Suzanne Normis/30

(pseudonyme d’Alice Marie Céleste Durand)
E. Plon et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 201-204).
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XXX


Je regardai Suzanne. Elle n’était pas de celles qui s’évanouissent dans les grandes circonstances : son doux visage marbré avait pris une expression rigide ; ses lèvres tremblaient.

— J’aime encore mieux cela que ses caresses, dit-elle entre ses dents serrées. S’il vient ce soir, je le tuerai, ou moi-même !

Une idée lumineuse me traversa l’esprit.

— Est-il parti ? dis-je.

— Oui, il s’en va toujours quand il a fait une scène.

— Viens, lui dis-je en l’entraînant dans sa chambre. Vite un châle et un chapeau ; ne perds pas une minute.

Elle obéit machinalement.

— Tes bijoux, lui dis-je, où sont-ils ?

Elle indiqua un petit meuble. J’y fouillai vivement et j’y pris sa boite à bijoux, encore intacte.

— As-tu des lettres, des souvenirs, quelque chose que tu aimes ?

Elle regarda autour d’elle d’un air indifférent, puis saisit une miniature de sa mère, accrochée à la cheminée, la pressa sur ses lèvres et fondit en larmes.

— Non, non, lui dis-je, ne pleure pas, il ne faut pas qu’on te voie pleurer.

Elle sécha ses larmes aussitôt. La marque du soufflet commençait à rougir et lui causait une cuisson douloureuse.

— Un voile, dis-je.

Elle en prit un et l’attacha avec le même mouvement automatique.

Je la fis passer devant moi. L’antichambre était déserte, et les domestiques à la cuisine, dans le sous-sol, se racontaient l’exploit de leur maître, deviné ou entendu à travers les portes. Je fis monter Suzanne en voiture, et je donnai un ordre au cocher.

— Où allons-nous ? me dit ma fille en voyant qu’on ne prenait pas le chemin de la maison.

— Chez le docteur, répondis-je.

Le docteur finissait à peine de déjeuner. Je poussai Suzanne dans la salle à manger, et la montrant à notre ami stupéfait :

— Voilà ce qu’il a fait de ma fille ! dis-je.

Je devais être terrible, car le docteur me regardait plus que Suzanne.

— Qu’est-ce que cela ? dit-il sans me quitter des yeux.

— C’est un soufflet, dis-je, et celui qui le lui a donné le payera de sa vie !

Le docteur secoua la tête, prit la main de Suzanne, toujours muette, toujours droite, et secouée seulement par son tremblement nerveux.

— Qu’allez-vous faire ? dit-il.

— Vite une ordonnance, docteur ; nous partons pour l’Italie. Je l’enlève, et s’il veut venir me la reprendre, je le tuerai !

Suzanne poussa un cri de joie, s’élança dans le vide pour m’embrasser, et ce fut le docteur qui la reçut dans ses bras, car cette fois elle était évanouie.