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Traduction par Stanislas Julien.
Imprimerie nationale (p. 158-162).


CHAPITRE XLII.


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道生一,一生二,二生三,三生萬物。萬物負陰而抱陽,沖氣以為和。人之所惡,唯孤、寡、不穀,而王公以為稱。故物或損之而益,或益之而損。人之所教,我亦教之。強梁者不得其死,吾將以為教父。


Le Tao a produit un (1) ; un a produit deux (2) ; deux a produit trois (3) ; trois (4) a produit tous les êtres.

Tous les êtres fuient (5) le calme et cherchent le mouvement.

Un souffle immatériel (6) forme l’harmonie.

Ce que les hommes détestent (7) c’est d’être orphelins, imparfaits, dénués de vertu, et cependant les rois s’appellent ainsi eux-mêmes (8).

C’est pourquoi, parmi les êtres, les uns s’augmentent en se diminuant (9) ; les autres se diminuent en s’augmentant.

Ce que les hommes enseignent, je l’enseigne aussi (10).

Les hommes violents et inflexibles n’obtiennent point une mort naturelle.

Je veux prendre leur exemple pour la base (11) de mes instructions.


NOTES.


(1) Li-si-tchaï : Tant que le Tao était concentré en lui-même, Un n’était pas encore né. Un n’étant pas encore né, comment aurait-il pu y avoir deux ? Deux n’existait pas parce que Un ne s’était pas encore divisé, répandu (dans l’univers pour former les êtres). Dès qu’il y a eu Un (c’est-à-dire dès que le Tao se fut produit au dehors), aussitôt il y a eu deux.


(2) E : Un a produit deux, c’est-à-dire, un s’est divisé en principe in , « femelle, » et en principe yang , « mâle. »


(3) E : Deux a produit trois (c’est-à-dire, deux ont produit un troisième principe) : le principe femelle et le principe mâle se sont unis et ont produit l’harmonie.


(4) Trois, c’est-à-dire ce troisième principe. E : Le souffle d’harmonie s’est condensé et a produit tous les êtres. Voyez note 6.


(5) Plusieurs interprètes expliquent le mot fou par « tourner le dos à, fuir, » et le mot pao par « se tourner vers, chercher. » Suivant E, le mot in désigne ici « le repos, » tsing , et yang , « le mouvement, » .

Tong-sse-tsing rapporte ce passage aux plantes et aux arbres, et rend les mots in et yang par « le froid » et « la chaleur. Les plantes, dit-il, se détournent du froid et se dirigent vers la chaleur, et un souille vide (un principe vital) circule au dedans d’elles. (Cette application paraît trop restreinte.)


(6) Le mot khi « souffle, » a en partie l’extension du mot latin anima, qui signifie à la fois « souffle » et « principe vital ; » mais il ne se dit pas, comme anima, de l'âme intelligente de l’homme. »

H : Le mot tchong veut dire « vide, hiu , immatériel. » Ibid. Ce souffle d'harmonie est la racine de tous les êtres ; mais il est vide, mou et faible ; il n’est point de la même espèce que les êtres.


(7) Yen kiun-p’ing : Ce qui est petit, exigu, mou et faible (le Tao), a été l’origine du ciel et de la terre, et la mère de tous les êtres ; mais les hommes détestent la faiblesse, l’exiguïté, l’imperfection ; et cependant les princes et les rois en tirent les noms qu’ils se donnent eux-mêmes. (H) N’est-ce pas parce qu’ils regardent l’humilité, la faiblesse, comme les plus puissants ressorts du monde !


(8) H : Ces noms que se donnent les rois sont des termes d’humilité. Si les princes et les rois ne s’abaissaient pas (littéral. « ne se diminuaient pas », l’empire ne se soumettrait pas à eux. C’est pourquoi les empereurs Yao et Chun occupèrent le trône et le regardèrent comme s’il leur eut été étranger (ils oubliaient leur élévation) ; leurs bienfaits ont eu une étendue sans bornes, et jusqu’aujourd’hui on célèbre leur vertu. Aussi quiconque s’abaisse est élevé par les hommes (littéral. « quiconque se diminue, les hommes l’augmentent » ).

Lia-kie-fou : Ceux qui ont créé, dans l’antiquité, les dénominations humbles par lesquelles les princes devaient se désigner eux-mêmes, les ont empruntées aux conditions que les hommes méprisent généralement. Ils ont voulu par là que, malgré leur noblesse et leur élévation, les rois n’oubliassent pas la condition abjecte et roturière d’où ils sont sortis.

