Suzanne Normis/34

(pseudonyme d’Alice Marie Céleste Durand)
E. Plon et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 237-251).
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XXXIV


Deux années s’écoulèrent, pendant lesquelles un calme profond s’étendit sur nous ; j’avais vieilli rapidement pendant les six premiers mois, puis ma santé s’équilibra peu à peu, j’eus aux changements de saison de bonnes attaques de rhumatisme, je devins un hygromètre de premier ordre, prédisant de par mon genou gauche les moindres symptômes d’humidité dans l’atmosphère, et à cela près je restai un monsieur décidé à vivre très-longtemps et le mieux possible.

Suzanne m’éblouissait, malgré les retours fréquents que je lui voyais faire sur elle-même, dans la torpeur muette des longues après-midi d’été. Elle avait repris son développement si malheureusement interrompu par son mariage. Je voyais ce corps jeune et frêle passer doucement, sans secousses, à la maturité éclatante de vingt ans : le visage s’était arrêté à des contours précis taillés dans un marbre vivant et transparent, les lignes de toute sa personne s’étaient remplies, des courbes Harmonieuses remplaçaient les formes un peu grêles de l’adolescence. Quand je la voyais venir à moi avec son sourire adorable, ses yeux désormais pensifs, même au milieu de leur joie naïve, ses mains blanches et fines nouées sous une gerbe de fleurs :

— Qu’adviendra-t-il, me disais-je, de cette beauté rayonnante, de cette fleur de jeunesse ? Va-t-elle se dessécher lentement, comme les arbres qui ne donnent point de fruit ? Faut-il que cette admirable créature, si bien faite pour inspirer l’amour, ne doive ni le permettre ni le ressentir ?

Et un vague chagrin de grand-père me saisissait le cœur. Il me semblait qu’auprès du berceau des enfants de Suzanne j’eusse retrouvé les douceurs oubliées de ma jeunesse évanouie.

C’était à M. de Lincy que je m’en prenais dans ces heures de tristesse : à force de le mépriser, je venais parfois à bout de le plaindre ; Pauvre homme en effet que celui qui n’avait pas su respecter en Suzanne l’épouse accomplie, adorable, qui fût éclose sous ses yeux, s’il l’eût Voulu ! J’aurais désiré parfois qu’il la vit telle qu’elle était devenue, afin de l’écraser de ses perfections, et de le chasser ensuite honteusement du paradis qu’il s’était fermé lui-même.

Cependant, je ne pouvais lui en vouloir beaucoup, car il nous laissait bien tranquilles ; ma belle-mère me parlait rarement de lui, et jamais pour lui donner des louanges, il est superflu de le dire. Mon notaire m’écrivait qu’il touchait régulièrement les vingt-cinq mille francs de rente de Suzanne. Quant à celle-ci, il ne s’en préoccupait plus, et semblait avoir oublié son existence. Par quel prodige avait-il trouvé un radeau pour surnager dans son océan de dettes ? Je ne ai jamais su, et, du reste, je n’ai jamais cherché à le savoir.

Nous étions depuis deux ans à Florence ; il y faisait bien un peu chaud l’été, mais notre villa, moitié ville et moitié campagne, avait de grandes salles fraîches, presque humides, et dans le parc une grotte, — tout à fait humide, celle-là, — où nous bravions les rayons du soleil. Suzanne me paraissait supporter le printemps moins bien que de coutume, et je lui avais déjà proposé deux ou trois fois de voyager pour changer d’air ; mais je n’avais jamais obtenu que des réponses vagues. Un soir qu’elle me paraissait plus alanguie, je lui demandai sérieusement ce qu’elle éprouvait :

— Tu sais bien, lui dis-je, que je n’ai d’autres désirs que les tiens ; je vois que Florence t’ennuie, que veux-tu ? Quel pays te tente ? Fût-ce le Niagara, nous irons, malgré mon horreur pour les voyages sur mer, ajoutai-je en riant, afin de tempérer ce que mon adjuration pouvait avoir de trop grave.

— Le Niagara, murmura-t-elle en souriant. Pourquoi pas ? Mais c’est bien loin !

— Nous avons la Grèce, l’Asie Mineure… veux-tu aller au Caire ? Mais il va faire bien chaud… Veux-tu que nous allions à l’ile de Wight ? Précisément le docteur, dans sa dernière lettre, te conseillait l’air de la mer… Veux-tu Jersey, Guernesey ?

