Thomas Young (Arago)/1

Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences1 (p. 243-252).
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NAISSANCE DE YOUNG. — SON ENFANCE. — SES DÉBUTS SCIENTIFIQUES.


Thomas Young naquit à Milverton, dans le comté de Somerset, le 13 juin 1773, de parents qui appartenaient à la secte des Quakers. Il passa ses premières années chez son grand-père maternel, M. Robert Davies, de Minehead, que d’actives affaires commerciales, par une rare exception, n’avaient pas détourné de la culture des auteurs classiques. Young savait déjà lire couramment à l’âge de deux ans. Sa mémoire était vraiment extraordinaire. Dans les intervalles des longues séances qu’il faisait chez la maîtresse d’école du village voisin de Minehead, il avait appris par cœur, à quatre ans, un grand nombre d’auteurs anglais, et même divers poëmes latins qu’il pouvait réciter d’un bout à l’autre, quoique alors il ne comprît pas cette langue. Le nom de Young, comme plusieurs autres noms célèbres déjà recueillis par les biographes, contribuera donc à nourrir les espérances ou les craintes de tant de bons pères de famille qui voient, dans quelques leçons récitées sans faute ou mal apprises, ici, les indices certains d’une éternelle médiocrité, là, le début infaillible d’une carrière glorieuse. Nous nous éloignerions étrangement de notre but si ces notices historiques devaient fortifier de tels préjugés. Aussi, sans vouloir affaiblir les émotions vives et pures qu’excitent chaque année les distributions de prix, nous rappellerons aux uns, afin qu’ils ne s’abandonnent pas à des rêves que l’avenir pourra ne point réaliser, aux autres, dans la vue de les prémunir contre le découragement, que Pic de la Mirandole, le phénix des écoliers de tous les temps et de tous les pays, fut dans l’âge mûr un auteur insignifiant ; que Newton, cette puissante intelligence dont Voltaire a pu dire sans faire crier à l’exagération :


Confidents du Très-Haut, substances éternelles,
Qui parez de vos feux, qui couvrez de vos ailes
Le trône où votre maître est assis parmi vous,
Parlez, du grand Newton n’étiez-vous point jaloux ?


que le grand Newton, disons-nous, fit, en termes de collége, de très-médiocres classes ; que l’étude n’avait d’abord pour lui aucun attrait ; que la première fois qu’il éprouva le besoin de travailler, ce fut pour conquérir la place d’un élève turbulent qui, assis, à cause de son rang, sur une banquette supérieure à la sienne, l’incommodait de ses coups de pied ; qu’à vingt-deux ans, il concourut pour un Fellowship de Cambridge, et fut vaincu par un certain Robert Uvedale, dont le nom, sans cette circonstance, serait aujourd’hui complètement oublié ; que Fontenelle, enfin, était plus ingénieux qu’exact, lorsqu’il appliquait à Newton ces paroles de Lucain : « Il n’a pas été donné aux hommes de voir le Nil faible et naissant. »

À l’âge de six ans, Young entra chez un professeur de Bristol dont la médiocrité fut pour lui une bonne fortune. Ceci n’est point un paradoxe, Messieurs : l’élève, ne pouvant se plier aux allures lentes et compassées du maître, devint son propre instituteur, et c’est ainsi que se développeront de brillantes qualités que trop de secours eussent certainement énervées.

Young avait huit ans, lorsque le hasard, dont le rôle, dans les événements de la vie de tous les hommes, est plus considérable que leur vanité ne juge prudent de l’avouer, vint l’enlever à des études exclusivement littéraires et lui révéler sa vocation. Un arpenteur de beaucoup de mérite, à côté duquel il demeurait, le prit en grande affection. Il l’emmenait quelquefois sur le terrain, les jours de fête, et lui permettait de jouer avec ses instruments de géodésie et de physique. Les opérations à l’aide desquelles le jeune écolier voyait déterminer les distances et les élévations des objets inaccessibles, frappaient vivement son imagination ; mais bientôt quelques chapitres d’un dictionnaire des mathématiques firent disparaître tout ce qu’elles semblaient avoir de mystérieux. À partir de ce moment, dans les promenades du dimanche, le quart de cercle remplaça le cerf-volant. Le soir, par voie de délassement, l’apprenti ingénieur calculait les hauteurs mesurées dans la matinée.

De neuf ans à quatorze, Young demeura à Compton, dans le comté de Dorset, chez un professeur Thomson, dont la mémoire lui fut toujours chère. Pendant ces cinq années, tous les élèves de la pension s’occupèrent exclusivement, suivant les habitudes des écoles anglaises, d’une étude minutieuse des principaux écrivains de la Grèce et de Rome. Young se maintint sans cesse au preimier rang de sa classe, et cependant il apprit, dans le même intervalle, le français, l’italien, l’hébreu, le persan et l’arabe ; le français et l’italien, par occasion, afin de satisfaire la curiosité d’un camarade qui avait en sa possession plusieurs ouvrages imprimés à Paris, dont il désirait savoir le contenu ; l’hébreu, pour lire la Bible dans l’original ; le persan et l’arabe, dans la vue de décider cette question qu’une conversation de réfectoire avait soulevée : Y a-t-il entre les langues orientales des différences aussi tranchées qu’entre les langues européennes ?

