Suzanne Normis/32bis

(pseudonyme d’Alice Marie Céleste Durand)
E. Plon et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 220-227).
◄  XXXII
XXXIII  ►

XXXII


Le soleil levant que j’avais dans les yeux me réveilla le lendemain. Je me levai et j’ouvris la fenêtre pour respirer l’air du matin.

— Père, fit la voix de Suzanne, viens ici.

J’entrai dans sa chambre, séparée de la mienne par une cloison de chêne, et je la trouvai dans son lit, accoudée sur son oreiller, rose, souriante, telle que je l’avais vue toute petite. La camisole de Lisbeth, trop grande pour elle, faisait mille plis sur son cou ; ses mains fluettes sortaient à grand’peine des longues manches, et elle riait au travers de ses cheveux qui avaient repoussé son bonnet de nuit pendu à son cou.

— Père ! dit-elle, c’est comme autrefois ! Oh ! que c’est bon !

Elle ferma les veux, s’allongea de toutes ses forces dans le lit de plume rebondi, puis se repelotonna, avec son geste familier, et répéta : C’est bon de vivre !

Une joie immense m’inonda ; faible et aveugle père, je n’avais pourtant pas coupé dans sa fleur cette jeune existence si pleine de séve. Elle pouvait encore trouver du plaisir à vivre ! Sa chaîne était brisée, nous allions être heureux !

Elle avait sans doute deviné ma pensée, car elle ajouta :

— C’est à présent que je suis heureuse !

Chère enfant ! Je sentis que j’avais bien fait. Les hommes et la loi ne pouvaient me donner tort ; une voix plus forte que tous les sophismes me criait que j’avais rempli mon devoir en arrachant ma fille à son bourreau.

— Mais ce n’est pas tout, père, dit-elle, j’ai faim. Et puis je ne puis pas me lever, parce que je n’ai pas de robe !

Elle éclata de rire, et ce rire enfantin, naïf, me rappela tout un ordre de souvenirs que nos récentes peines avaient relégués dans le passé. Il me semblait, à moi aussi, redevenir jeune et retourner au temps de sa première enfance !

Lisbeth entra, voyant la porte ouverte :

— Je t’apporte une de mes robes, ma mignonne, dit-elle, pendant qu’on nettoie la tienne ; ce serait peut-être un peu long, j’y ai fait un pli.

Je m’en allai pendant que Lisbeth aidait Suzanne à faire sa toilette.

Au bout de quelques instants, j’entendis un concert d’éclats de rire, et Suzanne entra vêtue de la robe de Lisbeth. La jupe n’était pas trop longue, mais la taille avait bien cinq pouces de trop, et Suzanne essayait vainement de s’apercevoir en entier dans les petites glaces de cette antique demeure.

Nous restâmes huit jours chez notre excellente cousine, puis il fallut partir, pour mettre définitivement la frontière entre mon gendre et nous.

J’ignorais absolument ce qui se passait à Paris, aucun journal n’arrivait dans ce coin reculé du monde. Malgré les regrets de Lisbeth, nous partîmes un matin, à l’heure où nous étions venus, mais cette fois dans la carriole de Lisbeth, qui avait voulu nous conduire elle-même. Après que nous fûmes montés dans le train, j’aperçus encore longtemps sa silhouette sur le ciel clair, et je sentis que j’aimais sincèrement la bonne vieille fille.

Quelques heures après, nous étions à Genève, c’est-à-dire à l’abri de la police française ; mais ce rendez-vous de l’Europe convenait mal à des gens qui ne veulent pas être reconnus. Après une nuit de repos, nous repartîmes pour le lac de Constance ; de là je voulais gagner Munich et ensuite l’Italie.