— Les iles anglaises… répondit Suzanne de la voix lente et endormie de ses jours de découragement ; non… pas les îles anglaises… mais un pays où les prairies sont entourées de grands arbres, où les chemins ont l’air de vous connaître, où l’on ne voit plus ces éternels cyprès, ces éternels peupliers qui me rendent malade… un pays où l’on parle la chère langue maternelle… Oh ! père, la France ! la patrie !…

Elle me tendait ses mains suppliantes, et ses yeux débordèrent de larmes longtemps retenues.

Très-troublé, je m’approchai d’elle. Je caressai ses cheveux, je baisai son front brûlant… elle avait la fièvre…

— Père, dit-elle tout bas, voilà six mois que je le cache, mais je meurs du mal du pays, il faut que je retourne en France ! Je n’ai pas voulu te le dire, je savais à quelles craintes j’allais t’exposer, mais je ne puis plus supporter ce désir qui me tue… Cette langue italienne me fait horreur. C’est mon pays que je veux, et si je dois mourir de chagrin ou de nostalgie, j’aime mieux mourir sur la terre de France !

Elle parlait vite maintenant, et ses larmes coulaient vite aussi ; ce pauvre cœur toujours déchiré, toujours saignant, toujours comprimé, s’épanchait enfin, avec la douceur douloureuse de la liberté longtemps désirée. Elle parla longtemps, et à la fin de chaque phrase revenait le nom de la patrie aimée, qui l’appelait si haut ! Je lui fis toutes les représentations possibles ; j’eus recours à tous les raisonnements, mais en vain. Elle acquiesçait à tout, approuvait tout, et répétait pour conclusion : Je veux revoir la France !

— Veux-tu, lui dis-je un jour, à bout de force, veux-tu que nous allions dans le Midi, quelque part près de la frontière d’Espagne, afin de nous enfuir à la moindre alerte ?

Elle secoua la tête.

— C’est une autre Italie, dit-elle, pas de verdure fraîche, ni de petits ruisseaux d’eau vive… on n’y parle pas français avec le cher accent traînant de nos provinces…

Nous ne pouvions pourtant pas nous en aller de ville en ville, au risque d’être reconnus par quelqu’une de mes nombreuses relations. Ce n’était pas pour Suzanne que je craignais ; elle avait tant changé que des indifférents l’auraient vue passer sans songer à madame de Lincy ; moi, j’étais parfaitement reconnaissable ! J’hésitai longtemps ; enfin je me rappelai qu’un jour Maurice Vernex m’avait parlé d’un village en pays perdu, sur la côte normande, où il avait passé, disait-il, les quinze journées les plus délicieuses de sa vie. Je me procurai une carte, des guides… peine perdue, le nom de cet endroit béni ne s’y trouvait pas.

Nulle recommandation ne valait celle-là, pour nous. Je me fis envoyer plusieurs cartes du dépôt de la guerre, et je me mis à suivre avec une épingle les sinuosités de la côte en déchiffrant à grand’peine les noms pressés les uns sur les autres. Après une heure de patientes recherches, mon épingle s’arrêta sur un petit point noir, un hameau, dix maisons tout au plus… J’avais trouvé notre refuge ; mais je me gardai bien de faire part de ma découverte à ma fille. Dans son impatience, elle eût voulu partir le soir même, et c’était l’époque où les Parisiens frileux s’en viennent chercher le soleil en Italie, pendant que le mois de mai les boude à Paris. Je me dis que je retarderais le plus possible ce voyage, m’estimant heureux de la certitude de garder Suzanne aussi longtemps que je serais de l’autre côté de la frontière.

Nous étions devenus très-braves, et nous sortions désormais en plein jour ; deux ans de sécurité nous avaient rendus téméraires. Tout le monde nous connaissait sous le nom du « vieux monsieur anglais avec sa jeune femme », et même les marchandes de fruits du marché aux herbes nous saluaient d’un sourire amical lorsqu’elles nous voyaient passer. Un jour, tard dans l’après-midi, nous revenions de faire quelques emplettes au centre de la ville, notre calèche se trouva arrêtée par un embarras de charrettes. Une autre calèche, qui venait par une rue latérale, se trouva près de nous ; une femme dont le visage était caché par son ombrelle causait haut, sans se gêner et en Français, avec un homme qui ne nous présentait que la raie du derrière de sa tête.

