Souvenirs d’une morte vivante/17

Librairie A. Lapie (p. 113-118).


CHAPITRE XV


Proclamez la République ! criait-on aux députés.

M. Gambetta, sur le perron du palais, criait au peuple :

« Ce n’est pas ici que nous devons proclamer la République, mais à l’Hôtel de Ville, où nous allons nous rendre à l’instant. »

Malheureusement, ces hommes aimés du peuple n’ont pas compris ce peuple ; ils s’étaient servi de lui, comme d’un marche-pied pour monter au pouvoir, sans jamais essayer de comprendre le sentiment populaire, ni la nécessité du moment ; cela fut un grand malheur. Ils auraient pu faire de si grandes choses, s’ils avaient pénétré l’aspiration du peuple. Ils ont préféré l’abandonner après tous les sacrifices qu’il s’était imposés pendant la guerre. Le peuple, mais il n’a rien à perdre, lui ! disaient-ils. Quelle ironie !

Le peuple perd le meilleur de lui-même, il perd ses fils, sa fortune à lui ; qu’a-t-il à gagner à la guerre ? absolument rien. La France perd ses meilleurs soutiens, car ce sont les fils du peuple qui font sa richesse, puisqu’ils sont les producteurs.

Ce n’était pas sans une certaine appréhension que Gambetta fit la proposition d’aller à l’Hôtel de Ville.

Toute cette foule, sans distinction d’opinion, était joyeuse : Allons à l’Hôtel de Ville, criait-elle, elle croyait avoir conquis le monde, elle oubliait même les défaites de la veille. Ce peuple était si convaincu qu’avec la République nous vaincrions la Prusse ; qu’il l’acclamait avec un incomparable transport.

Le chant de la Marseillaise, entonné par cette foule, était si puissant, qu’il aurait réveillé les plus endormis.

Les députés décidèrent qu’on nommerait cinq membres de l’assemblée pour une délégation à l’Hôtel de Ville. M. Garnier-Pagès les accompagna et les introduisit ; MM. Jules Favre, Emmanuel Arago, Ernest Picard, J. Simon, Gambetta s’étaient rendus directement à l’Hôtel de Ville.

M. Thiers avait ajouté quelques mots à la motion de M. Garnier-Pagès, pour inviter l’assemblée à composer avec la nécessité. M. Grévy expose le but de la démarche, et remet à M. Jules Favre le projet de la loi votée.

« Français !
Le peuple a devancé la chambre qui hésitait. Pour sauver la patrie en danger, il a demandé la République. Il a mis ses représentants, non au pouvoir, mais au péril.

» La République a vaincu l’invasion en 1792, la République est proclamée.

» La révolution est faite au nom du droit et du salut public. Citoyens, veillez sur la cité qui vous est confiée, demain, vous serez avec l’armée, les vengeurs de la patrie. »

(Suivent les signatures.)

M. Jules Favre : « La nécessité du salut public a motivé la création immédiate du gouvernement de la défense nationale, composé de tous les députés de Paris. »

L’assemblée s’est ajournée à 8 heures du soir pour entendre les rapports des délégués.

Le général Trochu est chargé de pleins pouvoirs militaires, pour la défense nationale.

La proclamation de la République, ce rêve cher de mon enfance, allait donc enfin se réaliser, j’étais si heureuse.

La foule se dirigea vers l’Hôtel de Ville, les abords du Palais Bourbon se dégageaient petit à petit, tout le monde paraissait joyeux dans cet après midi ; seuls, les agents de police faisaient une triste figure, ils ne savaient plus que faire (ils avaient été tellement chauffés à blanc par l’empire). Ils n’ignoraient pas qu’ils étaient profondément détestés. À leur tour ils eurent peur. Quelques-uns ont crié : Vive la République ! L’enthousiasme était si grand, que le peuple était tout à la joie ; de-ci, de-là, il y eut quelques extravagances, mais ce fut peu de chose ; deux ou trois agents de police qui avaient des ennemis personnels, furent jetés à l’eau, dit-on, mais aucun ne périt. Les manifestations vengeresses que j’ai vues de mes yeux, se sont bornées à faire disparaître tous les emblèmes de l’empire. J’ai vu une troupe de gamins de Paris, qui, s’étant procuré instantanément des cordes et des échelles, se mirent en mesure de démonter l’aigle impérial, qui était au-dessus de l’imprimerie du Journal Officiel. Après beaucoup d’efforts pour le descendre, ils le mirent sur un brancard, en chantant le Père et la mère Badinguet, et ils sont allés le précipiter dans la Seine.