Cet excès de prudence m’était venu par la lecture des journaux. À Genève, en parcourant les feuilles éparses sur la table de l’hôtel, j’avais lu un entre-filet ainsi conçu :

« Il n’est bruit dans Paris que de la disparition inconcevable d’une jeune femme appartenant au meilleur monde parisien et mariée depuis moins d’un an. On se perd en conjectures sur la cause de cet événement extraordinaire. L’époux abandonné, dans son désespoir, a télégraphié aussitôt à toutes les frontières, mais jusqu’à présent les recherches ont été infructueuses. On commence à croire qu’il pourrait y avoir là un suicide ou même un crime ; pourtant, ce qui rend ces suppositions peu vraisemblables, c’est que la disparition de madame de L… coïncide avec celle de son père, qui a occupé anciennement des fonctions importantes dans une entreprise actuellement en voie de grande prospérité. »

Je frémis en lisant ce bavardage indiscret, et je maudis d’abord le reporter qui avait failli nous perdre, puis je me dis que ces lignes étaient trop soigneusement pesées pour ne pas être le produit de la plume de mon gendre. Grâce à notre séjour chez Lisbeth, nous avions éludé l’ardeur des premières recherches ; si j’avais tenté de passer la frontière immédiatement, nous eussions probablement été arrêtés ; mais, depuis huit jours, a consigne s’était relâchée, et d’ailleurs nous n’étions pas des voleurs, et mon gendre n’offrait pas de prime. Je me réjouis de sa maladresse, mais je me fortifiai dans mon idée de gagner l’Italie par la Bavière.

Quinze jours plus tard nous étions à Florence, comme je l’avais dit à Pierre. Lisbeth s’était chargée de nous envoyer Félicie. Mon vieux valet de chambre vint nous rejoindre en temps convenable, et nous nous trouvâmes tous les quatre parfaitement heureux d’être réunis.

Pierre avait un million de choses à me raconter, et je n’avais pas moins envie de les entendre. Tout s’était passé comme je l’avais prévu, à cela près que les recherches avaient commencé dès huit heures du soir. M. de Lincy, quand nous l’avions rencontré à Paris au moment de monter en voiture, essayait précisément de se procurer de l’argent ; et si l’usurier auquel il s’adressait ne s’était pas fait tirer l’oreille, nous aurions été arrêtés à la gare même, avant que j’eusse eu le temps de prendre nos billets.

Par bonheur, en rentrant chez lui pour l’heure du dîner et en apprenant que sa femme n’avait pas reparu depuis la scène du matin, il avait commencé par la faire demander chez moi, puis chez sa grand’mère, et ce n’est qu’en apprenant que moi aussi j’avais disparu, qu’il s’était douté de la vérité.

Cependant il avait fait faire une perquisition à mon domicile et à celui de ma belle-mère pendant la nuit de notre départ, et ne s’était réellement convaincu de notre fuite qu’au bout de vingt-quatre heures.

Pierre me fit un récit détaillé de sa fureur. « Je suis joué ! n’avait-il cessé de répéter, et je suis persuadé que la blessure de son amour-propre saignait presque autant qu’elle de sa cupidité. Comment, en effet, expliquer la disparition de sa femme ? Les moins méchants se contentaient de sourire, et la supposition la plus naturelle était qu’un plus heureux avait supplanté M. de Lincy dans le cœur de sa femme. Cette hypothèse n’ayant rien de flatteur pour un homme qui tenait avant tout à retenir sa femme au domicile conjugal, il avait donné aux journaux la petite note que j’avais lue. Il ne lui plaisait pas beaucoup plus d’avouer que le père pouvait avoir enlevé sa fille, mais au moins, de la sorte, l’honneur était sauf, et la faute retombait tout entière sur moi… qui avais si mal élevé mon enfant ! »

Le monde n’avait parlé que de cet enlèvement pendant deux jours ; puis, un cheval célèbre s’étant cassé la jambe, on avait cessé de s’occuper de nous pour aller prendre des nouvelles de l’illustre blessé. Seul, M. de Lincy cherchait toujours, et cherchait d’autant mieux que, Suzanne lui ayant refusé de l’argent précisément au moment de notre fuite, il était fort mal en point.

Pierre me raconta ces nouvelles avec l’expression d’une satisfaction profonde, et conclut en disant : — Je ne voudrais pas dire que monsieur peut avoir eu la main malheureuse : je crois même qu’à la place de monsieur j’aurais fait le même choix ; — mais quand j’ai vu le gendre de monsieur aller à la messe avec un domestique pour lui porter son paroissien, je me suis dit que cela finirait mal.

Tout le monde était content, sauf Félicie qui trouvait le beurre détestable et qui se plaignait « du baragouin de ces femmes noires qui crient toujours ». Avec le temps elle finit par se faire au baragouin, mais elle ne put jamais s’accoutumer au beurre italien.