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Traduction par Stanislas Julien.
Imprimerie nationale (p. 55-59).


CHAPITRE XVI.


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致虛極,守靜篤。萬物並作,吾以觀復。夫物芸芸,各復歸其根。歸根曰靜,是謂復命。復命曰常,知常曰明。不知常,妄作凶。知常容,容乃公,公乃王,王乃天,天乃道,道乃久,沒身不殆。


Celui qui est parvenu au comble du vide garde fermement le repos (1).

Les dix mille êtres naissent ensemble (2) ; ensuite je les vois s’en retourner.

Après avoir été dans un état florissant, chacun d’eux revient à son origine (3).

Revenir à son origine s’appelle être en repos (4).

Être en repos s’appelle revenir à la vie.

Revenir à la vie s’appelle être constant (5).

Savoir être constant s’appelle être éclairé (6).

Celui qui ne sait pas être constant s’abandonne au désordre et s’attire des malheurs (7).

Celui qui sait être constant a une âme large (8).

Celui qui a une âme large est juste.

Celui qui est juste devient roi.

Celui qui est roi s’associe au ciel (9).

Celui qui s’associe au ciel imite le Tao (10).

Celui qui imite le Tao (11) subsiste longtemps ; jusqu’à la fin de sa vie (12), il n’est exposé à aucun danger.


NOTES.


(1) E : Le vide et le repos sont la racine (la base) de notre nature. Après avoir reçu la vie nous nous laissons entraîner par les choses sensibles, et nous oublions notre racine. Alors il s’en faut de beaucoup que nous soyons vides et tranquilles. C’est pourquoi celui qui pratique le Tao se dégage des êtres (litt. « des existences, ou de l’être ») pour parvenir au vide ; il se délivre du mouvement pour parvenir au repos. Il continue à s’en dégager de plus en plus, et par là il arrive au comble du vide et du repos. Alors ses désirs privés disparaissent entièrement et il peut revenir à l’état primitif de sa nature. Or le vide et le repos ne sont pas deux choses distinctes. On n’a jamais vu une chose vide qui ne fût pas en repos, ni une chose en repos qui ne fût pas vide. Le philosophe Kouan-tseu dit : Si l’on se meut, on perd son assiette ; si l’on reste en repos, on se possède soi-même. Le Tao n’est pas éloigné de nous, et cependant il est difficile d’en atteindre le faîte. Il habite avec les hommes, et cependant il est difficile à obtenir. Si nous nous rendons vides de nos désirs (c’est-à-dire si nous nous dépouillons de nos désirs), l’esprit entrera dans sa demeure. Si nous expulsons toute souillure (de notre cœur), l’esprit y fixera son séjour.

Le même philosophe dit encore : Le vide n’est pas isolé de l’homme (il n’est pas hors de sa portée) ; mais il n’y a que le saint homme qui sache trouver la voie du vide (qui sache rendre son cœur complètement vide). C’est pourquoi Kouan-tseu dit : quoiqu’il demeure avec eux, ils ont de la peine à l’obtenir.

E : L’esprit est l’être le plus honorable. Si un hôtel n’est pas parfaitement nettoyé, un homme honorable refusera d’y habiter. C’est pourquoi l’on dit : Si (le cœur) n’est parfaitement pur, l’esprit n’y résidera pas.


(2) C : L’expression p’ing-tso 並作 veut dire « naissent tous ensemble. » (B : même sens.) Lao-tseu ne les voit pas naître, mais il les voit s’en retourner. E explique le mot tso par tong « se mettre en mouvement. » Lao-tseu veut dire (E) que les êtres se mettent en mouvement (croissent pour atteindre leur développement), et qu’à la fin ils retournent à leur racine, c’est-à-dire à l’origine d’où ils sont sortis (D).

Lao-tseu (E) veut mettre en lumière l’art de (littér. « la voie qu’il faut suivre pour ») conserver le repos ; c’est pourquoi il se sert de preuves tirées des objets sensibles pour expliquer sa pensée.