Comme tout le monde, je m’en suis allée, suivant les quais pour me rendre chez moi.

J’étais tellement exaltée et transportée de joie, que chemin faisant sur le trottoir du Quai Voltaire, je rencontre un monsieur, bien mis, avec un ruban à sa boutonnière, je m’imagine que c’est mon mari, je lui saute au cou avec un tel transport, l’embrassant et lui disant :

— Quel bonheur, nous avons la république !

Ce monsieur me regarda d’une façon étrange ; alors je revins à la raison, honteuse et confuse, je lui fais mes excuses.

— Il n’y a aucun mal, Madame, me dit-il ; si toutes les personnes étaient aussi convaincues que vous, la République serait un bienfait et le paradis sur la terre.

Arrivée au coin de ma rue, je laisse passer la foule qui se dirigeait vers l’Hôtel de Ville, et je suis rentrée chez moi. Je trouvai ma famille qui m’attendait avec impatience ; comme une folle, je rentre précipitamment, je les embrasse tous, à tour de rôle ; mon cher petit, me voyant si joyeuse, tapait avec ses deux petites mains, il riait de si bon cœur, le chéri, il ne comprenait pas pourquoi j’étais si joyeuse, il se réjouissait de confiance.

Nous prîmes quelque nourriture, après nous allâmes tous les trois voir ce qui se passait à l’Hôtel de Ville, nous avions emmené notre bébé avec nous.

Dans l’après-midi de ce beau jour, le peuple dans son transport de joie, alla ouvrir les portes des prisons, dès que la République fut proclamée. Tous les détenus étaient libres ; un grand nombre voulurent porter en triomphe Henri Rochefort jusqu’à l’Hôtel de Ville. Le peuple lui savait beaucoup de gré de la campagne, qu’il avait menée contre la famille impériale.

Le 5 septembre beaucoup de proscrits rentrèrent en France. Victor Hugo fut du nombre ; lorsqu’il fut reconnu à la gare, il fut accueilli avec un transport incomparable, il eut une véritable ovation, le peuple voulait dételer les chevaux de sa voiture et le porter en triomphe.

Dès le lendemain, paraît-il, il se fit inscrire comme garde national dans son quartier, et son fusil sur l’épaule, il alla aux remparts.

Le lendemain la proclamation suivante fut publiée et affichée sur les murs de la ville de Paris :

« Au peuple allemand et à la démocratie allemande.

Socialistes !

Tu ne fais la guerre qu’à l’empereur, et point à la nation française a dit et répété ton gouvernement.

L’homme qui a déchaîné cette lutte fratricide, qui n’a pas su mourir et que tu tiens entre tes mains, n’existe plus pour nous. La France républicaine t’invite au nom de la justice à retirer tes armées, sinon il nous faudra combattre jusqu’au dernier homme, et verser à flots ton sang et le nôtre.

Par la voix de 30 000 000 d’êtres, animés du même sentiment patriotique et révolutionnaire, nous le répétons, ce que nous déclarions à l’Europe coalisée en 1793 :

Le peuple français est l’ami et l’allié de tous les peuples libres. Il ne s’immisce point dans le gouvernement des autres nations. Il ne souffre pas que les autres nations s’immiscent dans le sien. Repasse le Rhin !

Sur les deux rives du fleuve disputé, Allemagne et France, tendons-nous la main. Oublions les crimes militaires que les despotes nous ont fait commettre, les uns contre les autres.

Proclamons la liberté, l’égalité, la fraternité des peuples.

Vive la République universelle !

Démocrates, socialistes d’Allemagne, qui, avant la déclaration de la guerre, avez protesté comme nous, en faveur de la paix ; les démocrates socialistes de France, sont sûrs que vous travaillez avec eux à l’extinction des haines internationales, au désarmement général et à l’harmonie économique.

Au nom des sociétés ouvrières et des sections françaises, de l’association internationale des travailleurs. »

(Charles Beslay. Brusne. Bachruch.)