Suzanne Normis/32

(pseudonyme d’Alice Marie Céleste Durand)
E. Plon et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 212-220).
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XXXII


J’avais choisi la maison de Lisbeth comme l’asile le plus sûr ; personne ne la connaissait à Paris, je n’avais jamais parlé d’elle, — et si quelques-uns par hasard savaient son nom, à coup sûr aucun n’avait idée de l’endroit qu’elle habitait. Aux premières lueurs du jour, le train s’arrêta devant une petite gare d’aspect modeste ; nous descendîmes, le train repartit sans que nul curieux eût seulement mis la tête à la portière du wagon. Un gendarme et l’employé chargé de recevoir les billets furent les seuls témoins de notre arrivée.

Un petit omnibus jaune attendait les voyageurs, — nous, c’est-à-dire, car nous étions seuls à cette heure matinale. J’y fis monter Suzanne, je m’assis auprès d’elle, et nous voilà roulant vers la petite ville, éloignée de deux ou trois kilomètres. Suzanne n’avait plus rien dit depuis la veille. Pendant la nuit, chaque fois que j’avais levé les yeux, j’avais vu les siens fixés dans le vide avec une ténacité extraordinaire. Que voyait-elle au delà du drap gris de notre coupé ? Qu’allait chercher ce regard, presque dur à force d’être obstiné ? Était-ce l’horreur de ses nuits passées qu’elle voyait s’éloigner d’elle à chaque tour de roue ? Je n’avais pas osé l’interroger.

La fraîcheur de l’aube la faisait frissonner. À mi-chemin, je fis arrêter l’omnibus devant une route qui menait à une métairie peu éloignée, je pris le bras de ma fille sous le mien, et je tournai le coin d’une haie. Le conducteur de l’omnibus nous cria obligeamment : — Toujours à gauche ! puis il fouetta ses chevaux, et la voiture jaune disparut avec un bruit de ferrailles.

Quand je fus assuré qu’on ne pouvait nous voir, je revins sur mes pas et nous prîmes à droite, de l’autre côté de la route. Suzanne, toujours muette, suspendue à mon bras, marchait avec une énergie concentrée qui me faisait mal. Évidemment, si je lui avais dit que le salut était au bout d’une route de cent lieues, elle eût marché du même pas sans se plaindre jusqu’au bout.

— Je voudrais bien t’épargner cela, lui dis-je. Mais il faut dépister les recherches, dans le cas invraisemblable où quelqu’un nous aurait vus descendre.

— Allons, allons, répondit-elle en pressant le pas.

Le ciel était gris clair ; la terre labourée, toute brune, fumait à la première tiédeur du jour. Un brouillard d’opale montait doucement en s’éclaircissant vers le ciel, et des flocons de buée s’accrochaient çà et là aux branches des arbres dans l’air immobile. L’herbe des chemins était couverte de rosée, mais la route admirable, comme toutes nos routes de France, était sèche, ferme et sonore sous le pas. Le soleil n’était pas encore levé, vu la saison peu avancée, mais les oiseaux s’appelaient déjà dans les sillons. Je vivrais cent ans que je ne pourrais oublier cette marche matinale dans les champs déserts avec mon enfant reconquise, volée ! à mon bras.

Au bout de trois quarts d’heure nous vîmes devant nous la maison de Lisbeth.

Une fumée joyeuse sortait en jolies volutes des hautes cheminées, les vaches mugissaient à l’étable, réclamant la traite du matin. La porte de la cour était ouverte, et la charrue brillante attelée d’un cheval vigoureux, prête à sortir, n’attendait plus que le laboureur. Suzanne me regarda, et je vis à l’expression de son visage qu’elle était contente.

— Cela ressemble à notre chez-nous, dit-elle à voix basse.

Nous avions atteint notre refuge. Je poussai la porte entre-baillée ; au fond de la vaste pièce, Lisbeth, dessinée en noir sur le fond clair de la croisée à petits carreaux, triait des écheveaux de lin.

— Cousine Lisbeth, dis-je à haute voix, je vous amène la petite.

La cousine me regarda d’un air effaré, bondit à travers ses écheveaux de lin sans s’y prendre les pieds, et, pleine d’une ardeur juvénile, serra Suzanne dans ses bras.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit-elle deux ou trois fois. Elle était si saisie que les paroles ne lui venaient pas. Elle aima mieux nous embrasser que de faire un discours. Quand elle eut renoué le fil de ses idées :

— À pied ! dit-elle, et à cette heure-ci ! Est-il possible ! Attendez, je vais vous faire du café. Où sont vos bagages ? Je vais appeler les filles…

Je lui mis la main sur le bras.

— Cousine Lisbeth, ne faites pas de bruit ; personne ne nous a vus entrer. Personne ne sait que je ne suis pas remarié. Suzanne passera ici pour ma femme.

— Et pourquoi, Seigneur Dieu ? fit la cousine épouvantée.

