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VI.

AUDACES FORTUNA JUVAT.

Alors l’Italien chanta dans sa langue harmonieuse trois strophes empreintes du génie hyperbolique de sa nation, et dont nous donnerons ici la traduction libre. Il les adaptait à un de ces airs de l’Italie méridionale, dont on ne saurait dire s’ils sont les chefs-d’œuvre de maîtres inconnus, ou les mâles inspirations fortuites de la muse populaire :

« Passez, nobles seigneurs, dans vos gondoles bigarrées ; vous presserez en vain l’allure de vos rameurs intrépides ; j’irai plus vite que vous avec mes bras souples comme l’onde et blancs comme l’écume. Couvert de mes haillons, je suis un des derniers sur la terre ; mais, libre et nu, je suis le roi de l’onde et votre maître à tous !

« Fuyez, nobles dames, sur vos barques pavoisées ; vous détournerez en vain la tête, en vain vous couvrirez de l’éventail vos fronts pudiques ; le mien attirera toujours vos regards, et vous suivrez de l’œil, à la dérobée, ma chevelure noire flottante sur les eaux. Avec mes haillons, je vous fais reculer de dégoût ; mais, libre et nu, je suis le roi du monde et le maître de vos cœurs !

« Nagez, oiseaux de la mer et des fleuves ; fendez de vos pieds de corail le flot amer qui vous balance. Avec ma poitrine solide comme la proue d’un navire, avec mes bras souples comme votre cou lustré, je vous suivrai dans vos nids d’algue et de coquillages. Couvert de mes haillons, je vous effraie ; mais, libre et nu, je suis le roi de l’onde, et vous me prenez pour l’un d’entre vous ! »

La voix du chanteur était magnifique, et aucun artiste en renom n’eût pu surpasser la franchise de son accent, la naïveté de sa manière, la puissance de son sentiment exalté. Léonce se crut transporté dans le golfe de Salerne ou de Tarente, sous le ciel de l’inspiration et de la poésie.

— Par Amphitrite ! s’écria-t-il, tu es un grand poëte et un grand chanteur, noble jeune homme ! et je ne sais comment te récompenser du plaisir que tu viens de me causer. Quel est donc ce chant admirable, quelles sont donc ces paroles étranges ?

— Le chant est de quelque dieu égaré sur les cimes de l’Apennin, qui l’aura confié aux échos, lesquels l’auront murmuré à l’oreille des pâtres et des pêcheurs ; mais les paroles sont de moi, Signor, car, avec votre permission, je suis improvisateur quand il me plaît de l’être. Notre langue mélodique est à la portée de tous ; et quand nous avons une idée, nous autres poètes naturels, enfants du soleil, l’expression ne se fait pas désirer longtemps.

— Tu me répéteras ces paroles ; je veux les écrire.

— Si je vous les répète, ce sera autrement. Mes chants s’envolent de moi comme la flamme du foyer, je puis les renouveler et non les retenir. Peut-être trouvez-vous celles-ci un peu fanfaronnes ; c’est le privilège du poète. Ôtez-lui la gloriole, vous lui ôterez son génie.

— Tu as le droit de te vanter, car tu es une nature privilégiée, répondit Léonce, et quelle que soit ta condition, tu mériterais d’être un des premiers sur la terre. Tu m’as charmé ; viens ici, et conte-moi ta misère, je veux la faire cesser.

