« Le Rire rouge » : différence entre les versions

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==__MATCH__:[[Page:La Revue, volume 56, 1905.djvu/237]]==
 
===FRAGMENT VI.===
 
Oui, il paraît que ç’avaient été les nôtres, et que notre obus,
lancé par notre canon, par notre soldat, m’avait emporté les jambes ! Et personne ne put m’expliquer comment cela s’était fait
==[[Page:La Revue, volume 56, 1905.djvu/238]]==
jambes ! Et personne ne put m’expliquer comment cela s’était fait
Quelque chose s était fait, quelque chose avait voilé les regards,
et deux régiments de la même armée — en face l’un de l’autre,
sourcils et en disparaissant dans un nuage de fumée. Je serais
parti moi-même si cela était possible.
==[[Page:La Revue, volume 56, 1905.djvu/239]]==
 
Et se penchant vers moi, il murmura à travers ses dents jaunes,
 
— Des blessés, dis-je, des blessés.
==[[Page:La Revue, volume 56, 1905.djvu/240]]==
 
— Des blessés, répéta-t-il comme un écho. Des blessés, sans
rencontrent, ils en viennent aux mains ou bien ils passent à côté
sans se voir. De quoi se nourrissent-ils ? De rien. Ou peut-être de
cadavres, pareils à ces chiens sauvages, engraissés, qui, des nuits entières, s’acharnent les uns après les autres et glapissent La
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entières, s’acharnent les uns après les autres et glapissent La
nuit, tels des oiseaux réveillés par un orage, des papillons monstrueux, ils viennent vers le feu, et on n’a qu’à allumer un bûcher
pour qu’au bout d’une demi-heure une dizaine de silhouettes
joyeuse, insouciante, nous démolirons tout : leurs édifices, leurs
universités, leurs musées ; gaillards joyeux, débordant d’un rire
de fou, nous danserons sur les ruines. Je proclamerai la maison de santé notre patrie, et ceux qui n’ont pas encore perdu la
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la maison de santé notre patrie, et ceux qui n’ont pas encore perdu la
raison, nos ennemis et fous, et lorsque grand, invincible, joyeux,
je régnerai sur le monde en souverain et maître absolu, quel rire
l’ordre... Et, en guise de plaisanterie, j’entonnai : En avant, vrais
braves, nous courons à l’attaque, camarades !
==[[Page:La Revue, volume 56, 1905.djvu/243]]==
 
Ils comprirent ma plaisanterie et sourirent ; seule, ma femme
Tout en riant de plus en plus fort, ma sœur sortit en hâte et
mon frère dit avec calme et assurance :
==[[Page:La Revue, volume 56, 1905.djvu/244]]==
 
— Oui. Tu es un peu changé. Tu es devenu un peu chauve.
 
Elle s’élança vers moi, m’enlaça, tomba à côté de mot et,
cachant la tête à la place où les jambes avaient été coupées, s’en écartant avec terreur, s’y blottissant de nouveau, baisant ces tronçons et pleurant :
==[[Page:La Revue, volume 56, 1905.djvu/245]]==
écartant avec terreur, s’y blottissant de nouveau, baisant ces tronçons et pleurant :
 
— Comme tu as été ! Tu n’as que trente ans. Tu as été jeune,
tous souffrent de la même façon, tous sont malheureux au même
point — qu’est-ce donc, si ce n’est de la folie ?
==[[Page:La Revue, volume 56, 1905.djvu/246]]==
 
Il se retourna et fixa sur moi le regard interrogateur de ses
yeux myopes, un peu naïfs.
les journaux sont remplis de communications sur les meurtres,
sur des meurtres étranges. La prétention qu’il y a beaucoup
d’hommes et beaucoup d’esprits n’est qu’une bêtise, l’humanité n’a qu’une raison qui commence à se voiler. Touche ma tête, comme elle est brûlante. Le feu est dedans. Et parfois elle
==[[Page:La Revue, volume 56, 1905.djvu/247]]==
l’humanité n’a qu’une raison qui commence à se voiler. Touche ma tête, comme elle est brûlante. Le feu est dedans. Et parfois elle
devient froide, et tout y gèle, s’engourdit, se change en une glace
morte. Je dois devenir fou ; ne ris pas, frère ; je deviendrai fou.
 