Au moment où le groupe confus dont nous faisions partie commençait à s’ébranler, la dame en question releva son ombrelle, jeta un regard autour d’elle, me regarda avec stupéfaction, et s’écria à pleine voix :

— Dites donc, Paul, votre beau-père !

Avec l’imprudence inévitable en pareil cas, Suzanne et moi, au lieu de nous détourner, nous regardâmes le monsieur interpellé qui se retourna vivement de notre côté, et nous fit voir la figure fatiguée, mais irréprochable, de M. de Lincy.

Il fit un mouvement si brusque, son visage exprima une joie si féroce, que je m’élançai involontairement en avant pour protéger Suzanne de mon corps. Heureusement notre cocher, voyant enfin la route libre et voulant regagner le temps perdu, fouetta vivement ses bêtes qui partirent, moitié trot, moitié galop. Les sons aigus de la voix de la femme à l’ombrelle m’arrivèrent de loin, et je crus discerner quelque chose comme une altercation. Mais je n’avais pas un instant à perdre. Je fis faire plusieurs détours au cocher, et nous arrivâmes chez nous.

— Reste là, dis-je à Suzanne en l’enfermant dans sa chambre à coucher. Je pris tout mon argent, mon nécessaire de voyage, celui de Suzanne, qui renfermait ses bijoux et nos papiers ; je dis à Pierre de nous suivre immédiatement à la gare, ainsi que Félicie, en abandonnant tous nos effets, et je remontai dans la calèche avec ma fille. Nos deux serviteurs s’arrangèrent de leur mieux auprès du cocher, et nous quittâmes ainsi la villa hospitalière qui nous avait abrités deux ans.

J’avais fait prendre un détour qui me permettait de voir la villa en repassant sur une route en contre-bas… et j’eus la satisfaction d’apercevoir une autre calèche contenant mon gendre et deux personnages que je ne pus définir, gens de la police ou employés du consulat, qui s’arrêtait devant la porte de notre demeure. Ils sonnèrent à tour de bras, et longtemps sans doute, car les aboiements d’un chien me poursuivirent longtemps. Nous gagnâmes la gare, et nous prîmes le premier train de banlieue. La direction nous importait peu, l’essentiel était de quitter cette ville devenue dangereuse pour nous.

Suzanne très-effrayée, très-pâle, me serrait fortement le bras, Félicie, qui avait gagné quelques habitudes italiennes, faisait de temps en temps un grand signe de croix… Quand nous fûmes en wagon, Suzanne me dit :

— Où allons-nous, père ?

Son visage exprimait une inquiétude si poignante que je ne pus y tenir plus longtemps.

— En France ! répondis-je.

Un cri de triomphe partit des trois poitrines haletantes qui attendaient ma réponse, et les trois paires d’yeux me remercièrent par des larmes de joie.

Le lendemain nous étions à Nice, où je ne fis que passer. Nous ne fûmes point inquiétés à la frontière. Mon gendre, bien sûr, ne nous cherchait point de ce côté.

Arrivé près de Paris je déposai Suzanne avec nos domestiques dans un hôtel de la banlieue, et j’allai voir notre docteur nuitamment comme un voleur. Il approuva mon projet, loua fort mon énergique résolution et m’assura que, dès lors, nous pouvions rester en France sans être inquiétés.

— Comment voulez-vous, dit-il, qu’on vous cherche là où vous allez ? Je ne crois pas que personne connaisse le nom de ce trou-là. Seulement ce ne sera pas très-habitable l’hiver !

— L’hiver est loin ! dis-je gaiement, nous retournerons en Italie, ou en Espagne, ou à Malte, Le monde est grand, et Suzanne n’aura pas toute sa vie le mal du pays.

— Je doute même fort, reprit le docteur, qu’elle l’ait une seconde fois ! On n’a guère cette maladie-là qu’une lois, et dans l’extrême jeunesse. Plus tard, on se bronze !

Notre ami étouffa un soupir ; peut-être se croyait-il trop bronzé ; mais il se trompait en ce cas, car son vieux cœur était aussi jeune que le nôtre.