L’inconnu revint au rivage. — Hélas ! dit-il, vous avez vu le faune antique dans toute sa liberté, l’homme de la nature dans toute sa poésie. À présent, vous allez voir le porteur de haillons dans toute sa laideur et dans toute sa misère ; car il faut bien que je reprenne cette triste livrée, en attendant qu’elle me quitte, ou que je trouve l’emploi de mon génie pour renouveler ma garde-robe. Vous paraissez surpris ? J’ai bien lu dans vos regards, lorsque je me suis approché de vous pour la première fois, que mon aspect vous causait de la répugnance. Vous m’avez trouvé laid, effrayant, peut-être. Mais quand j’ai eu dépouillé ma souquenouille de mendiant, quand cette eau lustrale m’a débarrassé de mes souillures, quand vous m’avez vu purifié de la fange et de la poussière des chemins ; ce corps qui a servi quelquefois de modèle aux premiers sculpteurs de ma patrie, ce visage qui n’est point dégradé par la débauche et auquel la fatigue et les privations n’ont pas ôté encore la jeunesse et la beauté, ces membres où la nature a prodigué son luxe, et ce sentiment du beau que l’homme intelligent porte sur son front et dans toutes ses habitudes ; tout ce qui fait enfin, Monsieur, que, nu, je suis l’égal et peut-être le supérieur des hommes les mieux vêtus, vous a frappé enfin, et vous avez essayé de me classer dans vos impressions d’artiste. Mais vous n’avez pas réussi, j’en suis certain ; les œuvres de l’art ne sont rien quand elles ne peuvent renchérir sur celles de Dieu. Si vous êtes peintre, vous me retrouverez quelque jour dans vos souvenirs, un jour que l’inspiration vous saisira ! Aujourd’hui, vous ne me reproduirez pas !… D’autant plus, ajouta-t-il avec un amer sourire, que la pièce est jouée, et que ma divinité va disparaître sous la flétrissure de l’indigence.

Cet homme parlait avec une facilité extraordinaire et avec un accent d’une noblesse inconcevable. Sa figure éclairée d’un rayon d’enthousiasme, et aussitôt voilée par un profond sentiment de douleur, était d’une beauté inouïe ; jamais plus nobles traits, jamais expression plus fine et plus pénétrante n’avaient attiré l’attention de Léonce.

— Monsieur, lui dit-il, dominé par un respect involontaire, vous êtes certainement au-dessus de la misérable condition sous les dehors de laquelle vous m’êtes apparu ; vous êtes quelque artiste malheureux : permettez-moi de vous secourir et de vous récompenser ainsi de la jouissance poétique que vous m’avez procurée.

Mais l’inconnu ne parut pas avoir entendu les paroles de Léonce. Courbé sur le rivage, il dépliait, avec une répugnance visible, les hardes ignobles qu’il était obligé de reprendre pour cacher sa nudité.

— Voilà, dit-il en laissant retomber ses guenilles par terre, un supplice que je vous souhaite de ne pas connaître. L’Italien aime la parure, l’artiste aime le bien-être, le luxe, les parfums, la propreté ; cette mollesse exquise qui renouvelle l’âme et le corps après des exercices mâles et salutaires. Personne ne peut comprendre ce qu’il m’en coûte de me montrer aux hommes, aux femmes surtout ! avec une blouse déchirée et un pantalon qui montre la corde.

— Oh ! je vous comprends et je vous plains, répondit Léonce ; mais je puis faire cesser aujourd’hui votre peine, Dieu merci ! Il fait assez chaud pour que vous restiez ici à m’attendre au soleil un quart d’heure ; je vous promets que, dans un quart d’heure, je serai de retour avec des vêtements capables de contenter votre honnête et légitime fantaisie. Attendez-moi.

Et, avant que l’Italien eût répondu, Léonce s’élança sur le sentier, courut à sa voiture et en retira une valise élégante et légère, qu’il rapporta au bord du lac. Il retrouva son Italien dans l’eau, occupé à faire une gerbe des plus belles fleurs aquatiques, qu’il lui rapporta d’un air de triomphe naïf, et qu’il lui présenta avec une grâce affectueuse.

— Je ne puis vous donner autre chose en échange de ce que vous m’apportez, dit-il, je n’ai rien au monde ; mais, grâce à mon adresse et à mon courage, je puis m’approprier les plus rares trésors de la nature, les plus belles fleurs, les plus précieux échantillons minéralogiques, les cristaux, les pétrifications, les plantes des montagnes ; je puis vous donner tout cela si vous voulez que je vous suive dans vos promenades ; et même, si vous avez ici un fusil, je puis abattre l’aigle et le chamois et les déposer au pied de votre maîtresse ; car je suis le plus adroit chasseur que vous ayez rencontré, comme le plus hardi piéton et le plus agile nageur.