— Qu’ils me le cachent si bon leur semble, — et je dois sortir
du bain, — dis-je étourdiment, et il appela un domestique et, à eux deux, ils me sortirent du bain et m’habillèrent. Puis je pris du thé odorant dans mon verre cannelé, et je songeai qu’ondome
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stique et, à eux deux, ils me sortirent du bain et m’habillèrent. Puis je pris du thé odorant dans mon verre cannelé, et je songeai qu’on
pouvait vivre sans jambes, et puis on me rit rentier dans mon
cabinet et, devant ma table, je m’apprêtai à écrire.
 
Et je me mis à inventer une longue phrase, belle, sur l’aveugle
Milton, mais les mots s’entremêlaient, tombaient comme d’une
Milton, mais les mots s’entremêlaient, tombaient comme d’une mauvaise composition typographique, et quand j’arrivais à la un de la période, j’en oubliais le commencement. Je voulus me rappeler alors comment cela avait commencé, pourquoi je formais cette phrase inepte sur un certain Milton, et je n’y parvins pas.
==[[Page:La Revue, volume 56, 1905.djvu/249]]==
Milton, mais les mots s’entremêlaient, tombaient comme d’une mauvaise composition typographique, et quand j’arrivais à la un de la période, j’en oubliais le commencement. Je voulus me rappeler alors comment cela avait commencé, pourquoi je formais cette phrase inepte sur un certain Milton, et je n’y parvins pas.
 
— Le ''Paradis'' ''reconquis'', le ''Paradis'' ''reconquis'', — répétais-je sans comprendre ce que cela voulait dire.
dure toujours. Les deux armées, des centaines de mille hommes
se tiennent en face les uns des autres et, sans reculer, s’envoient
des engins tonnants, des explosifs ; et à tout moment des hommes vivants sont transformés en cadavres. Le ciel lui-même frémit,
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vivants sont transformés en cadavres. Le ciel lui-même frémit,
secoué par tout ce fracas, par cette vibration incessante de l’air,
et amoncelle au-dessus de leur tête des nuages, un orage, et ils
 
— Autrefois il n’y a jamais eu tant de fous ? disent-ils en
pâlissant, et ils veulent croire que maintenant il n’y a rien de changé, que cette violation universelle de la raison n’atteindra
==[[Page:La Revue, volume 56, 1905.djvu/251]]==
changé, que cette violation universelle de la raison n’atteindra
pas leur pauvre cerveau.
 
de rôle sur lui, on l’entoure de bruit, mais il reste des nuits, de
longues nuits en silence. — Son père, tout blanc, un peu fou, lui
aussi, s’est mis à la besogne. Il a couvert les murs de sa chambre de pendules sonnant à différents moments presque sans interruption. Il est en train d’aménager une roue pareille a une crécelle
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de pendules sonnant à différents moments presque sans interruption. Il est en train d’aménager une roue pareille a une crécelle
automatique. Tous, ils espèrent la guérison, car il n’a que vingt-sept ans, et pour le moment il y a même de la gaieté chez eux.
On le met très coquettement — pas en militaire — on soigne son
Et je recouvrai le calme et fus comme soulagé, comme si
j’eusse déjà vécu tout ce qu’il y avait de plus terrible dans la mort
et dans la folie. Et, pour la première fois, j’entrai calme sans peur chez moi et j’ouvris la porte du cabinet de mon frère et restai
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moi et j’ouvris la porte du cabinet de mon frère et restai
longtemps assis à sa table. Et lorsque la nuit, réveillé en sursaut
comme par un choc, j’entendis le grincement de la plume sèche
 
J’examinai longuement l’enveloppe et je songeai : il l’avait
tenue dans ses mains, il l’avait achetée quelque part, il avait donné l’argent et son brosseur était allé la chercher dans quelque boutique, puis il l’avait collée, peut-être l’avait-il mise lui-même à la
==[[Page:La Revue, volume 56, 1905.djvu/254]]==
avait donné l’argent et son brosseur était allé la chercher dans quelque boutique, puis il l’avait collée, peut-être l’avait-il mise lui-même à la
boîte.
 
