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Traduction par Stanislas Julien.
Imprimerie nationale (p. xix-xxii).


NOTICE HISTORIQUE
SUR LAO-TSEU.




Lao-tseu naquit la troisième année de l’empereur Ting-wang[1], de la dynastie des Tcheou. Il était originaire du hameau de Khio-jin, qui faisait partie du bourg de Laï, dépendant du district de Khou[2], dans le royaume de Thsou. Son nom de famille était Li, son petit nom Eul, son titre honorifique Pé-yang, et son nom posthume Tan. Il occupa la charge de gardien des archives à la cour des Tcheou.

Confucius se rendit dans le pays de Tcheou pour interroger Lao-tseu sur les rites.

Lao-tseu lui dit : « Les hommes dont vous parlez ne sont plus ; leurs corps et leurs os sont consumés depuis bien longtemps. Il ne reste d’eux que leurs maximes.

« Lorsque le sage se trouve dans des circonstances favorables, il monte sur un char[3] ; quand les temps lui sont contraires, il erre à l’aventure[4]. J’ai entendu dire qu’un habile marchand cache avec soin ses richesses, et semble vide de tout bien ; le sage, dont la vertu est accomplie, aime à porter sur son visage et dans son extérieur l’apparence de la stupidité.

« Renoncez à l’orgueil et à la multitude de vos désirs ; dépouillez-vous de ces dehors brillants et des vues ambitieuses qui vous occupent. Cela ne vous servirait de rien. Voilà tout ce que je puis vous dire. »

Lorsque Confucius eut quitté Lao-tseu, il dit à ses disciples : « Je sais que les oiseaux volent dans l’air, que les poissons nagent, que les quadrupèdes courent. Ceux qui courent peuvent être pris avec des filets ; ceux qui nagent, avec une ligne ; ceux qui volent, avec une flèche. Quant au dragon qui s’élève au ciel, porté par les vents et les nuages, je ne sais comment on peut le saisir. J’ai vu aujourd’hui Lao-tseu : il est comme le dragon ! »

Lao-tseu se livra à l’étude de la Voie et de la Vertu ; il s’efforça de vivre dans la retraite et de rester inconnu. Il vécut longtemps sous la dynastie des Tcheou, et, la voyant tomber en décadence, il se hâta de quitter sa charge et alla jusqu’au passage de Han-kou[5]. In-hi, gardien de ce passage, lui dit : « Puisque vous voulez vous ensevelir dans la retraite, je vous prie de composer un livre pour mon instruction. » Alors Lao-tseu écrivit un ouvrage en deux parties, qui renferment un peu plus de cinq mille mots, et dont le sujet est la Voie et Vertu. Après quoi il s’éloigna ; l’on ne sait où il finit ses jours. Lao-tseu était un sage qui aimait l’obscurité.

Lao-tseu eut un fils nommé Tsong ; Tsong fut général dans le royaume de Weï, et obtint un fief à Touan-kan. Le fils de Tsong s’appelait Tchou ; le fils de Tchou se nommait Kong ; le petit-fils de Kong s’appelait Hia. Hia remplit une charge sous l’empereur Hiao-wen-ti des Han[6]. Kiaï, fils de Hia, devint ministre de Khiang, roi de Kiao-si, et, à cause de cette circonstance, il s’établit avec sa famille dans le royaume de Thsi.

Ceux qui étudient la doctrine de Lao-tseu la mettent au-dessus de celle des lettrés ; de leur côté, les lettrés préfèrent Confucius à Lao-tseu. Les principes des deux écoles étant différents, il est impossible qu’elles puissent s’accorder entre elles. Suivant Lao-tseu, si le roi pratique le non-agir, le peuple se convertit ; s’il reste dans une quiétude absolue, le peuple se rectifie de lui-même.


Le morceau que nous venons de donner est tiré des Mémoires de Sse-ma-thsien[7], qui était le chef des historiens de l’empire, dans la première année de la période Thaï-tsou, sous Wou-ti, de la dynastie des Han (l’an 104 avant J. C.). Cette biographie, qui fait partie des annales officielles de la Chine, est la seule qui soit regardée comme authentique. Les autres vies de Lao-tseu, qui ne s’appuient point de l’autorité de Sse-ma-thsien, ne sont qu’un tissu de fictions que rejettent tous les hommes judicieux. « Han-wou-ti, dit l’édition impériale[8] du Sse-ki (liv. LX11I, Examen des preuves historiques), s’était laissé aveugler par des charlatans adonnés au culte des esprits, et révérait avec eux Lao-tseu comme un dieu. Lorsque Sse-ma-thsien composa la biographie de Lao-tseu, il fit connaître le pays natal, le village, les fils et les petits-fils de ce philosophe, pour montrer que ce n’était qu’un homme comme les autres ; il ne le fait point voyager dans les nuages sur un dragon ailé, il ne le peint pas comme un être surnaturel. C’est pourquoi il dit que Lao-tseu était un sage qui aimait à vivre dans la retraite. Cet honorable historien (Sse-ma-thsien) s’est donné beaucoup de peine pour découvrir la vérité. Mais lorsqu’on voit l’auteur de la glose intitulée Tching-i citer des faits fabuleux et extravagants pour commenter la vie de Lao-tseu, on peut dire de lui qu’il est comme ces insectes éphémères de l’été qui sont incapables de parler de la neige et des frimas. »