Malgré cette naïveté de vanterie italienne, l’effusion du jeune homme ne déplut point à Léonce. Sa figure éclairée par la joie et la reconnaissance avait un éclat, une franchise sympathique, qui gagnaient l’affection. En dix minutes, il transforma le vagabond en un jeune élégant du meilleur ton, en tenue de voyage. Il n’y avait dans la valise de Léonce que des habits du matin, de quoi suffire à une charmante toilette de campagne, vestes légères et bien coupées, cravates de couleurs fines et d’un ton frais, linges magnifiques, pantalons d’été en étoffes de caprice, souliers vernis, guêtres de casimir clair à boutons de nacre. L’Italien choisit sans façon tout de qu’il y avait de mieux. Il était à peu près de la même taille que Léonce, et tout lui allait à merveille ; il n’oublia pas de prendre une paire de gants, dont il respira le parfum avec délices. Et quand il se vit ainsi rafraîchi et paré de la tête aux pieds, il se jeta dans les bras de son nouvel ami, en s’écriant qu’il lui devait la plus grande jouissance qu’il eût éprouvée de sa vie. Puis il poussa du bout du pied dans le lac ses haillons, qui lui faisaient horreur, et, dénouant son petit paquet, dont il noya aussi l’enveloppe grossière, il en tira, à la grande surprise de Léonce, un portrait de femme ; entouré de brillants ; une chaîne d’or assez lourde, et deux mouchoirs de batiste garnis de dentelle. C’était là tout ce que contenait son havresac de voyage.

— Vous êtes surpris de voir qu’une espèce de mendiant eût conservé ces objets de luxe, dit-il en se parant de sa chaîne d’or, qu’il étala de son mieux sur son gilet blanc ; c’était tout ce qui me restait de ma splendeur passée, et je ne m’en serais défait qu’à la dernière extrémité. Che volete, Signor mio ? pazzia !

— Vous avez donc été riche ? lui demanda Léonce, frappé de l’aisance avec laquelle il portait son nouveau costume.

— Riche pendant huit jours, je l’ai été cent fois. Vous voulez savoir mon histoire ? je vais vous la dire.

— Eh bien, racontez-la-moi en marchant, et suivez-moi, dit Léonce. Nous allons reporter à nous deux cette valise dans ma voiture.

— Vous êtes en voyage, Signor ?

— Non, mais en promenade, et pour plusieurs jours peut-être. Voulez-vous être de la partie ?

— Ah ! de grand cœur, d’autant plus que je peux vous être à la fois utile et agréable. J’ai plusieurs petits talents, et je connais déjà à fond ces montagnes dans lesquelles j’erre depuis huit jours. Je ne puis rester nulle part. Ma tête emporte sans cesse mes jambes pour se venger de mon cœur, qui l’emporte elle-même à chaque instant. Mais pour vous faire comprendre ma manière de voyager, c’est-à-dire ma manière de vivre, il faut que je me fasse connaître tout entier.

J’ignore le lieu de ma naissance, et je ne sais à quelle grande dame coupable ou à quelle malheureuse fille égarée je dois le jour. La femme d’un marchand de poissons me recueillit un matin dans la campagne de Rome, au bord du Tibre, et me donna le nom de Teverino, autrement dit Tiberinus. J’avais environ deux ans ; je ne pouvais dire d’où je venais, ni le nom de mes parents. Cette bonne âme m’éleva malgré sa misère. Elle n’avait plus de fils, et elle compta sur moi pour l’assister et la soutenir quand je serais en âge de travailler. Malheureusement, je n’étais pas né avec le goût du travail : la nature m’a gratifié d’une paresse de prince, et c’est ce qui m’a toujours fait croire que j’étais d’un sang illustre, bien que par mon esprit j’appartienne au peuple. Il faut que l’un des deux auteurs de mes jours ait été de cette race de pauvres diables qui sont destinés à tout conquérir par eux-mêmes ; et, dans mon origine problématque, c’est le côté dont je suis le moins porté à rougir. Tant que je fus un petit enfant, j’aimai la pêche, mais plutôt comme un art que comme un métier. Oui, je me sentais déjà né pour les inventions de l’intelligence. Ardent aux exercices périlleux et violents, je n’avais pas le goût du lucre. J’éprouvais un plaisir extrême à guetter, à surprendre et à conquérir la proie. Je ne savais pas la faire marchander pour la vendre. Je perdais l’argent, ou je me le laissais emprunter par le premier venu. J’avais trop bon cœur pour rien refuser à mes petits camarades. Je les aidais à bien placer leurs marchandises au lieu de demander la préférence sur eux. Enfin je mettais ma pauvre mère adoptive au désespoir par mon désintéressement et ma libéralité, qu’elle appelait bêtise et inconduite.