n’avions effarouché pas un corbeau. Pareils à des ombres, nous
avancions et la nuit nous cachait. J’ai moi-même enlevé la sentinelle : je l’ai renversée et étouffée de mes mains pour qu’il n’y ait
pas de cris. Le comprends-tu ? le moindre bruit aurait tout perdu. Mais l’homme n’a pas crié. Il me semble qu’il n’a pas eu le temps
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Mais l’homme n’a pas crié. Il me semble qu’il n’a pas eu le temps
de se douter qu’on le tuait Ils dormaient tous autour du feu, couvant sous la cendre, ils dormaient tranquilles, comme dans leurs
lits. Nous avons mis plus d’une heure à les égorger. Quelques-uns
... Les corbeaux croassent.
 
Et soudain, pour un instant fou d’indicible félicité, il me sembla que tout était mensonge, qu’il n’y avait pas de guerre. Car il n’y avait ni tués, ni cadavres, ni cette horreur de la faible penséed
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e guerre. Car il n’y avait ni tués, ni cadavres, ni cette horreur de la faible pensée
ébranlée, mais que je dormais couché sur le dos, comme dans mon
enfance, et faisais un rêve terrible, et voyais ces chambres silencieuses, inquiétantes, dévastées par la mort et la terreur, et moi-même cette lettre inepte à la main. Mon frère est vivant, et tous ils
arrachez-les. Les forces manquent... Les hommes meurent...
 
Un homme très grand le frappa et le renversa : le drapeau se leva encore une fois et retomba. Je n’eus pas le temps de bien
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leva encore une fois et retomba. Je n’eus pas le temps de bien
voir le visage de celui qui avait frappé, car aussitôt tout devint
cauchemar. Tout remua, ce mit en mouvement, hurla, des pierres,
maisons noires comme mortes, sans parvenir à sortir de ce dédale
muet. Il aurait fallu m’arrêter, m’orienter, mais c’était impossible ;
j’avais toujours sur mes trousses le fracas et le hurlement lointains qui approchaient ; parfois d’un tournant de rue, ils me frappaient en pleine figure, rouges, enveloppés de tourbillons d’une
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qui approchaient ; parfois d’un tournant de rue, ils me frappaient en pleine figure, rouges, enveloppés de tourbillons d’une
fumée pourpre, serpentante, et alors je rebroussais chemin et
courais, jusqu’à ce qu’ils fussent de nouveau derrière moi A un
— J’attendrai la mort comme cela, décidai-je.
 
Dans le lavabo il y avait encore de l’eau tiède et je me lavai à tâtons, m’essuyai la figure avec un drap- A l’endroit où elle avait
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m’essuyai la figure avec un drap- A l’endroit où elle avait
été blessée, je sentais une douleur cuisante, comme des piqûres,
et je voulus me voir dans une glace. Je frottai une allumette et à
silencieux et terribles. Je savais que ce n’était que le jeu de mon
imagination, parce que j’étais malade et que la fièvre commençait
évidemment, mais je ne pus dominer ma terreur qui faisait trembler tout mon corps, comme au plus fort de. la fièvre. Je tâtai ma
==[[Page:La Revue, volume 56, 1905.djvu/260]]==
tout mon corps, comme au plus fort de. la fièvre. Je tâtai ma
tête, elle était de feu.
 
— Leur nombre augmente, dit mon frère.
 
Il se tenait aussi près de la fenêtre et tous y étaient, ma mère, ma sœur, tous ceux qui habitaient cet Le maison. On ne voyait pas
==[[Page:La Revue, volume 56, 1905.djvu/261]]==
ma sœur, tous ceux qui habitaient cet Le maison. On ne voyait pas
les visages et je les reconnaissais à leurs voix.
 
<references />
 
[[Catégorie:Récit de guerre|Rire]]
=== no match ===
:Récit de guerre|Rire]]
[[Catégorie:Nouvelles|Rire]]
[[Catégorie:1904|Rire]]
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