Je sens le besoin d’avertir que j’écris sur des documents authentiques, avant d’ajouter que pendant qu’il faisait de si fabuleux progrès dans les langues, Young, durant ses promenades autour de Compton, s’était pris d’une vive passion pour la botanique ; que, dépourvu des moyens de grossissement dont les naturalistes font usage quand ils veulent examiner les parties les plus délicates des plantes, il entreprit de construire lui-même un microscope, sans autre guide qu’une description de cet instrument donnée par Benjamin Martin ; que, pour arriver à ce difficile résultat, il dut acquérir d’abord beaucoup de dextérité dans l’art du tourneur ; que les formules algébriques de l’opticien lui ayant présenté des symboles dont il n’avait aucune idée (des symboles de fluxions), il fut un moment dans une grande perplexité ; mais que ne voulant pas, enfin, renoncer à grossir ses pistils et ses étamines, il trouva plus simple d’apprendre le calcul différentiel pour comprendre la malencontreuse formule, que d’envoyer à la ville voisine acheter un microscope.

La brûlante activité du jeune Young lui avait fait dépasser les bornes des forces humaines. À quatorze ans, sa santé fut grièvement altérée. Divers indices firent même craindre une maladie du poumon ; mais ces symptômes menaçants cédèrent aux prescriptions de l’art et aux soins empressés dont le malade fut l’objet de la part de tous ses parents.

Il est rare, chez nos voisins d’outre-mer, qu’une personne riche, en confiant son fils à un précepteur particulier, ne lui cherche pas un camarade d’étude parmi les jeunes gens du même âge qui déjà se sont fait remarquer par leurs succès. C’est à ce titre que Young devint, en 1787, le condisciple du petit-fils de M. David Barclay, de Youngsbury, dans le comté de Hertford. Le jour de son installation, M. Barclay, qui sans doute ne croyait pas avoir le droit de se montrer très-exigeant avec un écolier de quatorze ans, lui donna plusieurs phrases à copier, afin de s’assurer s’il avait une belle écriture. Young, peut-être humilié de ce genre d’épreuve, demanda, pour y satisfaire, la permission de se retirer dans une salle voisine. Son absence ayant duré plus longtemps que la transcription ne semblait devoir l’exiger, M. Barclay commençait à plaisanter sur le manque de dextérité du petit Quaker, lorsque enfin il rentra. La copie était remarquablement belle : un maître d’écriture n’aurait pas mieux fait. Quant au retard, il n’y eut plus moyen d’en parler, car le petit Quaker, comme l’appelait M. Barclay, ne s’était pas contenté de transcrire les phrases anglaises proposées il les avait encore traduites dans neuf langues différentes.

Le précepteur, ou, comme on dit sur l’autre rive de la Manche, le Tutor, qui devait diriger les deux écoliers de Youngsbury, était un jeune homme de beaucoup de distinction, alors tout occupé à se perfectionner dans la connaissance des langues anciennes ; c’était l’auteur futur de la Calligraphia grœca. Il ne tarda pas, cependant, à sentir l’immense supériorité de l’un de ses deux disciples, et il reconnaissait, avec la plus louable modestie, que, dans leurs communes études, le véritable Tutor n’était pas toujours celui qui en portait le titre.

À cette époque, Young rédigea, en recourant sans cesse aux sources originales, une analyse détaillée des nombreux systèmes de philosophie qui furent professés dans les différentes écoles de la Grèce. Ses amis parlent de cet ouvrage avec la plus vive admiration. Je ne sais si le public est destiné à jamais en jouir. En tout cas il n’aura pas été sans influence sur la vie de son auteur, car en se livrant à un examen attentif et minutieux des bizarreries (je me sers d’un terme poli) dont fourmillent les conceptions des philosophes grecs, Young sentit s’affaiblir l’attachement qu’il avait eu jusque-là pour les principes de la secte dans laquelle il était né. Toutefois il ne s’en sépara entièrement que quelques années après, pendant son séjour à Édimbourg.

La petite colonie studieuse de Youngsbury quittait pendant quelques mois d’hiver le comté de Hertford et allait habiter Londres. Durant l’un de ces voyages, Young rencontra un professeur digne de lui. Il fut initié à la chimie par le docteur Higgins, dont je puis d’autant moins me dispenser de prononcer ici le nom, que, malgré ses réclamations vives et nombreuses, on s’est obstiné à ne pas reconnaître la part qui lui revient légitimement dans la théorie des proportions définies, l’une des plus belles acquisitions de la chimie moderne.