Sous la dynastie des Tsin, Ko-hong[9] composa, vers l’an 350, ainsi que nous l’avons dit dans l’Introduction, une légende fabuleuse sur Lao-tseu qui a servi de base à toutes celles que les Tao-sse ont données depuis sur le même sujet. Comme plusieurs des faits qu’elle renferme, et entre autres les voyages dans l’Occident attribués à Lao-tseu, occupent une place importante dans les mémoires et notices publiés en Europe sur ce philosophe, j’ai cru devoir traduire cette légende et l’offrir au moins comme pièce à consulter. Elle commence l’Histoire des Dieux et des Immortels, composée en dix livres par Ko-hong, qui se donne le surnom de Pao-pou-tseu. (Cf. Catalogue abrégé de la bibliothèque de l’empereur Khien-long, ou Sse-kou-thsiouen-choukien-ming-mo-lo, liv. XIV, fol. 66.) On cite dans le même ouvrage une autre Histoire des Dieux et des Immortels attribuée à Lieou-hiang, qui vivait sous les Han. Mais, d’après le caractère du style, les bibliographes sont portés à soupçonner qu’elle fut composée par un Tao-sse pseudonyme, qui vivait sous les Tsin ou les Song (de 255 à 501).

On possède à la Bibliothèque royale (dans le commentaire de Lo-te-ming, intitulé King-tien-chi-i) la notice originale de Lieou-hiang sur Lao-tseu ; elle ne dit rien de ses prétendus voyages dans l’Occident.

  1. Cette année répond à l’an 604 avant J. C. (Cf. Mart. Martin. Hist. Sinica, pag. 133, et Duhalde, tom. I, pag. 248.) Cette date, que nous insérons ici, est conforme à la tradition historique la mieux établie, mais elle ne se trouve point dans la notice du Sse-ma-thsien dont nous donnons la traduction.
  2. Khou-hien, appelé Khou-yang sous les Tsin, était dans le voisinage de la ville actuelle de Lou-i, ville du troisième ordre, dépendant du département de Koueï-te-fou, dans la province du Ho-nan (latit. 34°, longit. 0° 54’ à l’O. de Péking). Rémusat, Mémoire, pag. 4.
    Dans le district de Khou-yang, on voit la maison de Lao-tseu et un temple qui lui est consacré. On lui offre des sacrifices dans le lieu même où il est né. Sse-ki, édit. impériale, liv. LXIII.
  3. C’est-à-dire : « il est élevé aux honneurs et devient ministre. » (Voyez ibid.le commentaire du Sse-ki, intitulé Sou-in.)
  4. Le commentaire explique l’expression p’ong louï (Basile, 9127-7796) par : rouler comme la plante p’ong. « Quand les temps sont contraires, le sage se transporte d’un lieu à l’autre, et s’arrête où il peut. Il ressemble à la plante p’ong, qui croît au milieu des déserts de sable, et qui, entraînée par le vent, se détache du sol et roule partout où le vent la pousse. »
  5. Le texte dit seulement : « jusqu’au passage ». Il résulte du commentaire, et surtout d’un autre endroit du Sse-ki (biogr. de Meng-tchang-kiun) que ce mot désigne ici kai ezoxèn le passage appelé Han-kou-kouan, qui est situé dans le district de Koutch’ing. dépendant de la province du Ho-nan où était né Lao-tseu. (Cf. Peï-weï-yun-fou, liv. XV, fol. 5 v.) Suivant la géogr. intitulée Kouo-ti-tchi, ce passage se trouve a douze lis au S. O. du district de Thao-lin-hien, dépendant de Chen-tcheou, dans la province du Ho-nan. Ce district s’appelle aujourd’hui Ling-p’ao Latit. 30° 42’, long. 108° 28’.
  6. Il monta sur le trône l'an 179 avant J. C.
  7. Sse-ki. liv. LXIII.
  8. Cette édition existe à la Bibliothèque royale de Paris dans le Recueil des vingt-quatre historiens officiels de la Chine, en sept cent vingt cahiers petit in-fol. C’est le seul exemplaire complet qu’on en connaisse en Europe.
  9. On trouve une notice historique sur Ko-hong dans les Annales des Tsin, liv. LXXII. fol. 13 (Recueil des vingt-quatre historiens, tom. XXX). (Cf. Biographie universelle de la Chine, ou Sing-chi-tso-pou, liv. CXVI, fol. 6.)