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Traduction par Stanislas Julien.
Imprimerie nationale (p. 104-108).


CHAPITRE XXVIII.


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知其雄,守其雌,為天下谿。為天下谿,常德不離,復歸於嬰兒。知其白,守其黑,為天下式。為天下式,常德不忒,復歸於無極。知其榮,守其辱,為天下谷。為天下谷,常德乃足,復歸於樸。樸散則為器,聖人用之,則為官長,故大制不割。


Celui qui connaît sa force (1) et garde la faiblesse, est la vallée de l’empire (c’est-à-dire le centre où accourt tout l’empire).

S’il est la vallée de l’empire, la vertu constante (2) ne l’abandonnera pas ; il reviendra à l’état d’enfant (3).

Celui qui connaît ses lumières (4) et garde les ténèbres, est le modèle de l’empire.

S’il est le modèle de l’empire, la vertu constante (5) ne faillira pas (en lui), et il reviendra (6) au comble (de la pureté).

Celui qui connaît sa gloire (7) et garde l’ignominie est aussi la vallée de l’empire (8).

S’il est la vallée de l’empire, sa vertu constante atteindra la perfection (9) et il reviendra à la simplicité (10) parfaite (au Tao).

Quand la simplicité parfaite (le Tao) s’est répandue (11), elle a formé les êtres (12).

Lorsque le saint homme est élevé aux emplois (13), il devient le chef des magistrats. Il gouverne (14) grandement et ne blesse personne.


NOTES.


(1) E : Le mot hiong , « mâle, » désigne la dureté et la force ; le mot thse , « femelle, » la souplesse et la faiblesse ; le mot pe , « blanc, » les lumières ; le mot he , « noir, » les ténèbres et l’obscurité (de l’esprit) ; le mot yong , les honneurs, l’élévation ; le mot jo , « déshonneur, » la bassesse, l’avilissement.

Les mots hi et kou signifient les vallées profondes où vont se déverser toutes les eaux.

Les mots thien-hia 天下, « vulgo univers, » sont employés ici par emphase pour désigner l’empire. Tous les hommes roides (inflexibles) et forts, ceux qui tiennent à leurs vues, ceux qui ont une haute idée d’eux-mêmes, cherchent à vaincre les hommes ; mais les hommes ne font que leur résister de plus en plus.

Les sages, qui savent que la roideur et la force ne peuvent durer, aiment à conserver leur souplesse et leur faiblesse (c’est-à-dire persévèrent à vouloir paraître souples et faibles) ; ils savent que les lumières éclatantes ne peuvent se conserver, et ils aiment à garder les ténèbres (c’est-à-dire à paraître constamment enveloppés de ténèbres) ; ils savent que les honneurs et la gloire ne peuvent se conserver, et ils aiment à rester dans l’humiliation et rabaissement. Mais parce qu’ils se sont mis après les autres hommes, ceux-ci les placent avant eux ; parce qu’ils se sont abaissés, les hommes les élèvent. Aussi l’univers vient se soumettre à eux (de même que les eaux se précipitent vers les vallées) ; l’univers les prend pour modèles.


(2) E : Les mots tchang-te 長徳, « vertu constante, » désignent la souplesse et la faiblesse, les ténèbres et l’obscurité (de l’esprit), l’abaissement et l’avilissement ; certes ce sont des qualités qui durent constamment.


(3) Les mots ing-eul 嬰兒, « l’état d’enfant, » désignent ici la simplicité primitive.

E : Cette simplicité native, cette pureté sans bornes, l’homme les avait reçues dès l’origine, c’est-à-dire au moment de sa naissance. C’est pourquoi Lao-tse dit qu’on doit y revenir (lorsqu’on s’en est éloigné).


(4) A : Quoique l’homme se sache éclairé, il doit conserver ses lumières en paraissant ignorant et comme enveloppé de ténèbres (de même qu’un homme riche conserve ses richesses en paraissant pauvre et dénué de tout).


(5) A explique le mot tch’ang, « constant, » dans le sens adverbial : Si l’homme peut être le modèle de l’empire, la vertu restera constamment en lui et ne lui fera pas défaut.

D’après la position des mots, j’ai mieux aimé rendre le mot tch’ang adjectivement. (Voyez la note 2.)


(6) E : Les mots wou-ki 無極 signifient « sans bornes. » Il n’est pas aisé de voir ce que Lao-tseu entend par « revenir à ce qui est sans bornes. » E les rapporte à la pureté et à la simplicité infinies de l'enfance. 嬰兒無極樸實.

Suivant le commentateur Chun-fou, ces mots signifient qu’il est vide (yen-khi-hiu 言其虚), c’est-à-dire (B) qu’il ramène son cœur à l’exemption complète des désirs (fo-sin-iu-wou-yo 復心於無欲). H croit qu’il s’agit d’arriver à une connaissance ou une science sans bornes.


(7) A : Celui qui sait qu’il possède la gloire et les honneurs doit les conserver au moyen des opprobres (c’est-à-dire en paraissant couvert d’opprobres et de déshonneur). ( Voyez la note 4.)


(8) A : Alors tous les hommes de l’empire viennent se soumettre à lui, de même que les eaux qui coulent des lieux élevés se précipitent dans les vallées profondes.


(9) E : Le mot tso (vulgo suffire) signifie ici « complet, parfait. »


(10) E (fol. 44. r. l. 1) : Le mot po veut dire ici « la pureté parfaite du Tao. »


(11) E : Les mots san-eul-weï-khi 散而為器 (littéralement : « être dispersé et devenir vase » ) veulent dire que le Tao se cache dans de petites œuvres. Or le Tao ne contient pas un seul être (matériel), et cependant il n’y a pas un seul des dix mille êtres qui ne sorte de lui. Une pièce de bois non taillé (B : c’est le sens primitif de po ) ne renferme pas un vase ou un ustensile (de bois), et cependant il n’y a pas un vase ou un ustensile (de bois) qui ne soit fabriqué avec ce bois (lorsqu’il a perdu sa rudesse et sa grossièreté extérieure).


(12) A : Le Tao s’est répandu et il a formé les esprits (chin-ming 神明) ; il a coulé dans l’univers et il a formé le soleil et la lune ; il s’est divisé et il a formé les cinq éléments.


(13) Jai suivi le sens de Ho-chang-kong : sa glose ching-yong 升用 signifie « être élévé aux emplois. »


(14) A : Il gouverne (iu ) l’empire par le grand Tao et ne fait de mal à personne.