Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences1 (p. 252-258).
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THÉORIE DE LA VISION.


Le problème n’était rien moins que neuf. Platon et ses disciples, quatre siècles avant notre ère, s’en occupaient déjà ; mais aujourd’hui leurs conceptions ne pourraient guère être citées que pour justifier cette célèbre et très-peu flatteuse sentence de Cicéron : « On ne saurait rien imaginer de si absurde qui n’ait trouvé quelque philosophe capable de le soutenir ! »

Après avoir traversé un intervalle de deux mille ans, il faut, de la Grèce, se transporter en Italie, quand on veut trouver sur l’admirable phénomène de la vision, des idées qui méritent un souvenir de l’historien. Là, sans avoir jamais, comme le philosophe d’Égine, interdit fastueusement leur école à tous ceux qui n’étaient pas géomètres, des expérimentateurs prudents jalonneront la seule route par laquelle il soit donné à l’homme d’arriver sans faux pas à la conquête de régions inconnues ; là, Maurolycus et Porta crieront à leurs contemporains que le problème de découvrir ce qui est, présente assez de difficultés pour qu’il soit au moins bien présomptueux de se jeter dans le monde des intelligences à la recherche de ce qui doit être ; là, ces deux célèbres compatriotes d’Archimède commenceront à dévoiler le rôle des divers milieux dont l’œil est composé, et se montreront résignés, comme le furent plus tard Galilée et Newton, à ne pas s’élever au-dessus des connaissances susceptibles d’être élaborées ou contrôlées par nos sens, et qu’on stigmatisait, sous les portiques de l’Académie, de la qualification dédaigneuse de simple opinion. Telle est, toutefois, la faiblesse humaine, qu’après avoir suivi, avec un rare bonheur, les principales inflexions de la lumière à travers la cornée et le cristallin, Maurolycus et Porta, près d’atteindre le but, s’arrêtent tout à coup, comme devant une insurmontable difficulté, dès qu’on oppose à leur théorie que les objets doivent paraître sens dessus dessous si les images dans l’œil sont elles-mêmes renversées. L’esprit aventureux de Kepler, au contraire, ne se laisse pas ébranler. C’est de la psychologie que part l’attaque, c’est par de la psychologie claire, précise, mathématique, qu’il renverse l’objection. Sous la main puissante de ce grand homme, l’œil devient, définitivement, le simple appareil d’optique connu sous le nom de chambre obscure : la rétine est le tableau, le cristallin remplace la lentille vitreuse.

Cette assimilation, généralement adoptée depuis Kepler, ne donnait prise qu’à une seule difficulté. La chambre obscure, comme une lunette ordinaire, doit être mise au point, suivant l’éloignement des objets. Quand ces objets se rapprochent, il est indispensable d’écarter le tableau de la lentille ; un mouvement contraire devient nécessaire si les objets s’éloignent. Conserver aux images toute la netteté désirable sans changer la position de la surface qui les reçoit, est donc impossible, à moins toutefois que la courbure de la lentille ne puisse varier : qu’elle s’accroisse quand on vise à des objets voisins, qu’elle diminue pour des objets éloignés.

Parmi ces divers modes d’obtenir des images distinctes, la nature a fait inévitablement un choix, car l’homme peut voir avec une grande netteté à des distances fort dissemblables. La question ainsi posée a été pour les physiciens un vaste sujet de recherches et de discussions ; de grands noms figurent dans ce débat.

Kepler, Descartes… soutiennent que l’ensemble du globe de l’œil est susceptible de s’allonger et de s’aplatir.

Poterfield, Zinn… veulent que la lentille cristalline soit mobile ; qu’au besoin elle puisse aller se placer plus ou moins loin de la rétine.

Jurin, Musschenbroeck… croient à un changement dans la courbure de la cornée.

Sauvages, Bourdelot… font aussi intervenir une variation de courbure, mais dans le cristallin seulement. Tel est aussi le système de Young. Deux mémoires dont notre confrère fit successivement hommage à la Société royale de Londres, en renferment le développement complet.

