Suzanne Normis/33

(pseudonyme d’Alice Marie Céleste Durand)
E. Plon et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 227-236).
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XXXIII


Suzanne revenait rapidement à la santé, ses joues se posaient, la vilaine marque rouge avait disparu depuis bien longtemps, mais je la voyais toujours, moi ; pourtant, ses beaux yeux bleus, rendus à leur douceur première, me souriaient comme aux temps heureux de son enfance. Un jour qu’après une longue promenade en calèche nous revenions ensemble par les faubourgs, Suzanne avait sur les genoux un gros bouquet de fleurs d’oranger cueilli à quelque villa des environs ; les lumières lointaines piquaient de clous d’or le fond gris de la ville, où quelques clochers se détachaient visibles encore. Ma fille me dit avec un soupir de béatitude :

— Père, j’avais toujours rêvé de faire avec toi ce voyage d’Italie… Il me semble que je n’ai jamais été mariée.

Elle jouait avec son bouquet ; ses yeux tombèrent sur les fleurs symboliques, et elle fit un mouvement comme pour écarter une pensée importune.

— Qu’y a-t-il ? lui dis-je anxieux, car chacune de ses paroles ne me révélait plus comme autrefois la direction de ses pensées. Il y avait un an seulement que nous ne parlions plus absolument à cœur ouvert, un an que cet étranger qui me l’avait volée s’était placé entre elle et moi.

— Je pense, dit-elle, que ce que je viens de dire n’est pas juste. J’ai été mariée, je le suis encore… J’ai juré d’aimer et de respecter mon mari… — Elle prononça ces mots avec tant d’amertume que j’en fus navré. L’obscurité m’empêchait de voir son visage, elle continua :

— Je suis mariée et je n’ai pas de mari, je méprise et je hais celui à qui je suis liée pour la vie ; — quel étrange mariage est celui-ci ! Et pourquoi suis-je condamnée à porter toujours le nom d un homme indigne de moi ? Et pourquoi, moi qui n’ai jamais fait le mal, suis-je exilée à jamais de mon cher pays, tandis que celui qui m’a torturée depuis le premier jour est heureux et considéré dans sa patrie ?

Elle parlait sans colère, sans passion ; ces questions redoutables se succédaient les unes aux antres comme entraînées par leur propre poids. On eût dit que pour la première fois de sa vie elle allait jusqu’au fond de ce mystère interroger sa destinée.

Que pouvais-je lui répondre ? Je restai muet. Elle reprit de la même voix égale et lente, mais avec un peu d’amertume :

— Je suis une honnête femme : depuis le jour où M. de Lincy m’a emmenée chez lui, jusqu’à celui on il s est conduit comme un lâche, j’ai fait de mon mieux pour l’aimer. Si je n’ai pas réussi, ce n’est pas de ma faute, car jusqu’au jour de mon mariage, j’ai eu de l’amitié pour lui ; j’ai été économe et soigneuse de son bien, j’ai été soumise à ses ordres et même à ses caprices, je n’ai eu ni fantaisies ni rebellions, j’ai même sacrifié à ses goûts le vœu le plus cher de ma vie, qui était de vivre auprès de mon père. Il s en disait jaloux, j’ai cédé sans me plaindre… je n ai rien à me reprocher, rien qu’une aversion insurmontable pour lui comme époux, tandis que je l’acceptais comme ami… Pourquoi est-ce lui qui est considéré dans le monde, le monde qui me jette la pierre ? Pourquoi est-ce moi qui me cache et lui qui me cherche, moi que la loi condamne et lui qu’elle soutient ?

Ici, pas plus qu’avant, je ne pouvais répondre. Je pressai la main de Suzanne, devenue fiévreuse tout à coup.

— Père, continua-t-elle, quand une femme éprouve pour son mari le dégoût le plus violent, quand la vue seule de cet homme la fait trembler de crainte et de colère, est-elle obligée de lui obéir, de se soumettre à ses caprices ?

Forcé de répondre, je répondis : — Oui.

— Et quand ce mari, qui ne sait pas se faire aimer, qui ne sait même pas se faire estimer, va chercher près de femmes ignobles les plaisirs de la débauche, est-il vrai que sa femme, jeune et élevée dans la chasteté, soit forcée d’accepter le rebut de ses caresses ?

Je n’eus pas le courage de répondre.

— Mais alors, dit Suzanne en tournant vers moi son visage empourpré par la honte, où ses grands yeux lançaient des éclairs d’indignation, si moi aussi je foulais aux pieds le respect de la foi jurée, si je m’avilissais comme il s’avilit, c’est encore lui que le monde plaindrait, et moi qui serais condamnée ?

— Oui, dis-je en baissant la tête.

— Mais il m’a prise innocente au foyer paternel, où jamais l’ombre du mal n’avait effleuré ma pensée ; c’est lui qui dès le premier jour a voulu m’entraîner dans la fange, et c’est moi qui serais responsable de ma chute ? Non, non, non ! s’écria-t-elle en tendant les bras vers les étoiles, je demande justice devant le ciel sourd et muet ! Je demande justice de cet homme, qui fut mon bourreau sans pouvoir m’abaisser !

Elle se laissa retomber épuisée. Je serrai son châle autour d’elle. Le pas égal des chevaux retentissait sur la route déserte, le cocher italien ne s’occupait pas de nous. Suzanne reprit faiblement :

— Tantôt, dans le village que nous avons traversé, il y avait une jeune mère qui allaitait son enfant. Le père, tout à côté, clouait des douves à son tonneau, deux autres petits jouaient à terre ; l’as-tu vu ?

