Suzanne Normis/29

(pseudonyme d’Alice Marie Céleste Durand)
E. Plon et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 197-201).
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XXIX


Quelques semaines s’écoulèrent ; les jours étaient déjà longs, le soleil était plus chaud, et pourtant Suzanne avait une toux nerveuse qui ressemblait à la phthisie.

À dix reprises, le docteur, consulté, nous avait assuré que cela passerait avec du calme et du bien-être moral. Ils en parlent bien à leur aise, les docteurs ! À quel prix pourrais-je assurer le calme et le bien-être moral à Suzanne ? Elle obtenait un repos relatif en satisfaisant aux exigences d’argent de son mari, toujours croissantes, mais qu’était ce repos dérisoire ? L’angoisse de la lutte ne torturait-elle pas, avant et après, ce pauvre cœur déchiré ?

Madame Gauthier était devenue ma plus précieuse consolation. Malgré la brusquerie de ses coups de boutoir, elle n’en était pas moins une excellente femme, et ses idées, autrefois si absolues, avaient subi des modifications essentielles depuis nos malheurs. Elle avait vieilli beaucoup en quelques mois ; quant à moi, j’étais devenu tout blanc. Ma barbe et mes cheveux, toujours abondants, n’avaient plus trace de leur couleur primitive.

Depuis quelques jours je trouvais Suzanne plus agitée, plus nerveuse encore que de coutume ; ses visites, toujours fréquentes, étaient plus courtes. Le plus souvent, elle ne faisait qu’entrer et sortir. Un soir qu’elle était venue vers neuf heures, après s’être laissée tomber en entrant dans un fauteuil, elle se releva tout à coup comme par un ressort, rajusta ses bandeaux toujours ébouriffés et m’embrassa comme pour s’en aller.

— Déjà ? lui dis-je. Nous ne nous parlions guère, mais c’était encore du bonheur que d’être ensemble.

— Oui, dit-elle, je m’en vais. Elle serrait nerveusement contre elle les plis de son burnous.

— Veux-tu de l’argent ? lui dis-je ; il y a longtemps que tu m’en as demandé.

— Non, merci, dit-elle. Combien m’as-tu donné à peu près, depuis les premiers dix mille francs ?

— Nous voici bien près de vingt mille.

— C’est bien ce que je pensais, répondit-elle d’un air préoccupé.

— Mais tu sais, lui dis-je en l’attirant à moi, tu sais que tout est à toi, qu’il n’y a pas une obole à moi qui ne t’appartienne ?

Elle me serra fébrilement contre elle, m’embrassa et sortit sans parler. Ma belle-mère, qui la regardait tristement, n’essaya pas de lui rappeler sa présence. Depuis que nous étions si malheureux, sa jalousie puérile avait totalement disparu.

— Si j’étais vous, mon gendre, me dit-elle après que nous eûmes bien regardé les chenets sans rien dire, j’irais voir un peu cette maison-là. Il me semble que tout n’y va pas bien.

— Quand cela a-t-il été bien ? dis-je avec désespoir.

— J’ai dans l’idée que les choses vont plus mal qu’avant, insista madame Gauthier. Il y a dans l’attitude de Suzanne quelque chose d’extraordinaire… C’est votre fille, et vous êtes assez emporté sans qu’il y paraisse. J’ai peur quelle ne prenne quelque mauvaise résolution…

— Vous avez raison, dis-je. J’irai demain.

Le lendemain, en effet, vers midi, je me rendis chez mon gendre. Il était rarement chez lui à cette heure, j’avais lieu d’espérer une conversation tranquille avec ma fille. J’appris au contraire qu’il était resté à déjeuner, ce qui n’était guère dans ses habitudes. Le valet de pied paraissait peu soucieux de m’annoncer, il y avait dans toute l’apparence de la maison quelque chose de décousu, d’inquiet, qui me parut du plus mauvais augure. Je dis au domestique que j’entrerais seul, et je franchis la porte du salon.

La vaste pièce était déserte, mais la porte opposée, celle de la salle à manger, ouverte à deux battants, laissait arriver le bruit des voix.

— Je vous hais, cria Suzanne en frappant du pied, je vous hais et je vous méprise !

— Vous êtes une femme charmante, répondit Lincy, et la colère vous sied à merveille. Je crois qu’au fond j’aime encore mieux revenir à vous que d’aller chercher fortune ailleurs.

— Lâche ! s’écria ma fille.

J’avais fait un pas en avant, je les voyais dans l’embrasure de la porte, mais ni l’un ni l’autre ne regardaient de mon côté.

Il s’approcha d’elle en riant et voulut lui prendre la taille ; elle alors, se redressant de toute sa hauteur, lui cracha au visage.

Il reçut l’affront et recula ; sa figure blême exprimait la rage la plus féroce. Au moment où j’arrivais en courant, il leva le bras, et Suzanne reçut sur le visage un soufflet de crocheteur.

Je bondis sur Lincy, mais il était plus jeune et plus alerte que moi, il se dégagea de mon étreinte, et toujours sans essuyer son visage décomposé, me serrant le bras comme dans un étau :

— Coups et sévices, me dit-il, mais pas en présence de témoins. Il faut deux témoins, beau-père, et vous ne m’y prendrez pas. Je la battrai la nuit !

Il me poussa brusquement, et pendant que je regagnais l’équilibre, il disparut.