B : Les rois s’appellent ainsi, parce que la diminution est la racine de l' augmentation, parce que, en s'appauvrissant et en s'abaissant extérieurement, on s’enrichit et on s’élève intérieurement.


(9) H : Kie et Tcheou n’ont employé que pour eux seuls les richesses et la puissance de l’empire ; ils ont tyrannisé le peuple et assouvi leurs passions ; ils ne songeaient qu’à eux, sans prendre soin des autres hommes ; aussi, quoiqu’ils occupassent le trône, tout l’empire les abandonna. On voit par là que ceux qui s’élèvent eux-mêmes sont abaissés par les hommes (littér. « de là vient que ceux qui s’augmentent eux-mêmes, les hommes les diminuent » ).


(10) H : Ce que les hommes enseignent, je n’ai jamais manqué de l’enseigner. Mais les hommes ordinaires ne savent pas enseigner les autres. Ils ne songent qu’à augmenter leurs connaissances (les connaissances des autres) ; ils les rendent orgueilleux, arrogants ; et cette présomption les pousse à des actes violents. Ils ignorent que les hommes violents (G : qui cherchent à subjuguer les autres) ne meurent jamais d’une manière naturelle. Mais, moi, j’enseigne aux hommes à diminuer chaque jour leurs désirs, à se maintenir dans l’humilité et la modestie, pour conserver la vertu d’harmonie qui est la base et le soutien de leur vie.

A, B : Les hommes de la multitude enseignent à quitter la faiblesse pour la force, la douceur pour la fermeté ; moi, j’enseigne à quitter la force pour la faiblesse, la fermeté qui résiste pour la douceur qui sait céder aux obstacles.

D’après les interprètes A, B, il semble qu’il devrait y avoir dans le texte : « J'enseigne le contraire de ce qu’enseignent les hommes vulgaires. »

Plusieurs commentateurs ont omis ce passage, à cause de l’impossibilité où ils se trouvaient, sans doute, de faire disparaître la contradiction qu’il présente. Peut-être vaut-il mieux adopter la leçon d’un ancien texte cité dans les variantes de G : 人之所以教我。亦我之所以教人. « Ce que les hommes m’ont enseigné, je l’enseigne à mon tour aux autres hommes. » Mais ce passage aurait des conséquences graves. Il nous autoriserait à faire remonter plus haut que Lao-tseu la doctrine dont on le regarde comme l’auteur. J’ajouterai, à cette occasion, que, depuis les Han, les historiens chinois emploient souvent l’expression Hoang-lao-tchi-yen 黄老之言, « La doctrine de l’empereur Hoang-ti et de Lao-tseu, » pour désigner les principes exposés dans le Tao-te-king. Ils écrivent aussi : hio-Hoang-Lao, sse-Hoang-Lao 學黄老事黄老 « étudier, servir Hoang-ti et Lao-tseu », pour dire : étudier, professer cette même doctrine. Cf. Pien-i-tien, liv. LV, fol. 1 r. et Hio-tong, liv. L. Or on sait que l’empereur Hoang-ti commença à régner l’an 2698 avant J. C. Malheureusement les circonstances de sa vie et de son règne ne sont pas exemptes de cette obscurité qui est inséparable des époques primitives de l’histoire du monde.


(11) E : Kiao-fou 教父 : C'est comme s’il disait : 衆教之先. « La première de toutes (mes) instructions. » ( On voit que E rend fou vulgo « père, » par sien , « ce qui passe avant, » ce qui précède, la chose première. (A : Fou , c’est-à-dire chi , « commencement. » Même sens.) Lao-tseu dit que « Les hommes violents n’obtiennent pas une bonne mort. » Quoique les hommes de son temps professassent cette doctrine, ils n’en saisissaient pas le sens, et ne la regardaient pas comme très-importante. L’auteur la prend pour base de ses instructions, parce qu’il en comprend toute la portée.

H explique le mot fou par mo-to 木鐸 (cf. Morrison, Dict. chin. part. II, n° 10305), « sorte de clochette dont on se servait pour appeler le peuple à venir recevoir l’instruction. » Ici ce mot se prendrait au figuré pour désigner celui qui annonce, qui prêche une doctrine. H : « Je serai le prédicateur de la doctrine. »

Un seul commentateur (G) rend les mots kiao-fou 教父 au sens propre : « Je serai le père de la doctrine. »