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Traduction par Stanislas Julien.
Imprimerie nationale (p. 276-278).


CHAPITRE LXXV.


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民之飢,以其上食稅之多,是以飢。民之難治,以其上之有為,是以難治。民之輕死,以其求生之厚,是以輕死。夫唯無以生為者,是賢於貴生。


Le peuple a faim (1) parce que le prince dévore une quantité d’impôts.

Voilà pourquoi il a faim.

Le peuple est difficile à gouverner parce que le prince (2) aime à agir.

Voilà pourquoi il est difficile à gouverner.

Le peuple méprise la mort (3) parce qu’il cherche avec trop d’ardeur les moyens de vivre.

Voilà pourquoi il méprise la mort.

Mais celui qui ne s’occupe pas de vivre (4) est plus sage que celui qui estime la vie.


NOTES.


(1) Liu-kie-fou : Le travail d’un seul laboureur suffit pour nourrir plusieurs personnes. Comment se fait-il que le peuple éprouve la disette et la faim ? N’est-ce pas parce que le prince ( A ) lève de trop lourds impôts ?


(2) C : Lorsque le gouvernement est tyrannique, lorsque les lois sont d’une rigueur excessive et que le prince déploie toutes les ressources de la prudence pour mieux opprimer ses sujets, ceux-ci ont recours à la ruse et à la fraude pour éluder les rigueurs de l’administration, et alors ils sont difficiles à gouverner.


(3) J’ai suivi le commentateur A : I-khi-khieou-sing-houo-tchi-tao-thaï-heou 以其求生活之道太厚. E : Celui qui cherche avec trop d’ardeur les moyens de vivre est l’esclave de mille projets ; il fatigue sa vie et détruit la paix de son âme. Il fait de folles dépenses, et, en songeant au lucre, il oublie le malheur et les échecs. Voilà pourquoi il méprise la mort.

Liu-kie-fou : Si le peuple est content de sa nourriture, de ses vêtements, de son habitation, il ne méprise point la mort. Quand il méprise la mort, c’est qu’il y est poussé par le besoin de conserver sa vie. C’est pourquoi le Saint n’établit point des règlements importuns et le peuple s’enrichit. Il n’a point de désirs, et le peuple, qui l’imite, revient à sa pureté primitive. Alors le prince ne consume pas une quantité d’impôts et personne ne souffre la faim.


(4) A : Les mots wou-i-sing-weï-tche 無以生爲者 signifient, « celui qui ne fait pas de la vie son occupation, qui ne s’occupe pas de vivre, » 無以生爲務者.

E : Celui qui ne s’occupe pas de vivre est celui dont Lao-tseu a dit (chapitre vii) : « il se dégage de son corps (littéralement « il met son corps en dehors de lui) et son corps se conserve. » Un tel homme est infiniment plus sage que (sic A ; E : l’emporte sur) celui qui estime la vie.

Liu-kie-fou : Le Saint ne se met pas en lumière parce qu’il s’est dépouillé de son corps ; il ne se prise point lui-même parce qu’il a renoncé à la vie. On voit par là qu’il ne prend aucun souci de la vie.

A : Le Saint ne s’occupe point de la vie ; les hauts emplois, les riches émoluments n’entrent point dans sa pensée ; les richesses et le lucre n’effleurent point son âme ; l’empereur ne pourrait l’assujettir, tous les vassaux ne pourraient le soumettre à leur puissance. On voit par là qu’il est plus sage que ceux qui estiment la vie.