Dans le premier, la question n’est guère envisagée que sous le point de vue anatomique. Young y démontre, à l’aide d’observations directes et très-délicates, que le cristallin est doué d’une constitution fibreuse ou musculaire, admirablement adaptée à toutes sortes de changements de forme. Cette découverte renversait la seule objection solide qu’on eût, jusque-là, opposée à l’hypothèse de Sauvages, de Bourdelot, etc. À peine fut-elle publiée que Hunter la réclama. Le célèbre anatomiste servait ainsi les intérêts du jeune débutant, puisque son travail resté inédit n’avait été communiqué à personne. Au surplus ce point de la discussion perdit bientôt toute importance : un érudit montra, en effet, qu’armé de ses puissants microscopes, Leuwenhoeck suivait et dessinait déjà dans toutes leurs ramifications, les fibres musculaires du cristallin d’un poisson. Pour réveiller l’attention publique fatiguée de tant de débats, il ne fallait rien moins que la haute renommée des deux nouveaux membres de la Société royale qui entrèrent en lice. L’un, anatomiste consommé, l’autre, le plus célèbre artiste dont l’Angleterre puisse se glorifier, présentèrent à la Société royale un mémoire, fruit de leurs efforts combinés, et destiné à établir l’inaltérabilité complète de la forme du cristallin. Le monde savant aurait difficilement admis que sir Everard Home et Ramsden réunis eussent pu faire des expériences inexactes ; qu’ils se fussent trompés dans des mesures micrométriques. Young lui-même ne le crut point ; aussi n’hésita-t-il pas à renoncer publiquement à sa théorie. Cet empressement à se reconnaître vaincu, si rare dans un jeune homme de vingt-cinq ans, si rare surtout à l’occasion d’une première publication, était ici un acte de modestie sans exemple. Young, en effet, n’avait rien à rétracter. En 1800, après avoir retiré son désaveu, notre confrère développa de nouveau la théorie de la déformation du cristallin, dans un mémoire auquel, depuis, on n’a pas fait d’objection sérieuse.

Rien de plus simple que son argumentation ; rien de plus ingénieux que ses expériences. Young élimine d’abord l’hypothèse d’une variation de courbure dans la cornée, à l’aide d’observations microscopiques qui auraient rendu les plus petites variations appréciables. Disons mieux : il place l’œil dans des conditions particulières où les changements de courbure seraient sans nul effet ; il le plonge dans l’eau, et prouve qu’alors même la faculté de voir à diverses distances persiste en son entier.

La seconde des trois suppositions possibles, celle d’une altération dans les dimensions de l’organe, est ensuite renversée par un ensemble d’objections et d’expériences auxquelles il serait difficile de résister.

Le problème semblait irrévocablement résolu. Qui ne comprend, en effet, que si, de trois solutions possibles, deux sont écartées, la troisième devient nécessaire ; que le rayon de courbure de la cornée et le diamètre longitudinal de l’œil étant inaltérables, il faut bien que la forme du cristallin puisse varier ? Young, toutefois, ne s’arrête pas là ; il prouve directement, par de subtils phénomènes de déformation des images, que le cristallin change réellement de courbure ; il invente, ou du moins il perfectionne un instrument susceptible d’être employé par les personnes les moins intelligentes, les moins habituées à des expériences délicates, et, armé de ce nouveau moyen d’investigation, il s’assure que tous les hommes chez lesquels manque le cristallin à la suite de l’opération de la cataracte, ne jouissent plus de la faculté de voir nettement à différentes distances.

On peut véritablement s’étonner que cette admirable théorie de la vision, que ce réseau, si bien tissu, où le raisonnement et les plus ingénieuses expériences se prêtent sans cesse un mutuel appui, n’occupe pas encore dans la science le rang distingué qui lui appartient ; mais, pour expliquer cette anomalie, doit-on nécessairement recourir à une sorte de fatalité ? Young aurait-il donc été, comme lui-même le disait souvent avec dépit, une nouvelle Cassandre proclamant sans relâche d’importantes vérités que ses contemporains ingrats refusaient d’accueillir ? On serait moins poétique, et plus vrai ce me semble, en remarquant que les découvertes d’Young n’ont pas été connues de la plupart de ceux qui auraient pu les apprécier : les physiologistes ne lisent pas son beau mémoire, car il suppose plus de connaissances mathématiques qu’on n’en cultive ordinairement dans les facultés ; les physiciens l’ont dédaigné à leur tour, parce que, dans les cours oraux ou dans les ouvrages imprimés, le public ne demande plus guère aujourd’hui que ces notions superficielles dont un esprit vulgaire se pénètre sans aucune fatigue. Dans tout ceci, quoi qu’en ait pu croire notre illustre confrère, nous n’apercevons rien d’exceptionnel : comme tous ceux qui sondent les dernières profondeurs de la science, il a été méconnu de la foule ; mais les applaudissements de quelques hommes d’élite auraient dû le dédommager. En pareille matière, on ne doit pas compter les suffrages, il est plus sage de les peser.