« À mesure que j’acquérais des forces, l’âge lui en ôtait, si bien qu’un jour, n’ayant plus la force de me battre, la seule consolation qu’elle eût goûtée avec moi jusqu’alors, elle me mit à la porte en me donnant sa malédiction et deux carlini.

« J’avais dix ans, j’étais beau comme Cupidon. Un peintre estimé qui m’avait remarqué dans la rue me prit chez lui pour lui servir de modèle, et fit, d’après moi, un saint Jean-Baptiste enfant, puis un Giotto, puis un Jésus enseignant dans le temple ; et, quand il eut assez de ma figure, il me renvoya avec vingt pièces d’or, en me recommandant de me vêtir un peu mieux, si je voulais me présenter quelque part pour gagner ma vie. Je sentais déjà naître en moi le goût du luxe ; néanmoins je compris que ce n’était pas le moment de me satisfaire de cette façon. Je courus chez ma mère d’adoption, je lui donnai tout ce que j’avais reçu, et, comme touchée de mon bon cœur, elle voulait me retenir chez elle ; je lui déclarai que j’avais pris goût à l’indépendance, et que je voulais être libre désormais de choisir ma profession.

« Cette profession fut bientôt trouvée, c’est-à-dire qu’il s’en offrit cent, et que je n’en pris aucune exclusivement. J’avais l’amour du changement, la passion de la liberté, une curiosité effrénée pour tout ce qui me semblait noble et beau. J’avais déjà une belle voix, ma figure et mon esprit se recommandaient d’eux-mêmes. Sûr de charmer les yeux et les oreilles, je n’avais point de souci à prendre et ne songeais qu’à cultiver mes facultés naturelles. Tour à tour modèle, batelier, jockey, enfant de chœur, figurant de théâtre, chanteur des rues, marchand de coquillages, garçon de café, cicérone… Ah ! Monsieur, ce dernier emploi fut, avec celui de modèle, celui qui profita le plus, sinon à ma bourse, du moins à mon intelligence. La conversation des artistes et l’étude journalière des chefs-d’œuvre de l’art, développèrent tellement mes idées, que bientôt je me sentis supérieur, par mes conceptions et par mes jugements, aux sculpteurs et aux peintres qui s’essayaient à reproduire ma figure, aux voyageurs de toutes les nations que j’initiais à la connaissance des merveilles de Rome. En m’apercevant de l’ignorance ou de la pauvreté d’esprit de tous ceux à qui j’avais affaire, je sentis, de plus en plus, le besoin d’être un esprit supérieur. Je n’aimais point la lecture. S’instruire dans les livres est un travail trop froid et trop long pour la rapidité de ma compréhension. Je m’appliquai donc à approcher le plus possible des hommes vraiment capables, et sacrifiant presque toujours mes intérêts à ce but, je m’instruisis de toutes choses en écoutant parler. Batelier ou jockey, j’observai et je connus les habitudes et les mœurs des gens du monde ; enfant de chœur et choriste d’opéra, je m’initiai au sentiment de la musique et à l’art du théâtre. J’ai surpris les secrets du prêtre et ceux du comédien, qui se ressemblent fort. Chanteur de carrefour, montreur de marionnettes ou marchand de brimborions, j’étudiai toutes les classes, et connus les impressions du public et leurs causes. Malin et pénétrant, audacieux et modeste, habile à persuader et dédaigneux de tromper, j’eus des amis partout et des protecteurs nulle part. Accepter la protection d’un individu, c’est se mettre dans sa dépendance ; toute espèce de joug m’est odieux. Doué d’un talent d’imitation sans exemple, certain d’amuser, d’attendrir, d’étonner ou d’intéresser quiconque je voudrais, il n’y avait pas une heure dans ma vie où je ne pusse compter sur mes ressources infinies.