J’avais remarqué ce joli tableau, et mon cœur s’était serré pour elle à la vue de ce bonheur qu’elle devait ignorer.

— Voilà la famille, dit-elle ; le père regardait les enfants avec bonté ; la mère avait l’air heureux ; quand les yeux des époux se sont rencontrés, j’ai vu qu’ils s’aimaient… Oui, c’est ainsi qu’on s aime, je le comprends, c’est ainsi que tu aimais ma mère ! vos deux existences n’en faisaient plus qu’une, et chacun de vous n’eut pas voulu du paradis s’il avait du quitter l’autre pendant une heure pour y entrer ! Et moi ! moi… qui ne serai jamais aimée, moi qui ne serai jamais mère !

Elle appuya sa tête sur mon épaule et pleura longuement.

Jusqu’alors j’avais espéré que sa jeunesse la défendrait de ces tristes réflexions, je m’étais dit que peu à peu la vie, lui apportant la sagesse, adoucirait les regrets, — j’avais compté sans l’éducation virile et sérieuse que je lui avais donnée. Dès l’enfance, je l’avais habituée à considérer le fond de chaque chose, à se rendre compte de ses droits et de ses devoirs : ici comme ailleurs, mon ouvrage tournait contre moi, et ce que j’avais fait pour la rendre heureuse la condamnait à l’éternelle douleur !

— À ce monde de convention, pensais-je, il ne faut que des poupées de salon. J’aurais du l’élever au Sacré-Cœur, comme le désirait ma belle-mère. Elle se serait parfaitement arrangée de M. de Lincy ; ils auraient fait un ménage modèle !

Suzanne était ma fille, ma vraie fille vaillante et résignée. Elle s’essuya les yeux. Nous entrâmes dans la ville, elle reprit sa place dans le fond de l’équipage, puis elle prit ma main qu’elle garda dans la sienne.

— Malgré tout, père, dit elle, ne va pas croire que je te rende responsable des erreurs de M. de Lincy ; je l’ai accepté de mon plein gré, donc c’est moi seule qui ai voulu ce mariage. Je suis trop heureuse d’avoir pu te donner quelques semaines de tranquillité, et pour ma consolation, cher père, je veux croire et je crois que c’est ce repos moral qui t’a sauvé la vie.

Je ne pouvais pas lui ravir cette dernière illusion. Je la lui laissai donc, et à partir de ce jour elle trouva une grande douceur à m’entretenir de mon rétablissement, à me demander quand et comment je m’étais senti mieux, et à faire coïncider ce mieux avec l’époque de son mariage. Il ne fut plus question entre nous de la condition bizarre où elle se trouvait vis-à-vis du monde. Nous vivions seuls, très-retirés, servis par nos fidèles domestiques. Elle était gaie, elle se disait heureuse. Seul je savais quel ver rongeur se cachait dans ce beau fruit, mais je gardais ma douleur pour moi. Quand j’écrivais à ma belle-mère par l’entremise de Lisbeth, qui mettait à la poste toutes mes lettres, je ne lui parlais que de la santé meilleure de Suzanne, et j’appris qu’elle aussi se réjouissait de ma résolution désespérée.

Une de ses lettres me donna des détails nouveaux, bien que prévus, sur mon gendre.

« Imaginez-vous, m écrivait-elle, que le coquin se prélasse et vit à peu près maritalement avec qui ? Je vous le donne en mille !… Avec mademoiselle de Haags. Celle-ci, après différentes fugues à l’étranger, notamment à Vienne, a trouvé un prince à plumer. Elle s’en est acquittée en conscience, et maintenant elle mange ce plumage avec votre gendre. Elle va débuter ces jours-ci sur une de nos scènes lyriques : il faut voir le mal que Lincy se donne pour lui faire un succès. C’est positivement monstrueux ! Qui eût pu croire cela d’elle ! Vous souvenez-vous, mon ami, que dans un moment où j’avais la berlue, j’avais pensé à vous la donner pour femme ? Ce dernier coup me prouve que vous ne fûtes point, en mariant Suzanne à ce monsieur, aussi coupable que je l’avais présumé. Mais cette demoiselle de Haags ! Cela me passe ! Elle avait reçu une si bonne éducation et de si excellents principes ! »

Je ne partageais pas l’étonnement de ma belle-mère. Ces belles éducations et ces excellents principes ne peuvent donner, suivant les natures, que d’admirables résultats, ou de très-mauvais. Et certainement mademoiselle de Haags n’était point prédestinée à donner les premiers.

Comme me l’avait prédit le docteur, j’eus pendant les chaleurs de juin une abominable attaque de rhumatisme, et je souffris autant que le cher homme pouvait le désirer pour faire un excellent dérivatif. Cette maladie me fut douce cependant, car Suzanne était ma garde-malade, et je croyais remonter au bon temps passé, quand j’avais cru mourir une première fois. Elle y songeait aussi, et bien souvent elle vint s’asseoir auprès de moi, et posant sa main souple et caressante sur mon front fiévreux, elle me dit de sa voix d’enfant :

— Père, c’est tout comme autrefois, — je suis bien heureuse !

Mais elle avait beau me le répéter, je savais bien qu’elle mentait encore, et souvent, dans mes nuits d’insomnie, je me dis que sa mère ne serait pas contente de moi, qui n’avais pas su tenir ma promesse, et rendre Suzanne heureuse !