(3) Suivant C, le mot yun-yun 芸芸 se dit ici des plantes et des arbres qui végètent avec abondance ; mais il vaut mieux l’appliquer, avec E, à l’activité vitale de tous les êtres. Le mouvement (vital) prend naissance dans le repos. Après avoir été en mouvement, tous les êtres retournent nécessairement au repos, parce que le repos est comme leur racine (c’est-à-dire, est leur origine). C’est pour cela que l’on dit que retourner à sa racine, c’est entrer en repos.


(4) E : En naissant, l’homme est calme (il n’a pas encore de passions) : c’est le propre de la nature qu’il a reçue du ciel. S’il garde le repos, il peut revenir à son état primitif. S’il se met en mouvement, il poursuit les êtres sensibles et le perd (il perd ce calme inné). On voit par là que rester en repos c’est revenir à la vie. (On a dit plus haut que le mouvement (vital) naît du repos.)

Toutes les fois qu’on plante un arbre, dit le commentateur Ou-yeou-thsing, au printemps et en été, la vie part de la racine, monte et s’étend aux branches et aux feuilles. Cela s’appelle tong ou leur mouvement. En automne et en hiver, la vie descend d’en haut, s’en retourne et se cache dans la racine. Cela s’appelle thsing ou leur repos.

Je pense, dit le commentateur Sie-hoeï (E), que plusieurs interprètes ont appliqué ceci (ces mots mouvement et repos) aux plantes et aux arbres, parce qu’ils ont vu dans le texte les mots koueï-ken 歸根, littér. « revenir à sa racine. » Mais ces mots correspondent au passage précédent : « les dix mille êtres croissent ensemble. » L’auteur examine en général le principe de tous les êtres, et il n’est certainement pas permis de dire qu’il désigne particulièrement les plantes et les arbres.


(5) E : Dans le monde, il n’y a que les principes de la vie spirituelle qui soient constants. Toutes les autres choses sont sujettes au changement ; elles sont inconstantes. Celui qui possède le Tao conserve son esprit par le repos ; les grandes vicissitudes de la vie et de la mort ne peuvent le changer. Celui qui peut revenir au principe de sa vie s’appelle constant. Mais celui qui ne peut revenir au principe de sa vie se pervertit et roule au hasard, comme s’il était entraîné par les flots. Que peut-il avoir de constant ?


(6) E : On voit par là que ceux qui ne savent pas être constants sont plongés dans l’aveuglement.


(7) E : Comme ceux qui ne savent pas être constants se livrent au désordre et s’attirent des malheurs, on voit que ceux qui savent être constants sont droits et heureux.


(8) E : Celui qui ne sait pas être constant ne peut rendre son cœur vide pour qu’il contienne et embrasse les êtres. Mais celui qui sait être constant a un cœur immensément vide (littér. « comme le grand vide » ). Il n’y a pas un seul être qu’il ne puisse contenir et endurer. Mais celui qui ne peut les contenir et les endurer a des voies étroites (littér. « son Tao est étroit » ). Il peut accorder de petits bienfaits, et ne peut montrer une grande équité. Celui qui peut contenir et endurer les êtres est immensément juste et équitable, et il est exempt des affections particulières qu’inspire la partialité. Être juste, équitable et impartial, c’est posséder la voie du roi, ou l’art de régner en roi. C’est pourquoi Lao-tseu dit : Kong-naï-wang 公乃王 (Justus-est, et tunc rex-evadit).


(9) E : La voie du ciel est extrêmement juste. Le roi étant extrêmement juste, sa voie peut s’associer au ciel ou à la voie du ciel.


(10) E : Le Tao nourrit également tous les êtres ; le ciel seul peut l’imiter. La voie du roi peut s’associer au ciel, et alors il peut imiter le Tao.


(11) E : Celui qui possède le Tao étend ses mérites (ses bienfaits) sur tous les êtres, sur toutes les créatures. Ses esprits sont brillants, vides, tranquilles et immobiles.


(12) C’est le sens de B, qui explique les mots mo-chin 没身 par tchong-chin 終身, « usque ad vitæ finem. »