« À mesure que je devenais un homme, loin de diminuer, ces ressources décuplaient. Quand vint l’âge de plaire aux femmes… j’eus bien des succès, Monsieur, et je n’en abusai point. La même royale indolence qui m’avait empêché de prodiguer les perfections de mon être dans l’emploi de marchand de poissons, et qui n’était au fond qu’un respect instinctif pour la conservation de ma puissance, m’accompagna dans mes relations avec le beau sexe. Judicieux et discret, je ne m’attachai pas longtemps au vice, je ne me dévouai point à l’égoïsme, je voulus vivre par le cœur, afin de rester complet et invincible dans ma fierté. Je fus miséricordieux sans effort ; on me trahit beaucoup, on ne me trompa guère. Je supplantai beaucoup de rivaux et ne les avilis point. Je formai beaucoup de liens et sus les rompre sans dépit et sans amertume. Tenez, Monsieur, j’ai ici le portrait d’une princesse qui m’a tant tourmenté de sa jalousie que j’ai été forcé de l’abandonner ; mais je garde son image en souvenir des plaisirs qu’elle m’a donnés ; je ne la montre à personne, et je ne vends pas les diamants, quoique je vive de pain noir et de lait de chèvre depuis huit jours.

— Mais quelle est donc la cause de votre misère présente ? demanda Léonce.

— « L’amour des voyages d’une part, et, de l’autre, l’amour, le pur amour, Signor mio ! À peine avais-je gagné quelque argent que, quittant l’emploi qui me l’avait procuré, vu que la jouissance que j’en avais retirée était épuisée pour moi, je partais, et je voyageais à travers l’Italie. J’ai parcouru toutes ses provinces, me procurant les douceurs de l’aisance quand je le pouvais, me soumettant aux privations les plus philosophiques quand ma bourse était à sec ; souvent même restant, avec une sorte de volupté, dans cet état de dénûment qui me faisait sentir le prix des biens que j’avais prodigués, et attendant avec orgueil que le désir me revint assez vif pour secouer ma délicieuse apathie. Tantôt je dédaignais de me tirer d’affaire, sentant que mes inspirations d’artiste n’étaient pas arrivées à leur apogée, et préférant jeûner que de mal déclamer ou de mal chanter. C’est là une grande jouissance, Monsieur, que de sentir son génie captivé par le respect qu’on lui porte ! D’autres fois, l’amour me dominait, et je me plaisais à prodiguer mon or à mon idole, heureux encore plus et enivré au delà de toute expression, lorsque, ruiné, je la voyais s’attacher à ma misère, et me chérir d’autant plus que je n’avais plus rien à lui donner. Oh ! oui, c’est alors que j’ai laissé passer bien des jours avant de remettre à l’épreuve de telles affections, en remontant sur la roue de fortune ; car les nobles cœurs ne s’attachent irrésistiblement qu’aux malheureux. »

— Teverino, votre langage me pénètre, dit Léonce. Si vous ne vous êtes pas vanté, vous êtes un des plus grands cœurs, joint à un des caractères les plus originaux que j’aie encore rencontrés. Quand vous avez commencé votre histoire, je pensais à ce titre d’un chapitre de Rabelais que vous connaissez sans doute, puisque vous connaissez toutes choses…

Comment Pantagruel fit la rencontre de Panurge ? dit l’Italien en riant.

— C’est cela même, reprit Léonce, et maintenant je crois pouvoir achever la phrase : Lequel il aima toute sa vie.

— On m’a souvent cité ce chapitre ; car toutes les personnes qui m’ont aimé, m’ont rencontré sous leurs pieds. Mais je me suis bientôt élevé au niveau de leurs cœurs, et même au-dessus de la tête de quelques-unes, et c’est en cela que je suis un Panurge de meilleure race que celui de Rabelais ; je n’ai ni sa lâcheté, ni son cynisme, ni sa gloutonnerie, ni sa hâblerie, ni son égoïsme ; mais j’ai de commun avec lui la finesse de l’esprit et les hasards de la fortune. Si vous m’emmenez avec vous pour quelques jours, vous verrez que, partageant les aises de votre vie, je n’en abuserai pas un seul instant. Quand j’en aurai assez (et je me dégoûterai probablement de votre société avant que vous le soyez de la mienne), vous verrez que vous aurez des regrets et que c’est vous qui me devrez de la reconnaissance.

— C’est fort possible, dit Léonce en riant, quoique je vous trouve avec Panurge une ressemblance que vous reniez : la forfanterie.

