se peuvent trop estimer, et qu’ils donnent des ouvertures aux plus grandes choses et ausquelles peut estre on n’auroit jamais pensé.


AVERTISSEMENT


Apres avoir averty que la premiere des Tables des Figures qui sont à la fin de ce Livre est pour le Traité de l’Equilibre des Liqueurs, et que la seconde est pour celuy de la Pesanteur de la Masse de l’Air, il est necessaire de faire deux remarques importantes : l’une pour le premier Traité, et l’autre pour le second.

I. Remarque. Ce qui est dit dans le Traité de l’Equilibre des Liqueurs, pag. 4, que quand le tuyau que l’on remplit d’eau seroit cent fois plus large, ou cent fois plus estroit, pourveu que l’eau y fust toûjours à la mesme hauteur, il faudrait toûjours un mesme poids pour contrepeser l’eau, ne doit estre entendu qu’avec cette exception, pourveu que ces tuyaux demeurent toujours un peu gros, comme de deux ou trois lignes de diametre. Car si de deux tuyaux ayant communication l’un dans l’autre, l’un estoit fort menu comme de la grosseur d’une épingle, ou mesme un peu plus, l’eau se tiendroit plus haute dans le plus menu que dans le plus gros. Et quand mesme ces tuyaux fort menus sont separez l’un de l’autre, en les mettant dans l’eau, on voit que l’eau y monte et y demeure suspenduë aux uns plus haut, et aux autres plus bas, selon qu’ils sont plus ou moins menus, quoy qu’ils soient ouverts par en haut aussi bien que par en bas. Mais Monsieur Pascal n’avait garde d’excepter ce cas, parce que lors qu’il a fait ces deux Traitez on n’avoit pas encore trouvé ces nouvelles Experiences des petits tuyaux dont l’invention est deuë à Monsieur[15] [Rohault], qui a une adresse merveilleuse pour trouver des Experiences et pour les expliquer.

II. Remarque. Par tout où on verra le mot de Vuide, il ne faut pas s’imaginer que Monsieur Pascal ait eu le dessein de prouver qu’il peut y avoir un espace absolument vuide, mais seulement qu’il entend toujours par ce mot de Vuide un espace vuide de toutes les matieres qui tombent sous les sens, comme il le marque en plusieurs endroits.

Il faut aussi remarquer qu’il y a une faute dans la Figure qui est en la page 105, qui est que l’endroit B n’est pas assez recourbé, de sorte que le vif argent qui y est demeuré ne le remplit pas entierement, mais laisse un espace vuide ; d’où il arriveroit qu’ostant le doigt, l’air qui y entreroit ne feroit point soûlever le vif argent qui seroit demeuré en cét endroit là, parce qu’il auroit un passage pour aller remplir le tuyau sans avoir besoin de pousser le vif argent[16].

  1. Rédigée très probablement par Florin Perier, d’après la Vie que Gilberte Perier devait avoir écrite immédiatement après la mort de son frère (Vide supra, t. I, p. 43).
  2. Voir la Vie écrite par Mme Perier, supra, t. I, p. 69.
  3. Voir la lettre écrite par Chapelain à Chr. Huygens (15 oct. 1659) sur Pascal : « Il a une quantité d’autres Traittés prests à donner de Problèmes curieux, mais qu’il tient supprimés avec assés de cruauté. Peu à peu l’on gaignera sur luy qu’il les souffre paroistre. On en avoit formellement esperé celuy qu’il avoit fait du vuide duquel il publia il y a sept ou huit ans une esbauche. Mais la devotion et ses infirmités l’ont retenu jusqu’icy de l’abandonner un jour. » (Œuvres de Huygens, 1889, t. II, p. 496 ; cf. Lettres de Jean Chapelain, Paris, 1883, t. II, p. 61).
  4. Ce pluriel est remarquable. Les fragments qui ont formé depuis les Pensées étaient-ils destinés à plusieurs ouvrages, par exemple à une Défense de la Religion contre les Libertins et à une Doctrine de l’Église contre les Jésuites ?
  5. Voir la Vie, supra t. I, p. 52.
  6. La lettre au P. Mersenne où Descartes exprime son jugement sur l’Essai de Pascal avait paru en 1659 (tome II de l’édition des Lettres par Clerselier, page 217) ; elle ne dit rien de ce que la préface rapporte ici (Vide supra, t. I, p. 246).
  7. Vide supra, t. II, p. 67 et t. III, p. 263. Libri, Histoire des sciences mathématiques en Italie, 1841, t. IV, p. 270, fait observer que l’anecdote du dialogue entre Galilée et le fontainier de Florence a sans doute son origine dans ce passage de Perier, et qu’elle est controuvée. Cf. Th. Henri Martin, Galilée, 1868, p. 820.
  8. Résumé des Expériences nouvelles de 1647. Voir t. II, p. 62.
  9. Vide supra, t. III, p. 236.
  10. Voir le fac-similé de l’édition princeps, supra, t. III. p. 237.
  11. Vide supra, t. II, p. 513-530.
  12. Allusion à la Vie écrite par Madame Perier. Vide supra, t. I, p. 81.
  13. Allusion aux traités parus sur la Roulette pour lesquels Pascal avait pris le nom d’Ames Dettonville.
  14. Allusion à la Copie qui fut faite des Pensées immédiatement après la mort de Pascal (Préface de l’édition de 1670, in Pensées, Ed. Hachette, 1904, t. I, p. cxc).
  15. L’édition de 1663 donne Rho ; l’erreur est corrigée dans la seconde édition de 1664. Rohault, né vers 1620, mort à la fin de 1672, fit l’étude systématique des phénomènes de capillarité, dans ses conférences hebdomadaires qui furent si célèbres au xviie siècle. M. Adam cite une lettre de Chapelain à Huygens, du 18 août 1659, qui permet de dater approximativement la découverte de Rohault (Pascal et Descartes, Revue philosophique, Janvier 1888, p. 89).
  16. Voir page 236. — À la suite de l’Avertissement est un Extrait du privilège du Roy, à la date du 8 avril 1663 : « Il est permis à M. Perier, Conseiller de Sa Majesté en la Cour des Aydes de Clermont Ferrand de faire imprimer, vendre et débiter dans tous les lieux de l’obéïssance de sadite Majesté, les Ouvrages de feu M. Pascal son beau-frere, sous le titre de Traitez, etc. » Le privilège est donné pour sept ans ; le libraire choisi « par ledit sieur Perier, est Guillaume Desprez.» Enfin ces mots : « Achevé d’imprimer pour la première fois le 17e jour de novembre 1663. Les Exemplaires ont esté fournis. »