J’aurais voulu voir aussi le notaire, mais je considérai l’entreprise comme trop périlleuse, et j’y renonçai. D’ailleurs, je craignais vaguement qu’il ne fût arrivé quelque malheur à Suzanne. Je me hâtai de retourner à l’endroit où je l’avais laissée. Tout était pour le mieux ; elle dormait encore, car j’avais passé une partie de la nuit à causer avec le docteur, et j’étais revenu par le premier train.

Nous partîmes ensemble tous quatre sans passer par Paris, et douze heures après nous débarquions dans une petite ville de Normandie, si tranquille que l’herbe y pousse entre les marches des escaliers, sur les perrons des hôtels et jusque dans le marché aux chevaux.

Après une nuit passée à nous reposer de ce voyage précipité, nous montâmes dans une lourde voiture jaune qui rappela à Suzanne l’ancien omnibus du chemin de fer dans lequel nous avions promené Lisbeth. Vers le soir, la patache en question nous déposait sur la place d’un village où il y avait bien cinq maisons groupées autour d’une vieille église surmontée d’un clocher à bâtière, c’est-à-dire un toit de schiste à deux versants très-inclinés, assez semblable, en effet, à un bât de cheval ou de mulet.

Quelques femmes étaient venues pour réclamer leurs commissions au conducteur, sorte de messager rural ; on tira de la patache une quantité de choses étranges, des petits barils pleins d’huile, de vinaigre, de liquides variés, des sacs d’avoine ou de farine, des morceaux de viande fraîche enveloppés de feuilles de chou, des paniers vides, enfin un nombre prodigieux de colis hétéroclites, bien que je cherchasse vainement à découvrir l’endroit où ils avaient été précédemment cachés aux regards.

Quand tous les petits barils et les quartiers de viande eurent trouvé leurs destinataires, non sans quelques litiges, une femme avenante, proprement vêtue, s’approcha de nous, prenant en pitié notre air emprunté. De fait, nous devions être passablement gauches, car nos yeux suivaient avec une sorte de regret la voiture jaune, qui s’en allait plus loin peupler le pays de petits barils et de sacs de toile mystérieux.

— Qu’y a-t-il pour le service de ces messieurs et de ces dames ? nous dit l’hôtesse en français très-acceptable, malgré l’accent du pays. Une jolie chambre peut-être et un souper ?

— Quatre jolies chambres et quatre soupers, répondis-je, retombant dans la réalité.

Les chambres étaient propres et fraîches malgré leurs affreuses lithographies de la Restauration encadrées dans des cadres de bois noir ; en attendant le repas, je me mis au courant des aventures de Télémaque et de celles non moins véridiques de la belle Zélie, représentée avec un corsage bleu et un jupon rouge, dans l’acte de reprocher à un perfide l’abandon le plus immérité.

Le souper fut servi, et nous mangeâmes tous à la même table. La frugalité, mais non la parcimonie, présidait à ce repas, arrosé de cidre encore potable. Pierre fit la grimace ; je l’avais accoutumé à boire de bon vin, — mais, en nous voyant boire courageusement, il prit le parti d’en faire autant, et je n’ai pas ouï dire qu’il s’en soit trouvé plus mal.

— Ces messieurs et ces dames sont venus pour voir l’endroit ? nous demanda l’hôtesse en desservant la table.

— Oui, et pour respirer l’air. La mer est-elle loin ?

— À un petit quart de lieue ; c’est à Faucois que vous la trouverez.

— Y a-t-il une auberge à Faucois ?

— Ah ! seigneur Dieu, non, bien sûr !

Je n’y étais plus du tout, et je commençais à accuser Maurice Vernex d’avoir fait comme tous les voyageurs anciens et modernes, lorsque l’hôtesse ajouta :

— Mais il y a une maison à louer, une belle maison de six appartements, avec jardin, une écurie et une étable… Ça sera peut-être un peu humide, parce que voilà deux ans qu’on ne l’a louée… Mais si ces messieurs veulent voir…

Je tenais mon rêve ! Le lendemain dès l’aube j’étais dans la belle maison de six appartements, ce qui voulait dire en langue vulgaire six pièces, et, le mètre à la main, je toisais et retoisais la place du lit, des chaises, des armoires… Une heure après, Pierre était en route pour la ville déserte avec le chariot de l’hôtesse, et le soir même, pendant qu’un bon feu de bois de charme brûlait dans les cheminées pour les assainir, nous couchions dans nos meubles.