— Non pas, Monsieur ; celui-là est fanfaron, qui promet et ne tient point. Ne soyez pas piqué de ce que je vous avance, que je serai las avant vous de notre familiarité. Ce ne sera pas vous qui en serez cause, car je vois en vous du génie et de la grandeur d’âme ; mais des circonstances extérieures indépendantes de notre volonté à tous deux : le monde qui m’amuse un instant et bientôt me déplaît, la contrainte de quelque usage auquel je ne saurai peut-être me soumettre que pour un certain nombre d’heures, quelque personnage qui vous charmera et qui me sera antipathique, enfin un caprice de mon esprit mobile qui m’entraînera à quelque pointe vers un nouvel aspect des choses, ceci ou cela me forcera de vous quitter. Mais vous n’aurez pas honte de m’avoir connu, et le nom de Teverino ne vous sera jamais odieux, je vous le jure.

— Je sens que vous ne me trompez pas, répondit Léonce, quoique votre inconstance m’effraie. Voyons, pouvez-vous vous engager à vivre vingt-quatre heures de ma vie et à vous transformer des pieds à la tête, moralement parlant, en homme du monde, comme vous l’êtes déjà matériellement ?

— Rien ne me sera plus facile ; j’aurai d’aussi belles manières et d’aussi nobles procédés que vous-même ; car depuis une heure que je suis avec vous, je vous possède déjà. D’ailleurs, n’ai-je pas vécu de pair à compagnon avec la noblesse quand mes talents me faisaient rechercher ? Croyez-vous que si j’avais voulu adopter une manière d’être uniforme, me priver d’émotions vives, comme de m’abstenir de me ruiner en un jour et de quitter une marquise pour courir après une bohémienne ; enfin que si j’avais voulu me ranger, comme on dit, me soumettre à des exigences, me laisser torturer par l’ambition, infliger à ma vanité tous les supplices de la vanité jalouse, subir les caprices des grands, et nuire à mes compétiteurs pour édifier ma fortune et ma réputation, je n’aurais pas fait comme tant d’autres, qui sont entrés dans le monde par la petite porte des artistes, et qui, devenus seigneurs à leur tour, ont vu ouvrir devant eux les deux battants de la grande ? Rien ne m’eût été plus aisé, et c’est cette facilité même qui m’en a dégoûté. Comptez donc sur mon sentiment des convenances, tant que vos convenances me conviendront, c’est-à-dire pendant vingt-quatre heures, terme que je puis accepter.

— En ce cas, vous allez passer pour un de mes amis que je viens de rencontrer herborisant ou philosophant dans la montagne, et vous serez présenté comme tel à une belle dame que nous allons rejoindre, et que vous entretiendrez dans cette erreur jusqu’à ce que je vous prie de cesser.

— Je ne puis prendre un engagement posé dans ces termes ; je serais toujours à votre caprice, et cela glacerait mon génie. Nous sommes convenus de vingt-quatre heures, ni plus ni moins, et il faut que le serment soit réciproque. Je ne vais pas plus loin, si vous ne me donnez votre parole d’honneur de ne pas m’ôter mon masque avant demain à deux heures de l’après-midi ; car je vois au soleil qu’il est cette heure-là ou peu s’en faut : de même que de mon côté, je vous autorise, si je me trahis avant l’expiration du contrat, à me remettre, nu, dans le lac où vous m’avez trouvé.

— C’est convenu sur l’honneur, dit Léonce.

En tournant, par derrière le bosquet où la voiture était abritée, Léonce et Teverino parvinrent à replacer la valise sous le coffre de devant, sans avoir été aperçus.

— Laissez-moi aller à la découverte et attendez-moi, dit Léonce ; et, comme il s’avançait sur le chemin, il vit venir à lui Madeleine toute haletante, et portant le hamac.

— Son Altesse vous attend et s’impatiente beaucoup, dit-elle ; elle m’a chargée de vous retrouver et de dire à Votre Seigneurie qu’elle s’ennuie considérablement. Tenez ! la voila déjà qui traverse l’eau ! Moi, je vais mettre ceci dans la voiture.

Léonce courut offrir la main à Sabina sans s’inquiéter de laisser Madeleine rencontrer Teverino, et sans se demander si elle ne pouvait pas fort bien avoir déjà vu ce vagabond errer dans le pays. Le hasard parut servir ses projets ; car à peine eut-il prévenu Sabina qu’il avait un de ses amis à lui présenter, que Teverino sortit du bospuet, suivi à distance par l’oiselière, qui le regardait curieusement et semblait le voir pour la première fois.