Le docteur Broklesby, oncle maternel de Young, et l’un des médecins les plus répandus de Londres, justement fier des éclatants succès du jeune écolier, communiquait parfois ses compositions aux savants, aux littérateurs, aux hommes du monde, dont l’approbation pouvait le plus flatter sa vanité. Young se trouva ainsi, de très-bonne heure, en relation personnelle avec les célèbres Burke et Windham de la chambre des communes, et avec le duc de Richmond. Ce dernier, alors grand maître de l’artillerie, lui offrit la place de secrétaire assistant. Les deux autres hommes d’État, quoiqu’ils désirassent aussi l’attacher à la carrière administrative, lui recommandaient d’aller d’abord à Cambridge suivre un cours de droit. Avec d’aussi puissants patrons, Young pouvait compter sur un de ces emplois lucratifs dont les personnages en crédit ne sont jamais avares envers ceux qui les dispensent de toute étude, de toute application, et leur fournissent journellement les moyens de briller à la cour, au conseil, à la tribune, sans jamais compromettre leur vanité par quelque indiscrétion. Young avait, heureusement, la conscience de ses forces ; il sentait en lui le germe des brillantes découvertes qui depuis, ont illustré son nom ; il préféra la carrière laborieuse, mais indépendante, d’homme de lettres, aux chaînes dorées qu’on faisait briller à ses yeux. Honneur lui soit rendu ! Que son exemple serve de leçon à tant de jeunes gens que l’autorité détourne de leur noble vocation pour les transformer en bureaucrates ; que, semblables à Young, les yeux tournés vers l’avenir, ils ne sacrifient pas à la futile et d’ailleurs bien passagère satisfaction d’être entourés de solliciteurs, les témoignages d’estime et de reconnaissance dont le public manque rarement de payer les travaux intellectuels d’un ordre élevé ; et s’il arrivait que, dans les illusions de l’inexpérience, ils trouvassent qu’on leur prescrit un trop lourd sacrifice, nous leur demanderions de recevoir une leçon d’ambition de la bouche du grand capitaine dont l’ambition ne connut pas de bornes ; de méditer ces paroles que le premier Consul, que le vainqueur de Marengo, adressait à l’un de nos plus honorables collègues (M. Lemercier) le jour où celui-ci, fort coutumier du fait, venait de refuser une place alors très-importante, celle de conseiller d’État :

« J’entends, Monsieur. Vous aimez les lettres et vous voulez leur appartenir tout entier. Je n’ai rien à opposer à cette résolution. Oui ! moi-même, pensez-vous que si je n’étais pas devenu général en chef et l’instrument du sort d’un grand peuple, j’aurais couru les bureaux et les salons pour me mettre dans la dépendance de qui que ce fût, en qualité de ministre ou d’ambassadeur ? Non, non ! je me serais jeté dans l’étude des sciences exactes. J’aurais fait mon chemin dans la route des Galilée, des Newton. Et puisque j’ai réussi constamment dans mes grandes entreprises, eh bien, je me serais hautement distingué aussi par des travaux scientifiques. J’aurais laissé le souvenir de belles découvertes. Aucune autre gloire n’aurait pu tenter mon ambition ! »

Young fit choix de la carrière de la médecine, dans laquelle il espérait trouver la fortune et l’indépendance. Ses études médicales commencèrent à Londres sous Baillie et Cruickshank ; il les continua à Édimbourg, où brillaient alors les docteurs Black, Munro et Gregory ; mais ce fut seulement à Gœttingue que, dans l’année suivante (1795), il prit son grade de docteur. Avant de se soumettre à cette formalité si vaine, et, toutefois, si impérieusement exigée, Young, à peine sorti de l’adolescence, s’était déjà révélé au monde scientifique par une note relative à la gomme Ladanum ; par la polémique qu’il avait soutenue contre le docteur Beddoës au sujet de la théorie de Crawford sur le calorique ; par un mémoire concernant les habitudes des araignées et le système de Fabricius, le tout enrichi de recherches d’érudition ; enfin, par un travail sur lequel j’insisterai davantage à cause de son grand mérite, de la faveur inusitée dont il fut l’objet en naissant, et de l’oubli dans lequel on l’a laissé depuis.

La Société royale de Londres jouit, dans toute l’étendue des trois royaumes, d’une considération immense et méritée. Les Transactions philosophiques qu’elle publie, sont depuis plus d’un siècle et demi les glorieuses archives où le génie britannique tient à honneur de déposer ses titres à la reconnaissance de la postérité. Le désir de voir inscrire son nom dans la liste des collaborateurs de ce recueil vraiment national, à la suite des noms de Newton, de Bradley, de Priestley, de Cavendish, a toujours été parmi les étudiants des célèbres universités de Cambridge, d’Oxford, d’Édimbourg, de Dublin, le plus vif comme le plus légitime sujet d’émulation. Là, toutefois, est le dernier terme de l’ambition de l’homme de science ; il n’y aspire qu’à l’occasion de quelque travail capital, et les premiers essais de sa jeunesse arrivent au public par une voie mieux assortie à leur importance, à l’aide d’une de ces nombreuses Revues qui, chez nos voisins, ont tant contribué aux progrès des connaissances humaines. Tel est le cours ordinaire des choses ; telle, conséquemment, ne devait pas être la marche de Young. À vingt ans, il adresse un Mémoire à la Société royale ; le Conseil, composé de toutes les notabilités contemporaines, honore ce travail de son suffrage, et bientôt il paraît dans les Transactions. L’auteur y traitait de la vision.