— Parce que j’ai volé ma fille à son mari, parce que le lâche l’a frappée, parce qu’elle en serait morte, et que je veux qu’elle vive !

Les bras de Lisbeth retombèrent à son côté :

— Oh ! la pauvre mignonne, dit-elle, c’est donc pour cela qu’elle est si pâle ! Vous avez bien fait, cousin. On dira comme vous voudrez, mais je vais toujours vous faire du café.

Quelle heure bénie que celle qui suivit ! Suzanne, déjà remise par ce bon accueil, souriait doucement au fond du vieux fauteuil de tapisserie que Lisbeth avait traîné auprès du feu ; une gerbe de flammes gaies et pétillantes, sans cesse avivée par les fagots que la cousine y jetait avec profusion, montait le long de la vieille cheminée luisante de suie : la cafetière de cuivre étincelait ; la crème épaisse tremblait dans le crémier de terre brune, et Lisbeth allait et venait avec une activité prodigieuse. Tout à coup un rayon de soleil pénétra par la porte que nous avions laissée ouverte et tomba sur les cheveux d’or de ma fille. Lisbeth fit le signe de la croix, et ses lèvres muettes s’agitèrent un peu :

— C’est une vieille habitude, dit-elle avec un sourire en se tournant vers nous ; chaque fois que je vois le soleil au lever du jour, il faut que je remercie le bon Dieu !

Et sa main vigilante ramena les tisons dispersés dans le foyer. Humble cœur, débordant de joie et de reconnaissance, elle trouvait moyen de remercier Dieu à toute heure du jour ! Quand Suzanne eut mangé quelques bouchées de pain, Lisbeth, qui s’était absentée un instant, revint tout essoufflée.

— La chambre de la petite est faite, dit-elle, j’ai mis des draps au lit ; elle va aller se coucher. Suzanne ne se fit pas prier. Elle monta sans faiblesse l’escalier de bois de chêne aux larges balustres noircis et polis par l’usage ; elle entra dans la chambre gaie et claire, où les poutres du plafond étaient encore garnies de leurs chapelets d’oignons conservés pour l’hiver ; me tendit son front que je baisai, et sourit à Lisbeth qui nous avait suivis…

— Ah ! la chère petite, s’écria la bonne cousine, pauvre petite sans mère, qu’elle a dû souffrir pour avoir ces yeux-là !

Et Lisbeth, cachant son visage dans son tablier, s’enfuit en étouffant un sanglot.

Suzanne ne pleurait pas :

— Nous serons bien ici, père, dit-elle. Je suis contente d’y être venue.

Je sortis en fermant la porte doucement. Je revins au bout d’un quart d’heure, elle était déjà endormie. Mais sur son doux visage la marque du soufflet se voyait encore en une ligne rouge. Je redescendis sur la pointe du pied, et j’allai retrouver Lisbeth.

— Eh bien ! vous ne dormez pas ? Votre chambre est pourtant prête aussi, dit-elle en me voyant entrer dans la laiterie où j’avais fini par la rejoindre, après l’avoir cherchée dans toute la maison.

— J’ai trop de choses à vous conter, répondis-je. Sommes-nous bien seuls ?

— Vous pouvez être tranquille. J’ai envoyé les filles à l’ouvrage, et je leur ai parlé comme vous m’aviez dit. Racontez-moi votre histoire.

C’est dans cette fraîche laiterie, pendant que Lisbeth battait le beurre, que je la mis au courant de ce qui s’était passé depuis ma précédente visite. Elle ne parut pas fort surprise de la conduite de mon gendre, en ce qui touchait les choses d’intérêt ; les campagnards peuvent tout comprendre en fait de cupidité : le spectacle des petites rivalités, des jalousies de la province les bronze à cet endroit-là ; mais, en ce qui touchait le procédé employé par lui pour obtenir de l’argent de Suzanne, je la trouvai incrédule.

— Voyons, cousin, pensez donc, ça n’est pas possible. Il n’y a pas d’homme assez lâche pour commettre une action pareille.

Je finis cependant par la convaincre, et dès lors sa tendresse et sa pitié pour Suzanne ne connurent plus de bornes. Elle n’était pas loin, je crois, de la considérer comme une sainte martyre.

Ma fille dormit pendant une partie du jour ; au dîner nous nous trouvâmes réunis. Elle fut gaie, un indifférent eût cru qu’elle avait tout oublié ; mais, moi qui la connaissais, je devinais bien que cette gaieté était factice, et je l’interrogeai.

— Que crains-tu ? lui dis-je, quand nous fûmes seuls le soir.

— Je crains qu’on ne nous trouve, répondit-elle.

— Ne crains rien, fis-je, heureux de pouvoir la rassurer ; ici nous sommes mieux cachés que n’importe où, et d’ailleurs je te jure que quand même on nous trouverait, je ne te laisserais pas emmener. Où tu iras j’irai, et je coucherai en travers de la porte s’il le faut.

Elle m’embrassa avec effusion et s’endormit d’un calme sommeil.